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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2407976

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2407976

mercredi 12 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2407976
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation- Asile - 15 jours
Avocat requérantNERAUDAU

Texte intégral

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) no 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la directive 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020.

Le président du tribunal a désigné M. David Labouysse pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 10 juin 2024 à partir de 10h00 :

- le rapport de M. Labouysse, magistrat désigné ;

- les observations de Mme Elfi Gay, avocate stagiaire, en présence de Me Neraudau, représentant M. E.

Les conclusions de la requête sont reprises. Le parcours migratoire du requérant et ses conditions d'accueil en Espagne sont rappelés. Les mêmes moyens que ceux de la requête sont développés. Il est précisé que la situation d'absence qui, seule, permet à M. B de signer une décision de transfert n'est pas justifiée. Il est insisté sur la méconnaissance des articles 4 et 5 du règlement (UE) du 26 juin 2013 : les brochures ne lui ont été remises qu'à l'issue de l'entretien ; l'examen du résumé de cet entretien montre que ce n'est pas le requérant qui a coché les cases relatives à la délivrance de l'information ; il n'est pas possible de déterminer l'identité, et, par suite, la qualité de l'agent ayant conduit l'entretien ; la délégation de signature produite en défense ne couvre pas la conduite des entretiens individuels ; le résumé de l'entretien individuel fait naître un doute sérieux sur la qualification de l'agent dès lors qu'aucun élément en lien avec la vulnérabilité de l'intéressé et son parcours en Espagne n'est mentionné ; le préfet ne peut pas avancer que l'intéressé a omis d'indiquer ces éléments, alors qu'aucune question ne lui a été posée.

Le préfet de Maine-et-Loire n'était ni présent, ni représenté.

En application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, rendu applicable par l'article R 777-3-6 du même code, la clôture de l'instruction est intervenue après les observations présentées pour M. E.

Considérant ce qui suit :

1. M. C E est un ressortissant srilankais qui est né le 16 octobre 1993. Il est entré en France le 21 février 2024. Il a déposé une demande d'asile qui a été enregistrée par les services de la préfecture de l'Essonne le 23 février 2024. La consultation par ces services du fichier "Visabio" a permis de relever que M. E s'était vu délivrer un visa par les autorités espagnoles. Les autorités de cet Etat ont été saisies le 27 février 2024 par les autorités françaises au titre de la procédure de détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile. Les autorités espagnoles ont accepté implicitement de se considérer responsable de cette demande. Par un arrêté du 16 mai 2024, pris au nom du préfet de Maine-et-Loire, sur le fondement de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une décision de transfert vers l'Espagne a été opposée à M. E. L'intéressé demande au tribunal l'annulation de cette décision.

2. En vertu de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une personne de nationalité étrangère se trouvant sur le territoire français et souhaitant demander l'asile, se présente devant l'autorité administrative compétente, qui enregistre sa demande et procède à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. () [Les] autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, et notamment : / a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un Etat membre différent ainsi que des conséquences du passage d'un Etat membre à un autre pendant les phases au cours desquelles l'Etat membre responsable en vertu du présent règlement est déterminé et la demande de protection internationale est examinée ; / b) des critères de détermination de l'Etat membre responsable, () ; / c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 () ; / d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; / e) du fait que les autorités compétentes des Etats membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; / f) de l'existence du droit d'accès aux données le concernant (). / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. () Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. / () ".

4. Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'autorité préfectorale entend faire application du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit se voir remettre l'ensemble des éléments d'information prévus au paragraphe 1 de l'article 4 de ce règlement. Eu égard à la nature de ces informations, cette remise constitue pour le demandeur d'asile une garantie. Elle doit intervenir en temps utile pour lui permettre de faire valoir ses observations, c'est-à-dire au plus tard lors de l'entretien prévu par l'article 5 du même règlement cité ci-dessous, cet entretien devant notamment permettre de s'assurer qu'il a compris correctement ces informations.

5. Aux termes de cet article 5 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 5. L'entretien individuel () est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. () / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. () ". L'article 4 de la directive 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 relative à des procédures communes pour l'octroi et le retrait de la protection internationale dispose : " 1. Les États membres désignent pour toutes les procédures une autorité responsable de la détermination () 3. Les États membres veillent à ce que le personnel de l'autorité responsable de la détermination visée au paragraphe 1 soit dûment formé. () ".

6. Il appartient à l'autorité administrative, en cas de contestation sur ce point, d'établir par tous moyens que l'entretien a bien, en application de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, été " mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ".

7. Une partie du "résumé de l'entretien individuel" qui est produit par le préfet de Maine-et-Loire, est intitulée "observations". Elle suit, d'une part, les indications relatives aux "membres de la famille" de l'intéressé, à ses "demandes d'asile antérieures", à ses "documents personnels", à son "itinéraire" et à une éventuelle "reconduite à son pays d'origine" (sic), lesquelles sont basées sur les seules déclarations qui auraient été effectuées par M. E, d'autre part, les "informations légales". Cette partie intitulée "observations" comporte les mentions suivantes : "Monsieur déclare être divorcé sans enfant. Son ex-femme est restée au pays. Monsieur assure n'avoir aucune famille en France ou dans un autre pays de l'Union européenne. Monsieur affirme que le passeur a conservé le passeport avec lequel il a effectué le trajet. Le guide et les brochures A et B sont remis en tamoul".

8. Comme cela a été précisé au point 4, la délivrance de l'information prévue à l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit intervenir au plus tard lors de l'entretien. Eu égard à la finalité de l'entretien, l'information doit avoir été délivrée au plus tard au moment où débute cet entretien, et non pas à l'issue de celui-ci. Or, il ressort de la lecture de la partie "observations" évoquée au point 7 que les brochures A et B, intitulées respectivement "J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de ma demande '" et "Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " et contiennent l'ensemble des informations prescrites par l'article 4 du règlement, ont été remises après les déclarations de l'intéressé. La production, par le préfet de Maine-et-Loire, des pages de garde signées par M. E et comportant un simple cachet "23 FEV 2024" ne permettent pas de contredire les mentions du résumé de l'entretien individuel qui s'est tenu le 23 février 2024 à partir de 11h15, dont il ressort que c'est à l'issue de l'entretien que les brochures A et B lui ont été remises.

9. Compte tenu des modalités d'établissement de ce résumé, il ne saurait se déduire de la seule mention, apparaissant sur ce document, suivant laquelle il a été conduit par un agent qualifié de la préfecture de l'Essonne, que cette exigence de qualification aurait été satisfaite en l'espèce. D'une part, le résumé de l'entretien individuel comporte la signature de Mme A D, cheffe du bureau de l'asile au sein de la préfecture de l'Essonne. Sa signature, sa qualité et son identité figurent sous la mention "Pour le préfet", ce qui pourrait laisser penser que cette agente a réalisé l'entretien individuel. Or, les initiales "LMA" apparaissent également sur le résumé de cet entretien, le préfet de Maine-et-Loire indiquant dans son mémoire en défense qu'elles correspondent à celles de l'agent qui a conduit cet entretien. Ainsi, les pièces du dossier ne permettent pas de déterminer la qualité de l'agent ou de l'agente de la préfecture de l'Essonne qui a mené cet entretien. Au demeurant, il ne ressort pas de l'arrêté du 5 février 2024 relatif à la délégation de signature accordée, par le préfet délégué pour l'égalité des chances auprès du préfet de l'Essonne, au directeur de l'immigration et de l'intégration, qu'un agent de la préfecture dont les initiales seraient "LMA" ou que Mme D auraient été habilités à conduire un entretien individuel. D'autre part, l'existence d'une telle habilitation ne suffirait pas pour considérer que l'agent qui serait habilité à mener un entretien individuel serait une personne qualifiée au sens de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès lors que l'exigence de qualification suppose que cette personne dispose des connaissances appropriées pour remplir la mission qui lui incombe au regard de l'importance de l'entretien individuel. Cette qualification doit ressortir de la teneur de l'entretien, que le résumé permet d'appréhender. Or, les mentions du résumé de l'entretien individuel évoquées au point 7 montrent manifestement que M. E n'a pas été interrogé sur la manière dont il a été traité lors de son arrivée en Espagne, où, selon ses dires, il a été violenté sans avoir été orienté. L'indication de ce type d'informations ne vient pas nécessairement spontanément de la part du demandeur d'asile de sorte qu'il appartient à l'agent conduisant l'entretien de le mettre à même d'apporter les précisions sur ces différents points afin que l'autorité préfectorale puisse ensuite apprécier, comme cela lui incombe, l'ensemble des éléments de la situation personnelle du demandeur d'asile et notamment sa vulnérabilité et déterminer, par suite, s'il y a lieu de mettre en œuvre l'un des critères de détermination de l'Etat membre responsable de la demande d'asile ou d'en écarter l'application.

10. Compte tenu de ce qui a été dit aux points 7 à 9, M. E ne peut être regardé comme s'étant vu délivrer l'information prescrite par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 en temps utile pour lui permettre de faire valoir ses observations, ni comme ayant été reçu par une personne qualifiée en vertu du droit national pour conduire l'entretien prévu à l'article 5 de ce même règlement, ce qui l'a privé d'une double garantie.

11. Il résulte de tout ce qui précède que la décision de transfert vers l'Espagne qui a été opposée par l'arrêté du 16 mai 2024 pris par le préfet de Maine-et-Loire à l'encontre de M. E doit être annulée, sans qu'il soit nécessaire de répondre explicitement aux autres moyens examinés.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. En vertu de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'autorité préfectorale doit statuer à nouveau sur le cas d'un ressortissant étranger dont la décision de transfert a été annulée. Selon l'article L. 911-2 du code de justice administrative, un jugement impliquant nécessairement qu'une autorité administrative procède à un nouvel examen d'une situation indique le délai à l'issue duquel doit intervenir la décision procédant de cet examen.

13. L'annulation de la décision de transfert de M. E vers l'Espagne a été prononcée au motif que le préfet de Maine-et-Loire a pris cette décision à l'issue d'une procédure ayant privé l'intéressé de garanties. Une telle annulation n'implique pas, eu égard à ce motif, que la France soit considérée comme responsable de l'examen de la demande d'asile présentée par M. E. Elle implique, en revanche, que le préfet de Maine-et-Loire mette en œuvre une nouvelle procédure de détermination de l'Etat responsable de l'examen de cette demande et procède à une nouvelle appréciation de la situation du requérant au regard de l'ensemble des éléments ressortant à la date à laquelle il prendra sa nouvelle décision. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire de prendre cette décision dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement et de munir le requérant, dans l'attente de cette décision et dans un délai de sept jours à compter de cette même notification, de l'attestation de demande d'asile prévue par l'article L. 571-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur les conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

14. M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale au titre de la présente instance. Aussi, et dans la mesure où l'Etat est la partie perdante à cette instance, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à sa charge, en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, la somme de huit cents (800) euros, hors taxe sur la valeur ajoutée, à verser à Me Neraudau, avocate du requérant. Ce versement vaudra, conformément à cet article 37, renonciation à ce qu'elle perçoive la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle dont bénéficie M. E.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de transfert vers l'Espagne qui a été opposée à M. E par l'arrêté du préfet de Maine-et-Loire pris le 16 mai 2024 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Maine-et-Loire de prendre, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, une nouvelle décision relative à l'Etat membre responsable de l'examen de la demande d'asile présentée par M. E.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de Maine-et-Loire de délivrer à M. E, dans un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement, l'attestation de demande d'asile prévue par l'article L. 571-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Article 4 : L'Etat versera la somme de 800 (huit cents) euros, hors taxe sur la valeur ajoutée, à Me Neraudau en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Article 5 : Les autres conclusions présentées par M. E sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. E, au préfet de Maine-et-Loire et à Me Emmanuelle Neraudau.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juin 2024.

Le magistrat désigné,

D. LABOUYSSELa greffière,

M-C. MINARD

La République mande et ordonne au préfet de Maine-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

La greffière

No 2407976

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