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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2406537

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2406537

lundi 17 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2406537
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantLEJOSNE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 30 avril et 21 novembre 2024, Mme D B, agissant en son nom propre et en qualité de représentante légale A B et de C B, représentée par Me Lejosne, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre les décisions du 26 janvier 2024 de l'ambassade de France en Guinée et en Sierra-Léone refusant de délivrer à A B ainsi qu'à C B des visas de long séjour au titre de la réunification familiale, par laquelle cette commissiona, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire délivrer les visas sollicités, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de procéder au réexamen des demandes de visas, dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir, dans les mêmes conditions d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, au titre des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la décision attaquée n'est pas suffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et méconnaît les dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que les demandeurs de visas, ses enfants âgés de moins de dix-neuf ans, sont éligibles au bénéfice de la réunification familiale ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'identité des demandeurs ainsi que les liens de filiation allégués sont établis tant par les documents d'état civil versés au dossier, lesquels présentent un caractère probant, que par des éléments de possession d'état.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 juin 2024, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

Par une décision du 7 mai 2024 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nantes (section administrative), Mme D B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Templier, conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique du 27 janvier 2025.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante guinéenne, s'est vu reconnaître en France le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 29 juin 2018. Des demandes de visas de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées pour A B et C B, ses enfants allégués, auprès de l'ambassade de France en Guinée et en Sierra-Léone, laquelle a rejeté ces demandes par deux décisions du 26 janvier 2024. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre ces décisions consulaires, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, implicitement refusé de délivrer les visas sollicités par une décision née le 28 avril 2024, dont la requérante demande l'annulation au tribunal.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " En l'absence de décision explicite prise dans le délai de deux mois, le recours administratif exercé devant les autorités mentionnées aux articles D. 312-3 et D. 312-7 est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée. L'administration en informe le demandeur dans l'accusé de réception de son recours ". Il ressort des dispositions précitées que la décision en litige doit être regardée comme étant fondée sur le même motif que les décisions consulaires auxquelles elle s'est substituée, tiré de ce que le lien familial allégué des demandeurs de visas avec la réunifiante ne correspond pas à l'un des cas leur permettant d'obtenir des visas au titre de la réunification familiale.

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". Aux termes de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

4. Il résulte de ces dispositions que, lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue bénéficiaire de la protection subsidiaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne protégée.

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a sollicité le bénéfice de la réunification familiale pour ses deux enfants allégués âgés de moins de dix-neuf ans à la date de dépôt des demandes de visa, les jeunes A B et C B, lesquels sont éligibles au bénéfice de cette procédure. Dans ces conditions, la requérante est fondée à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur de droit et a méconnu les dispositions du 3° de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de délivrer les visas sollicités au motif tiré du défaut d'éligibilité des demandeurs au bénéfice de la réunification familiale.

6. Toutefois, l'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même la partie ayant introduit le recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas la partie requérante d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

7. Pour justifier de la légalité de la décision attaquée, le ministre de l'intérieur fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué à la requérante, que cette décision peut être légalement fondée sur le motif tiré de ce que l'identité des demandeurs de visas ainsi que les liens de filiation allégués avec la réunifiante ne sont pas établis.

8. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

9. Par ailleurs, il incombe aux autorités administratives françaises de tenir compte des jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l'état et à la capacité des personnes sauf à ce qu'ils aient fait l'objet d'une déclaration d'inopposabilité, laquelle ne peut être prononcée que par le juge judiciaire, ou, à établir l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

10. Pour justifier de l'identité des demandeurs de visas ainsi que des liens de filiation allégués, Mme B produit, s'agissant A B, le jugement supplétif n° 5048, rendu le 20 octobre 2021 par le Tribunal de première instance de Boké, ainsi que l'acte de naissance n° 2493/BEC/CU/BOK/2021 du 1er novembre 2021 qui en assure la transcription et le jugement civil n° 013 rendu le 22 mars 2024 par le Tribunal de première instance de Boké rectifiant le nom du requérant sur le jugement supplétif n° 5048 et, s'agissant de C B, le jugement supplétif n° 5047, rendu le 20 octobre 2021 par le Tribunal de première instance de Boké, ainsi que l'acte de naissance n° 2492/BEC/CU/BOK/2021 du 1er novembre 2021 qui en assure la transcription et le jugement civil n° 014 rendu le 22 mars 2024 par le Tribunal de première instance de Boké rectifiant le nom du requérant sur le jugement supplétif n° 5047. Il ressort des pièces du dossier que les mentions de ces différents documents concordent entre elles ainsi qu'avec celles des passeports des demandeurs, également versés aux débats. Si le ministre de l'intérieur fait valoir que la personne ayant saisi la juridiction guinéenne au vu d'obtenir les jugements supplétifs d'actes de naissance ne justifie pas d'un intérêt pour agir, cette circonstance ne suffit pas à ôter leur caractère probant aux actes d'état civil produits, pas plus que la circonstance que la demande de levée d'acte formulée auprès des autorités guinéennes est restée sans réponse. De plus, si le ministre de l'intérieur argue que les extraits d'actes de naissance versés au dossier ne respecteraient pas les dispositions des articles 175 et 184 du nouveau code civil guinéen, ces articles de loi de droit étranger ne sont pas produits à l'instance ni cités dans les écritures. Enfin, l'absence de légalisation des documents d'état civil versés à l'instance ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'ils contiennent. Dès lors, la demande de substitution de motifs sollicitée par le ministre en défense ne peut être accueillie.

11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision contestée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

12. Eu égard à ses motifs, l'exécution du présent jugement implique nécessairement que des visas de long séjour soient délivrés à A B ainsi qu'à C B. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire délivrer aux intéressés les visas sollicités, dans un délai de deux mois à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

13. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à Me Lejosne, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D É C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 28 avril 2024 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à A B ainsi qu'à C B les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Lejosne la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B, au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur et à Me Lejosne.

Délibéré après l'audience du 27 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Specht-Chazottes, présidente,

Mme Glize, conseillère,

M. Templier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 février 2025.

Le rapporteur,

P. TEMPLIER

La présidente,

F. SPECHT-CHAZOTTESLa greffière,

S. JEGOLa République mande et ordonne au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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