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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2407568

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2407568

lundi 3 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2407568
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation- 96h - Eloignement
Avocat requérantNERAUDAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête n°2407568 enregistrée le 22 mai 2024, M. A D, représenté par Me Neraudau, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté n°2024-1214 du 15 mai 2024 par lequel le préfet de Maine-et-Loire l'a assigné à résidence dans le département de la Loire-Atlantique pour une durée de quarante-cinq jours, et l'a obligé à se présenter tous les lundis et mardis sauf les jours fériés auprès du commissariat de police de Nantes ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil, la somme de 1 700 euros HT en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé et notifié par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est illégal en raison de l'illégalité de la décision de transfert ;

- le préfet de Maine-et-Loire n'a pas examiné sa situation personnelle et n'a pas tenu compte de sa vulnérabilité et de ses besoins particuliers ;

- la mesure d'assignation à résidence n'est ni nécessaire ni proportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 mai 2024, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 23 mai 2024.

II. Par une requête n°2407594 et des pièces complémentaires enregistrées les 23 et 27 mai 2024, Mme B G, représentée par Me Neraudau, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté n°2024-1215 du 15 mai 2024 par lequel le préfet de Maine-et-Loire l'a assignée à résidence dans le département de la Loire-Atlantique pour une durée de quarante-cinq jours, et l'a obligé à se présenter tous les lundis et mardis sauf les jours fériés auprès du commissariat de police de Nantes ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil, la somme de 1 700 euros HT en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé et notifié par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est illégal en raison de l'illégalité de la décision de transfert ;

- le préfet de Maine-et-Loire n'a pas examiné sa situation personnelle et n'a pas tenu compte de sa vulnérabilité et de ses besoins particuliers ;

- la mesure d'assignation à résidence n'est ni nécessaire ni proportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 mai 2024, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Mme G a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 23 mai 2024.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Kubota, conseillère, pour statuer sur les litiges visés aux articles L. 572-5, L. 614-9 et L. 732-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 27 mai 2024 à 11 heures :

- les rapports de Mme Kubota, magistrate désignée,

- les observations de Me Neraudau, représentant M. D et Mme G en leur présence, qui maintiennent leurs conclusions et moyens et développent notamment le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision de transfert, dont ils soutiennent qu'elle serait entachée, d'un vice de procédure en ce que le préfet de Maine-et-Loire ne justifie pas que l'agent qui a conduit l'entretien serait une personne qualifiée, et d'une erreur manifeste d'appréciation, en ce que le système croate comporte des défaillances systémiques qui font obstacle à leur transfert.

Le préfet de Maine-et-Loire, régulièrement convoqué à l'audience, n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant azerbaïdjanais né le 7 juillet 1985, et Mme G, ressortissante russe née le 2 mai 1974, déclarent être entrés irrégulièrement en France le 16 octobre 2023. Ils ont présenté une demande d'asile le 13 novembre 2023 auprès du guichet unique de la préfecture de la Loire-Atlantique. Par deux arrêtés du 13 décembre 2023, le préfet de Maine-et-Loire a prononcé le transfert de M. D et de Mme G auprès des autorités croates pour l'examen de leur demande d'asile. Par deux arrêtés n°2024-1214 et n°2024-1215 du 15 mai 2024 dont M. D et Mme G demandent l'annulation, le préfet de Maine-et-Loire a prononcé une assignation à résidence de M. D et de Mme G dans le département de Loire-Atlantique pour une durée de quarante-cinq jours et les a obligés à se présenter tous les lundis et mardis, sauf les jours fériés, auprès du commissariat central de Nantes.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2407568 et n° 2407594 présentent à juger à titre principal de la légalité d'arrêtés pris à l'encontre d'un couple de ressortissants étrangers. Il y a lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier, que les deux arrêtés du 15 mai 2024 ont été signés, non par le préfet de Maine-et-Loire, mais " pour le préfet " par M. E F, auquel il a, par un arrêté du 28 février 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs n°25 de la préfecture du 1er mars 2024, aisément consultable sur internet, donné délégation en, tant qu'adjoint à la cheffe du pôle régional Dublin à la direction de l'immigration et des relations avec les usagers à la préfecture et signataire de l'arrêté attaqué, en cas d'absence ou d'empêchement de M. C, directeur de l'immigration et des relations avec les usagers et de Mme H, cheffe du pôle, à l'effet de signer les décisions d'application du règlement

" Dublin III " prises à l'égard des ressortissants étrangers, notamment les décisions d'assignation à résidence. En outre, les modalités de notification d'une décision administrative sont sans incidence sur sa légalité. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'article L. 751-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " En cas d'assignation à résidence en application de l'article L. 751-2, les dispositions des articles L. 572-7, L. 732-1, L. 732-3, L. 732-7, L. 733-1 à L. 733-4 et L. 733-8 à L. 733-12 sont applicables () ". Aux termes de l'article L. 732-1 du même code : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées ".

5. Il ressort des termes des arrêtés attaqués, qu'ils visent les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont le préfet a fait application, et mentionnent les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. D et de Mme G. Par ailleurs, ils précisent que M. D et de Mme G ont fait l'objet d'une décision de transfert aux autorités croates, qui, saisies le 15 novembre 2023, ont accepté de les reprendre en charge le 7 décembre 2023, que les intéressés ne disposent pas des moyens financiers leur permettant de se rendre d'eux-mêmes en Croatie. Ainsi, les arrêtés attaqués comportent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

6. En troisième lieu, les requérants entendent, pour contester la légalité des arrêtés litigieux portant assignation à résidence, exciper de l'illégalité des deux arrêtés du 13 décembre 2023 portant remise aux autorités croates.

7. L'illégalité d'un acte administratif, qu'il soit ou non réglementaire, ne peut être utilement invoquée par voie d'exception à l'appui de conclusions dirigées contre une décision administrative ultérieure que si cette dernière décision a été prise pour l'application du premier acte ou s'il en constitue la base légale. S'agissant d'un acte non réglementaire, l'exception n'est, en revanche, recevable que si l'acte n'est pas devenu définitif à la date à laquelle elle est invoquée, sauf dans le cas, qui n'est pas celui de l'espèce, où l'acte et la décision ultérieure constituent les éléments d'une même opération complexe. Une décision administrative devient définitive à l'expiration du délai de recours contentieux ou, si elle a fait l'objet d'un recours contentieux dans ce délai, à la date à laquelle la décision rejetant ce recours devient irrévocable.

8. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que les arrêtés attaqués par lesquels le préfet de Maine-et-Loire a assigné à résidence M. D et Mme G, sont pris sur le fondement des arrêtés du 13 décembre 2023 par lesquels la même autorité a ordonné leur transfert aux autorités croates, responsables de l'examen de leur demande d'asile. Les conclusions à fin d'annulation dirigées contre ces arrêtés du 13 décembre 2023 ont été rejetées par un jugement

n° 2400173-2400175 du 22 janvier 2024 du tribunal administratif de Nantes. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des requêtes en appel produites à l'appui des deux présentes requêtes, que les requérants ont bien interjeté appel de ce jugement. Par suite, et dès lors que les arrêtés susmentionnés du 13 décembre 2023 ne sont pas devenus définitifs et que les décisions de transfert aux autorités croates qu'il prononce à l'encontre de M. D et de Mme G constituent le fondement légal des deux décisions d'assignation à résidence contestées dans le cadre de la présente instance, les requérants sont recevables à exciper de l'illégalité de l'arrêté de transfert pris à leur encontre.

9. Toutefois, d'une part, si les requérants se prévalent de leur vulnérabilité ainsi que des défaillances du système croate pour exciper de l'illégalité de la décision de transfert, ils n'assortissent pas ce moyen des précisions nécessaires permettant d'en apprécier le bien-fondé. Par ailleurs, si Mme G soutient que son état de santé se serait dégradé, elle ne produit à l'appui de cette allégation, qu'une ordonnance prescrivant un scanner cérébral pour " recherche syndrome de masse fosse postérieure devant symptômes vertigineux () ", un compte-rendu du scanner ne faisant état d'aucune anomalie, et une confirmation de rendez-vous avec un praticien au 23 avril 2024, sans toutefois préciser dans quelle mesure cet état de santé serait incompatible avec la décision de transfert. En outre, si les requérants, notamment à l'audience, précisent que la décision de transfert serait entachée d'un vice de procédure, en ce que le préfet de Maine-et-Loire ne justifie pas que l'agent ayant conduit l'entretien serait une personne qualifiée, s'appuyant notamment sur l'absence de délégation de signature, le préfet, en défense, établit que les initiales " ML " apposées de manière manuscrite sur le compte rendu sont celles d'une agente affectée au sein du bureau de l'asile et de l'intégration de la préfecture, secrétaire administrative de classe normale, qui, compte tenu de son grade et de ses fonctions, doit être regardée comme qualifiée en vertu du droit national pour mener un entretien individuel avec un demandeur d'asile. A cet égard, les requérants ne sauraient utilement se prévaloir de ce que cette agente n'aurait pas disposé d'une délégation de signature à l'effet de signer ce compte rendu, qui ne présente pas le caractère d'une décision. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'exception d'illégalité des deux décisions de transfert du 13 décembre 2023 ne peut qu'être écarté.

10. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicable en vertu de l'article L. 751-4 : " L'étranger assigné à résidence en application du présent titre se présente périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie () ". Selon l'article R. 733-1, applicable en vertu de l'article R. 751-4 du même code : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger () définit les modalités d'application de la mesure : / 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ; / 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; / 3° Elle peut lui désigner une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside ".

11. D'une part, si une décision d'assignation à résidence prise en application de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit comporter les modalités de contrôle permettant de s'assurer du respect de cette obligation et notamment préciser le service auquel l'étranger doit se présenter et la fréquence de ces présentations, ces modalités de contrôle sont divisibles de la mesure d'assignation elle-même.

12. D'autre part, les mesures contraignantes prises par le préfet sur le fondement des dispositions citées ci-dessus, à l'encontre d'un étranger assigné à résidence, qui limitent l'exercice de sa liberté d'aller et venir, doivent, dans cette mesure, être nécessaires, adaptées et proportionnées à l'objectif qu'elles poursuivent, à savoir s'assurer du respect de l'interdiction faite à l'étranger de sortir du périmètre dans lequel il est assigné à résidence.

13. Pour contester les arrêtés les assignant à résidence, M. D et Mme G soutiennent que le préfet de Maine-et-Loire aurait pris une mesure disproportionnée, puisque les arrêtés en litige font obligation à M. D et Mme G de se présenter aux services du commissariat central de police de Nantes (Loire-Atlantique), sis 6 place Waldeck-Rousseau, " tous les lundis et mardis sauf les jours fériés à 8h00 ". Si les requérants soutiennent être domiciliés à Saint-Nazaire, et que le commissariat de Nantes se situerait à une distance de 50 kilomètres de leur domicile, ils ne l'établissent que par la production d'une attestation d'hébergement chez le frère de Mme G datée du 22 mai 2024, soit postérieure à la date des décisions attaquées, sans justifier par ailleurs avoir accompli les démarches nécessaires pour déclarer leur changement de domicile dont il ressort des pièces du dossier qu'il se situe à Nantes. En outre, s'ils se prévalent de l'état de santé du frère de Mme G qui nécessiterait une présence quotidienne auprès de lui, ils ne produisent, à l'appui de cette allégation qu'une attestation médicale peu circonstanciée sur les troubles dont il souffrirait. Ainsi, les requérants n'établissent pas avoir de contrainte particulière les empêchant de satisfaire à leur obligation de pointage le temps nécessaire à la mise à exécution de leur transfert, soit dans un délai de 45 jours renouvelable. Par suite, les moyens tirés de ce que les arrêtés attaqués seraient entachés d'un défaut d'examen et d'une erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. D et de Mme G doivent être rejetées, de même que, par voie de conséquence, leurs conclusions présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes no 2407568 et n°2407594 de M. D et de Mme G sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B G et M. A D, au préfet de Maine-et-Loire et à Me Neraudau.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juin 2024.

La magistrate désignée,

J-K. KUBOTA

La greffière,

J. DIONIS

La République mande et ordonne au préfet de Maine-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2407568-24075941

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