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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2405666

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2405666

lundi 13 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2405666
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantCLOAREC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 avril 2024, M. B A, représenté par Me Cloarec, demande au juge des référés :

1°) sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution des décisions du 26 février 2024 par lesquelles le préfet de la Sarthe a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Sarthe de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Cloarec de la somme de 2 000 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;

4°) de condamner l'Etat aux entiers dépens.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que le refus de séjour a pour effet de le placer en situation irrégulière, cette seule circonstance suffisant à créer une situation d'urgence ; la décision porte une atteinte grave et immédiate à sa situation en le plaçant en situation irrégulière alors qu'il suit un CAP " équipier polyvalent de commerce " et qu'il risque à la fois de voir le contrat jeune majeur qu'il a signé avec le conseil départemental de la Sarthe et prenant effet le 24 janvier 2024 non renouvelé et de perdre le bénéfice du parcours d'insertion dans la société française qu'il avait entamé jusqu'ici, ainsi que de l'accompagnement social, professionnel et administratif dont il bénéficiait ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées :

* il n'est justifié ni de la compétence du signataire de la décision attaquée, ni d'un empêchement effectif du préfet ;

* elles sont insuffisamment motivées, le préfet n'ayant pas fait état de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* elles sont entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elles n'ont pas été précédées d'une procédure contradictoire au regard des articles 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

* la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article 47 du code civil et de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des du droit d'asile dans la mesure où le préfet a considéré que l'acte de naissance et l'extrait d'acte de naissance qu'il a produit étaient inauthentiques, alors qu'il a également produit un jugement supplétif d'acte de naissance et un certificat de nationalité, que les documents d'état civil produits sont conformes au droit local ; par ailleurs, il est pris en charge par l'aide sociale à l'enfance depuis son arrivée en France qui n'a jamais remis en cause sa minorité ; le préfet de la Sarthe a en outre, par arrêté du 5 septembre 2023, retiré l'obligation de quitter le territoire français prononcée à son encontre le 22 août 2023 en se fondant sur le fait qu'il était mineur ;

* la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et d'un défaut d'examen particulier de sa situation au regard des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que, depuis qu'il est arrivé en France, qu'il a fourni des efforts pour s'intégrer, et justifie de son implication dans sa formation, il n'a plus de liens avec son pays d'origine ; sa présence en France ne représente pas une menace pour l'ordre public ;

* les décisions attaquées méconnaissent les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 mai 2024, le préfet de la Sarthe conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie, dès lors que le requérant peut poursuivre sa formation, et que son contrat jeune majeur, et donc son hébergement, prennent fin en juillet 2024, qu'il n'a perçu aucune rémunération de ses stages, et que par suite, la décision attaquée ne prive M. A d'aucune ressource ;

- aucun des moyens soulevés n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué :

° son auteur est compétent ;

° il est suffisamment motivé ;

° le défaut de valeur probante des documents d'état civil produits étant avéré au regard de l'analyse effectuée par la police aux frontières, notamment, il y est relevé que le jugement supplétif d'acte de naissance fait état de ce qu'aucune déclaration de naissance n'a été faite dans le délai légal, alors que M. A a produit un extrait d'acte de naissance établi le 7 février 2006, établissant ainsi son caractère frauduleux, le requérant ne peut être considéré comme justifiant de son état civil et par suite de sa minorité au sens de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

° les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de renvoi sont par suite fondées ;

° aucune erreur manifeste d'appréciation n'a été commise ;

° les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'ont pas été méconnues.

Le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale a été accordé à M. A par décision du 14 mars 2024.

Vu :

- les décisions attaquées ;

- la requête n° 2405601 enregistrée le 12 avril 2024 par laquelle M. A demande l'annulation des décisions susvisées ;

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Heng, conseillère, pour statuer sur les demandes de référé, en application des dispositions de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique du 3 mai 2024 à 9 heures 30, le rapport de Mme Heng, juge des référés, qui informe les parties qu'en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, l'ordonnance est susceptible d'être fondée sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions de la requête à fin de suspension dirigées contre les décisions portant obligation de quitter le territoire dans un délai de 30 jours et fixant le pays de destination.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant ivoirien, est entré le 3 août 2022 en France où il a été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance du département de la Sarthe. Le 16 septembre 2022, la juge aux affaires familiales en charge des tutelles mineurs du tribunal judiciaire de Le Mans a pris à son sujet une ordonnance d'ouverture de tutelle. M. A a présenté le 16 juillet 2023 une première demande d'admission exceptionnelle au séjour, sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, relatif à la délivrance d'une carte temporaire de séjour portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire " dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, à l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle. Par un arrêté du 22 août 2023, le préfet de la Sarthe a refusé de lui délivrer un titre de séjour, et a assorti cette décision d'une obligation de quitter le territoire français. Cette dernière décision a été retirée par un arrêté du 5 septembre 2023. Suite à la production, par M. A, de nouveaux documents d'état civil, le préfet de la Sarthe a, par un nouvel arrêté du 26 février 2024, refusé de lui délivrer un titre de séjour, et a assorti cette décision d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Par sa requête, M. A demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision du 26 février 2024 par laquelle le préfet de la Sarthe a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français.

Sur l'irrecevabilité des conclusions à fin de suspension dirigées contre les décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et fixant le pays de destination :

2. Aux termes de l'article L. 614-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut () demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision, ainsi que l'annulation de la décision relative au séjour (). ". Ces dispositions sont, en vertu de l'article L. 721-5 du même code, applicables à la contestation et au jugement de la décision fixant le pays de renvoi qui vise à exécuter une décision portant obligation de quitter le territoire français. Selon le premier alinéa de l'article L. 722-7 de ce code : " L'éloignement effectif de l'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir avant l'expiration du délai ouvert pour contester, devant le tribunal administratif, cette décision et la décision fixant le pays de renvoi qui l'accompagne, ni avant que ce même tribunal n'ait statué sur ces décisions s'il a été saisi. ".

3. M. A a, par une requête enregistrée le 12 avril 2024, saisi le tribunal d'un recours tendant à l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français qui a été prononcée à son encontre le 26 février 2024 par le préfet de la Sarthe et de la décision lui octroyant un délai de départ volontaire de trente jours. En application des dispositions précitées du premier alinéa de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'introduction de cette requête a, par elle-même, pour effet de suspendre l'exécution de cette mesure d'éloignement jusqu'à ce qu'il y soit statué par le tribunal. Par suite, et alors qu'il ne résulte pas de l'instruction qu'il serait procédé à l'exécution de cette mesure, les conclusions tendant à ce que la juge des référés suspende cette exécution sont irrecevables et ne peuvent ainsi qu'être rejetées.

Sur les conclusions tendant à la suspension du refus de séjour :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () La suspension prend fin au plus tard lorsqu'il est statué sur la requête en annulation ou en réformation de la décision. ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le demandeur, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence s'apprécie objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce.

6. Il résulte de l'instruction que M. A a été confié à la tutelle du service de l'aide sociale à l'enfance du département de la Sarthe entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans, qu'il a sollicité le 16 juillet 2023, soit quelques mois avant sa majorité, une carte de séjour temporaire sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il justifie, après avoir suivi durant l'année scolaire 2022/2023 une année d'accompagnement au sein d'un lycée professionnel, être inscrit depuis le 1er septembre 2023 et jusqu'au 31 août 2025 au lycée polyvalent Le Mans Sud pour la préparation du certificat d'aptitude professionnelle (CAP) mention " équipier polyvalent du commerce ", dans le cadre duquel il n'est pas contesté qu'il est assidu et a suivi plusieurs stages en entreprise, lors desquels son sérieux a été constaté. Il ressort également de l'avis de la structure le prenant en charge que M. A est en recherche d'un contrat de travail en apprentissage. A cet égard, si le préfet fait valoir en défense que M. A ne justifie d'aucun contrat de travail, il est, toutefois, constant que, du fait de la décision litigieuse, celui-ci n'est plus autorisé à travailler régulièrement sur le territoire. Par ailleurs, il est également constant que le contrat jeune majeur conclu entre M. A et le conseil départemental de la Sarthe prend fin le 31 juillet 2024. Dans ces conditions, la décision en litige a pour effet d'interrompre le droit au séjour dont bénéficiait M. A et remet en cause la poursuite de sa formation en vue de son insertion professionnelle. Par suite, la condition d'urgence exigée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

7. Le moyen invoqué par M. A à l'appui de sa demande de suspension, tel qu'énoncé dans les visas de cette ordonnance, et tiré de l'erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article 47 du code civil, en ce qu'il justifie de son état civil par les actes d'état civil produits, l'ordonnance de la juge aux affaires familiales en charge des tutelles mineurs du tribunal judiciaire, l'absence de remise en cause par le conseil départemental de sa minorité et l'évaluation menée par sa structure d'accueil, est, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.

8. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 26 février 2024 par laquelle le préfet de la Sarthe a refusé d'admettre exceptionnellement au séjour M. A.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. L'exécution de la présente ordonnance implique nécessairement qu'il soit procédé au réexamen de la situation administrative de M. A et que lui soit délivrée dans l'attente une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, valable jusqu'à l'intervention d'une nouvelle décision à la suite de ce réexamen ou jusqu'à ce qu'il ait été statué par le tribunal sur la requête au fond. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Sarthe d'y procéder dans un délai de 15 jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les frais liés à l'instance :

10. M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Cloarec, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Cloarec de la somme de 1 000 euros.

11. En l'absence de dépens, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions du requérant tendant à ce qu'ils soient mis à la charge de l'Etat.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 26 février 2024 par laquelle le préfet de la Sarthe a refusé d'admettre exceptionnellement au séjour M. A est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Sarthe de réexaminer la situation administrative de M. A dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, valable jusqu'à l'intervention d'une nouvelle décision ou jusqu'à ce qu'il ait été statué au fond sur la requête tendant à l'annulation de la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Me Cloarec une somme de 1 000 euros (mille euros) en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Cloarec.

Copie en sera adressée au préfet de la Sarthe.

Fait à Nantes, le 13 mai 2024.

La juge des référés,

H. HENGLa greffière,

G. PEIGNE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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