Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires enregistrés les 10 juin 2024, 13 août 2024 et 18 février 2026, M. A... B..., représenté par Me Tcholakian, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
d’annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France, saisie d’un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision du 24 janvier 2024 de l’autorité consulaire française à Tunis (Tunisie) refusant de délivrer à M. B... un visa de long séjour en tant que travailleur salarié a, à son tour, refusé de délivrer le visa sollicité, par une décision implicite puis par une décision expresse du 12 juin 2024 ;
d’enjoindre au ministre d’Etat, ministre de l’intérieur de faire délivrer le visa sollicité dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer la demande de visa, dans un délai de quinze jours sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 500 euros à lui verser, en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- il n’est pas justifié que la composition de la commission de recours contre les refus de visa d'entrée en France est régulière ;
- la demande n’a pas fait l’objet d’un examen particulier ;
- la décision attaquée est entachée d’une erreur de droit et d’une erreur d’appréciation, dès lors qu’il a produit une autorisation de travail, que son expérience est en adéquation avec l’emploi sollicité, que le risque de détournement de l’objet du visa à des fins migratoires ne peut être opposé pour un visa de long séjour en tant que travailleur salarié, et que les écarts de rémunération mis en avant par la commission s’expliquent par la prise en compte des avantages en nature et l’écart entre le salaire net et le salaire brut.
Par un mémoire en défense enregistré le 7 janvier 2026, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique du 16 mars 2026 :
- le rapport de Mme d’Erceville,
- et les observations de Me Prosper, substituant Me Tcholakian et représentant M. B....
Considérant ce qui suit :
M. A... B..., ressortissant tunisien né le 11 décembre 1972, a sollicité un visa de long séjour en tant que travailleur salarié auprès de l’autorité consulaire française à Tunis (Tunisie), laquelle a refusé de délivrer le visa sollicité le 24 janvier 2024. Saisie d’un recours administratif préalable obligatoire formé contre cette décision de refus, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a, à son tour, refusé de délivrer le visa sollicité par une décision implicite puis par une décision expresse du 12 juin 2024. Le requérant demande au tribunal l’annulation de cette dernière décision.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Aux termes de l’article L. 5221-2 du code du travail : « Pour entrer en France en vue d'y exercer une profession salariée, l'étranger présente : / 1° Les documents et visas exigés par les conventions internationales et les règlements en vigueur ; / 2° Un contrat de travail visé par l'autorité administrative ou une autorisation de travail. ». La circonstance qu’un travailleur étranger dispose d’un contrat de travail visé par la direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (DREETS) ou d’une autorisation de travail, ne fait pas obstacle à ce que l’autorité compétente refuse de lui délivrer un visa d’entrée et de long séjour en France en se fondant, sous le contrôle du juge de l’excès de pouvoir, sur tout motif d’intérêt général.
Il ressort des pièces du dossier que l’emploi sollicité par M. B... est présenté avec trois niveaux de rémunération différents. L’offre d’emploi publiée fait état d’un salaire mensuel de 1 747,20 euros, le contrat de travail à durée indéterminée signé le 28 décembre 2023 par M. B... et son employeur mentionne une rémunération brute de 2 490 euros, et l’autorisation de travail fait état d’un salaire brut mensuel de 3 140 euros. Il ressort cependant de l’avenant au contrat de travail signé le 29 décembre 2023, produit à l’appui de la requête, que le montant brut mensuel de 3 140 euros est constitué de 2 490 euros de salaire, 350 euros d’avantages en nature au titre du logement, 256,80 euros d’avantages en nature en titres restaurant, et 43,20 euros de frais de transport. La circonstance que ces éléments d’explication n’aient été produits que dans le cadre de la présente instance ne suffit pas à les écarter, contrairement à ce que soutient le ministre. Pour expliquer que le montant de rémunération mensuel soit passé, hors avantages en nature, de 1 747,20 euros à 2 490 euros, le requérant indique que le montant de 1 747,20 euros doit être considéré comme un montant du salaire net mensuel et non, ainsi qu’il l’avait énoncé dans son mémoire du 13 août 2024, comme un montant de salaire brut, que l’employeur avait ensuite augmenté faute de candidat. Il résulte des pièces du dossier que l’annonce produite ne précise pas si le montant est considéré comme net ou brut. Si le requérant ne démontre pas que l’écart entre les 1 747,20 euros et 2 490 euros de rémunération s’explique en totalité par cet écart entre le montant net et le montant brut du salaire, l’ensemble de ces éléments n’est cependant pas constitutif d’un risque de détournement de l'objet du visa et, dès lors, le moyen tiré de l’erreur d’appréciation doit être accueilli.
Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que le requérant est fondé à demander l’annulation de la décision attaquée.
Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :
Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu’un visa de long séjour en qualité de travailleur salarié soit délivré à M. B.... Par suite, il y a lieu d’enjoindre au ministre de l’intérieur de faire délivrer le visa sollicité, dans un délai de trois mois à compter de sa notification, sans qu’il soit besoin d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat le versement à M. B... de la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France du 12 juin 2024 refusant la délivrance d’un visa de long séjour à M. B... est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au ministre de l’intérieur de faire délivrer à M. B... le visa sollicité dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L’Etat versera à M. B... la somme de 1 200 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 16 mars 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Picquet, présidente,
M. Cabon, premier conseiller,
Mme d’Erceville, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 avril 2026.
La rapporteure,
G. d’Erceville
La présidente,
P. Picquet
La greffière,
A. Chabanne
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,