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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2407914

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2407914

jeudi 27 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2407914
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantLIETAVOVA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 27 mai 2024 et 11 juillet 2024, Mme B A, représentée par Me Lietavova, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 29 février 2024 par lesquelles le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office lorsque le délai sera expiré ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de quinze jours sous astreinte de 50 euros par jour de retard et à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande de titre de séjour, dans un délai de quinze jours sous astreinte de 50 euros par jour de retard, en lui délivrant dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son avocate en application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- il n'est pas établi qu'elle a été signée par une autorité compétente ;

- elle est entachée d'une erreur de fait ; le préfet a considéré à tort que ses enfants résidaient au Cameroun avec ses propres parents alors que ses deux fils ainés sont entrés en France en janvier 2024 à la suite de la demande de regroupement familial de leur père ;

- elle est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle possède ses attaches familiales en France où vivent ses trois enfants mineurs ; elle a quitté le Cameroun en raison de son état de santé, mais a conservé des liens avec ses deux fils ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 paragraphe 1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ; le préfet n'a pas examiné sa situation au regard de ces stipulations ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il n'est pas établi qu'elle a été signée par une autorité compétente ;

- l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour l'entache d'illégalité ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- il n'est pas établi qu'elle a été signée par une autorité compétente ;

- l'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français l'entache d'illégalité.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 juin 2024, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 3 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport C Béria-Guillaumie, présidente-rapporteure,

- les observations de Me Lietavova, représentant Mme A,

- et les observations C A.

Une note en délibéré présentée pour Mme A a été enregistrée le 6 février 2025 à 11 heures 46.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante camerounaise née le 28 août 1986, est entrée en France le 17 septembre 2017, sous couvert d'un visa de court séjour délivré par les autorités espagnoles. Elle a bénéficié d'un premier titre de séjour en raison de son état de santé valable jusqu'au 7 avril 2020. Elle a sollicité le renouvellement de ce titre de séjour. Sa demande a été rejetée par un arrêté du 30 juin 2020 portant mesure d'éloignement. Son recours contre ces décisions a été rejeté par un jugement du tribunal administratif de Nantes du 16 février 2022 et son appel contre ce jugement a été rejeté par un arrêt de la cour administrative d'appel de Nantes du 17 mars 2023. Mme A a déposé une nouvelle demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet de la Loire-Atlantique a rejeté sa demande par un arrêté du 29 février 2024 portant en outre obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office lorsque le délai sera expiré. Mme A demande au tribunal d'annuler les décisions du 29 février 2024.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier l'ancienneté, la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

3. Par ailleurs, l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1./ Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

4. Il ressort des pièces du dossier que Mme A est mère de trois enfants, les deux aînés nés en 2010 et 2015 au Cameroun de sa relation avec un compatriote camerounais, lequel est désormais titulaire d'un titre de séjour et réside à Cherbourg, et une fille née en 2022 en France de sa relation avec un autre compatriote camerounais résidant régulièrement à Berlin. Les pères de ses enfants sont titulaires de cartes de résident en cours de validité en France et en Allemagne. Si la requérante vit séparée de son dernier compagnon depuis la naissance de sa fille en 2022, le père de l'enfant, qui a vocation à se maintenir en Allemagne où il a reçu une carte de résident valable jusqu'au 3 juillet 2028, a reconnu cette dernière un mois après sa naissance et reste impliqué dans la vie de sa fille lors de décisions nécessitant l'accord des deux parents titulaires de l'autorité parentale. Il ressort également des pièces du dossier que Mme A, bien qu'ayant quitté le Cameroun en 2017, s'est constamment impliquée dans l'entretien et l'éducation de ses deux fils ainés qui étaient alors demeurés dans son pays d'origine auprès de sa propre famille. Par ailleurs, contrairement à ce qu'a retenu dans l'arrêté attaqué, le préfet de la Loire-Atlantique, lequel arrêté est dès lors entaché d'une erreur de fait, les deux fils ainés C Mme A sont entrés en France, au mois de janvier 2024, antérieurement aux décisions attaquées, par le biais du regroupement familial sollicité par leur père. Postérieurement à l'entrée en France de ses deux fils ainés, Mme A établit également le maintien des liens avec ces derniers, qui résident, chez leur père. Ainsi si ces faits sont antérieurs et postérieurs aux décisions contestées, mais révèlent la persistance des liens entre la requérante et ses fils ainés, Mme A établit ainsi organiser des séjours de vacances avec ses trois enfants, les voir régulièrement, contribuer également à leur entretien par des achats divers et suivre attentivement leur scolarité. Dans ces conditions, la requérante est fondée à soutenir que le refus de titre de séjour qui lui a été opposé par le préfet méconnait son droit à une vie privée et familiale normale et méconnait donc tant les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales que les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler la décision du 29 février 2024 par laquelle le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de délivrer à Mme A un titre de séjour ainsi que, par voie de conséquence, les décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " soit délivrée à Mme A. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros qui sera versée à Me Lietavova, avocate C A sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D É C I D E :

Article 1er : Les décisions 29 février 2024 par lesquelles le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de délivrer à Mme A un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourrait être reconduite d'office sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer à Mme A une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Lietavova la somme de 1 200 (mille deux cents) euros dans les conditions prévues par les dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Lucia Lietavova.

Délibéré après l'audience du 6 février 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,

M. Hannoyer, premier conseiller,

Mme Baufumé, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 février 2025.

La présidente-rapporteure,

M. BÉRIA-GUILLAUMIE

L'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

R. HANNOYER

Le greffier,

P. VOSSELER

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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