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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2407662

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2407662

lundi 3 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2407662
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation- 96h - Eloignement
Avocat requérantPHILIPPON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 23 mai 2024, M A D, représenté par Me Philippon, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 mai 2024 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a renouvelé son assignation à résidence ;

2°) d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire de réexaminer sa situation au regard de la " caducité " de la mesure d'éloignement prononcée à son encontre le 17 avril 2023 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, et subsidiairement, de lui verser directement cette somme en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- il n'est pas justifié de la compétence de l'autorité signataire de l'arrêté litigieux ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- cette décision est entachée d'un détournement de procédure et d'une méconnaissance du champ d'application de la loi au regard de l'utilisation successive et abusive des mesures d'assignation à résidence prises à son encontre ;

- cette décision méconnaît le 1° de l'article L.731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur d'appréciation et d'une erreur de droit ;

- cette décision est illégale du fait de la caducité de l'obligation de quitter le territoire français, en tant notamment que cette obligation méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mai 2024, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Gourmelon pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 29 mai 2024 à 14h15 :

- le rapport de Mme Gourmelon, magistrate désignée ;

- les observations de Me Philippon, représentant M. D, en présence de ce dernier ; Me Philipon développe le moyen tiré du détournement de procédure et de la méconnaissance du champ d'application de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en faisant valoir qu'à la suite de la reconnaissance de M. D par les autorités jamaïcaines, l'assignation à résidence prononcée pour une durée de six mois aurait dû être abrogée ; il développe par ailleurs le moyen tiré de la caducité de l'obligation de quitter le territoire français édictée le 17 avril 2023;

- les explications de Mme D, épouse du requérant.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant jamaïcain, a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai le 17 avril 2023. Il a fait l'objet, successivement, de deux assignations à résidence d'une durée de six mois chacune. Par un arrêté du 5 avril 2024, le préfet de Maine-et-Loire l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Le recours formé par M. D contre cette décision a été rejeté par le magistrat désigné par le président du tribunal par un jugement n° 2405582 du 18 avril 2024. Par un arrêté du 16 mai 2024, le préfet de Maine-et-Loire a renouvelé son assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. M. D demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, par un arrêté du 28 février 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du 1er mars 2024, le préfet de Maine-et-Loire a donné délégation à M. B C, directeur de l'immigration et des relations avec les usagers de la préfecture, signataire de l'arrêté litigieux, à l'effet de signer les décisions tendant à la mise en œuvre des décisions d'éloignement, au nombre desquelles figurent les décisions d'assignation à résidence. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cet arrêté doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont le préfet de Maine-et-Loire a fait application, et mentionne les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. D, en évoquant notamment l'obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet le 17 avril 2023, le fait que les autorités jamaïcaines l'ont reconnu comme leur ressortissant le 23 janvier 2024 et le fait que son éloignement demeure une perspective raisonnable. L'arrêté comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui fondent la mesure d'assignation prononcée à l'encontre de M. D. Par suite, le moyen tiré de son insuffisante motivation doit être écarté.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que M. D a fait l'objet, à compter du 17 avril 2023, d'une assignation à résidence d'une durée de six mois, qui a été renouvelée pour une nouvelle période de 6 mois à compter du 12 octobre 2023, ces décisions ayant été prises au motif que son éloignement ne constituait pas une perspective raisonnable, le requérant ne disposant pas de documents lui permettant de rejoindre son pays d'origine. S'il n'est pas contesté que dès le 23 janvier 2024, les autorités jamaïcaines ont reconnu M. D comme leur ressortissant, il ressort toutefois des pièces du dossier que l'intéressé, reçu au commissariat de police dès le 1er février 2024, et à qui il était demandé d'apporter son passeport, ne l'avait toujours pas transmis à la date du 18 mars 2024, de sorte qu'aucun élément n'était de nature à justifier l'abrogation de la mesure d'assignation pour une durée de six mois édictée le 12 octobre 2023. Aucun élément n'établissant que le requérant, qui se borne à indiquer qu'il a remis son passeport lors du dépôt d'une demande de titre de séjour, aurait remis ce document aux autorités avant l'expiration de la première mesure d'assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours, la circonstance que le préfet de Maine-et-Loire a renouvelé cette assignation pour une durée de quarante-cinq jours compte tenu de la nécessité d'organiser matériellement son départ, ne révèle, ni un détournement de procédure, ni une méconnaissance du champ d'application des dispositions précitées de l'article L. 761-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. D'autre part, aux termes de l'article L. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger assigné à résidence en application du présent titre se présente périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie. / () ". Et aux termes de l'article R. 733-1 du même code : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure : / 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ; / 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; / 3° Elle peut lui désigner une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside. " Les mesures contraignantes prises par le préfet à l'encontre d'un étranger assigné à résidence, qui limitent l'exercice de sa liberté d'aller et venir, doivent, dans cette mesure, être nécessaires, adaptées et proportionnées à l'objectif qu'elles poursuivent, qui est de s'assurer du respect de l'interdiction faite à l'étranger de sortir du périmètre dans lequel il est assigné à résidence.

8. M. D invoque l'erreur de droit et l'erreur d'appréciation qu'aurait commises le préfet de Maine-et-Loire en l'obligeant à se présenter tous les jours au commissariat d'Angers et en lui interdisant de quitter le département de Maine-et-Loire sans autorisation, alors qu'il justifie d'une activité professionnelle et a respecté les précédentes mesures d'assignation édictées à son encontre. Toutefois, aucune disposition ne prévoyant la possibilité d'assortir une mesure d'assignation à résidence prise sur le fondement de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile d'une autorisation de travail, le requérant ne saurait se prévaloir de son activité professionnelle pour contester les modalités de présentation qui lui sont imposées. M. D n'établit pas davantage que la limitation de ses déplacements au seul département de Maine-et-Loire serait disproportionnée, la rédaction de l'arrêté lui laissant la possibilité de solliciter, en cas de nécessité, une autorisation pour quitter le département. Les moyens tirés de l'erreur de droit, de l'erreur d'appréciation, de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent ainsi être écartés.

9. En cinquième et dernier lieu, il ressort des pièces du dossier que l'obligation de quitter le territoire français édictée à l'encontre de M. D le 17 avril 2023 se fonde sur les dispositions du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile permettant à l'autorité administrative d'obliger un étranger à quitter le territoire français ne résidant pas régulièrement depuis trois mois dont le comportement constitue une menace pour l'ordre public. Le préfet s'est plus précisément fondé sur la circonstance que M. D a été condamné par le tribunal correctionnel de Saumur à une peine d'emprisonnement délictuel de 24 mois assorti d'un sursis probatoire intégral pour des faits de menace de crime contre les personnes par écrit, image ou autre objet commis le 7 février 2022, violence sans incapacité sur un mineur de 15 ans par un ascendant ou une personne ayant autorité sur la victime du 1er janvier 2019 au 7 février 2022, violence avec usage ou menace d'une arme sans incapacité du 1er janvier au 31 décembre 2020, sévices graves ou acte de cruauté envers un animal domestique, apprivoisé ou captif en présence d'un mineur le 7 février 2022 et violence n'ayant entraîné aucune incapacité de travail le 7 février 2022. M. D s'est par ailleurs vu interdire, par la même décision de justice, de paraître à proximité de sa femme et d'entrer en contact avec elle ou les enfants confiés à sa garde pendant une même durée de deux ans. Par un jugement n°2305599 du 20 septembre 2023, le tribunal administratif de Nantes a rejeté le recours formé par M. D contre l'arrêté l'ayant obligé à quitter le territoire français. Si le requérant soutient que dès que l'interdiction de contact prononcée par le tribunal correctionnel a pris fin, il a regagné le domicile familial, après avoir pendant deux ans respecté l'interdiction qui lui était faite tout en continuant de s'acquitter de ses obligations, notamment de sa contribution financière aux charges du ménage, la reconstitution de la cellule familiale intervenue en février 2024 ne peut, à elle seule, être regardée comme constituant un changement de circonstances de nature à établir que l'obligation de quitter le territoire français serait désormais frappée de caducité, dans la mesure où le motif qu'avait retenu par le préfet, tiré de ce que le comportement de M. D constitue une menace pour l'ordre public, reste justifié eu égard à la gravité et à la répétition des actes commis ayant entraîné sa condamnation pénale. Le requérant ne saurait, dès lors, faire valoir que la mise à exécution de cette obligation de quitter le territoire français serait de nature à porter atteinte à l'intérêt supérieur de son enfant mineur, tel que garanti par l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, cette mesure n'ayant en tout état de cause par pour objet de le séparer de son fils. Enfin, il résulte des dispositions précitées de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans leur rédaction en vigueur depuis le 1er janvier 2024, qu'une mesure d'assignation à résidence peut être prononcée à l'encontre d'un étranger faisant l'objet d'une obligation de quitter le territoire français depuis moins de trois ans, de sorte que la circonstance que cette obligation a été édictée depuis plus d'un an à la date à laquelle cette obligation a été prononcée pris est sans incidence sur son bien-fondé.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. D doit être rejetée, en toutes ses conclusions.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, à Me Philippon et au préfet de Maine-et-Loire.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juin 2024.

La magistrate désignée,

V. GOURMELON

La greffière,

G. PEIGNELa République mande et ordonne au préfet de Maine-et-Loire en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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