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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2408809

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2408809

vendredi 22 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2408809
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationOQTF 6 semaines - 7ème chambre
Avocat requérantLEROY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces, enregistrées le 12 juin 2024 et le 31 octobre 2024, M. C B, représenté par Me Leroy, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 24 mai 2024 par lesquelles le préfet de la Loire-Atlantique l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d'office ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de quinze jours sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son avocate en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- le préfet n'a pas procédé à un examen de sa situation personnelle ;

- la décision méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays d'éloignement :

- la décision est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la décision est entachée des mêmes vices que l'obligation de quitter le territoire français ;

- la décision méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; il est insoumis au service militaire en Turquie et considéré comme un opposant politique par les autorités turques.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 août 2024, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête de M. B.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 17 octobre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Béria-Guillaumie, vice-présidente, en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Béria-Guillaumie, magistrate désignée,

- les observations de Me Fabre, substituant Me Leroy, représentant M. B, qui soutient que :

o M. B est un opposant politique ce qui justifie son arrivée en France ; il est d'origine kurde, élément en soi de discrimination en Turquie, et proche de personnes ayant rejoint le PKK ; il a été considéré comme ayant lui-même rejoint le PKK ; il lui a été notifié à deux reprises l'obligation de se rendre au commissariat et il s'est alors enfui hors de son pays ; la Cour nationale du droit d'asile a rejeté sa demande d'asile sur des critères plus stricts que ceux résultant des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

o si le préfet l'avait mis à même de présenter ses observations, il aurait pu faire valoir des circonstances personnelles ;

o il y a atteinte à sa vie privée et familiale ; il réside depuis trois années en France et a développé des liens avec la culture française ; il est inscrit à la bibliothèque, est un lecteur assidu et est en lien avec des personnes de nationalité française pour enrichir sa culture ; il a intégré la vie familiale d'une famille française et assite les enfants dans la vie artistique et le football ;

- et les observations de M. B, assisté de Madame D, interprète, qui soutient qu'il n'a pas pu présenter ses observations lors des audiences pour obtenir l'asile ; il n'a donc pas pu expliquer toutes les difficultés en cas de retour dans son pays d'origine, non seulement avec les autorités turques mais aussi avec le PKK car il est considéré comme ayant pris la fuite ; il lui est très difficile d'être éloigné de sa famille qu'il a dû quitter dans sa fuite ; il a fait le choix de venir en France car il aimait la littérature et la culture françaises et il était financièrement plus compliqué d'aller au Canada ; il avait l'intention d'écrire un livre lorsqu'il était en Turquie et continue les travaux de recherche pour l'écriture de son livre en passant surtout son temps à la bibliothèque ; il fait du cheval et des échecs dans un club.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant turc né en juin 2001, est entré en France, selon ses déclarations, en décembre 2021. Il a déposé une demande d'asile qui a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 30 juin 2022. Son recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a été rejeté par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 13 février 2021. Par des décisions du 24 mai 2024, le préfet de la Loire-Atlantique a obligé M. B à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d'office. M. B demande l'annulation des décisions du 24 mai 2024.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, il ne ressort ni de la motivation de l'arrêté du 24 mai 2024 ni des autres pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen de la situation personnelle de M. B avant de l'obliger à quitter le territoire français.

3. En deuxième lieu, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

4. Il ressort des pièces du dossier que M. B ne réside en France que depuis décembre 2021, soit moins de trois ans avant la décision attaquée. Il n'a résidé régulièrement en France qu'en qualité de demandeur d'asile alors que sa demande d'asile a été définitivement rejetée à la suite de la décision de la Cour nationale du droit d'asile de février 2023. Il n'est pas dépourvu de toute attache privée et familiale dans son pays d'origine où il a résidé jusqu'à l'âge de vingt ans. Enfin, les circonstances que le requérant a noué des liens amicaux avec une famille française et a un cousin résidant en France et est attaché à la culture française ne permettent pas à elles seules d'établir qu'en obligeant M. B à quitter le territoire français, le préfet de la Loire-Atlantique a porté à son droit à une vie privée et familiale normale une atteinte excessive. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

5. En dernier lieu, ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé, notamment par son arrêt C-383/13 M. A, N. R./Staatssecretaris van Veiligheid en Justitie du 10 septembre 2013, les auteurs de la directive du 16 décembre 2008, s'ils ont encadré de manière détaillée les garanties accordées aux ressortissants des Etats tiers concernés par les décisions d'éloignement ou de rétention, n'ont pas précisé si et dans quelles conditions devait être assuré le respect du droit de ces ressortissants d'être entendus, qui fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union européenne. Si l'obligation de respecter les droits de la défense pèse en principe sur les administrations des Etats membres lorsqu'elles prennent des mesures entrant dans le champ d'application du droit de l'Union, il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles doit être assuré, pour les ressortissants des Etats tiers en situation irrégulière, le respect du droit d'être entendu. Ce droit, qui se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts, ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

6. Dans le cadre ainsi posé, et s'agissant plus particulièrement des décisions relatives au séjour des étrangers, la Cour de justice de l'Union européenne a jugé, dans ses arrêts C-166/13 Sophie Mukarubega du 5 novembre 2014 et C-249/13 Khaled Boudjlida du 11 décembre 2014, que le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Ce droit n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

7. Enfin, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, notamment de son arrêt du 10 septembre 2013, que toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative concernant un ressortissant d'un pays tiers en vue de son éloignement ne saurait constituer une violation de ces droits et, en conséquence, que tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de cette décision que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

8. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Loire-Atlantique ait mis M. B à même de présenter ses observations sur la possibilité de voir prononcer à son égard une mesure d'éloignement. Néanmoins, le requérant, qui a déposé une demande d'asile, a pu faire valoir, à l'appui de sa demande, toute circonstance relative à sa situation. Il ne ressort pas des pièces du dossier ni n'est même soutenu qu'il aurait été empêché de présenter toute observation écrite ou orale ou de solliciter un entretien. Par ailleurs, ainsi qu'il a été dit ci-dessus au point 4 du jugement, les éléments apportés par M. B à l'appui de sa vie privée et familiale ne permettent pas de considérer que la procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent. Il en va de même comme il sera dit au point 11 du jugement des éléments relatifs aux risques éventuellement encourus en cas de retour dans son pays d'origine. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance du principe du contradictoire doit être écarté.

Sur la décision fixant le pays de destination :

9. L'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible./ Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". L'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule quant à lui que : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

10. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 8 du jugement que M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision du 24 mai 2024 fixant le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d'office serait illégale en raison de l'illégalité de la décision du même jour portant obligation de quitter le territoire français. Par ailleurs, si le requérant soutient que la décision fixant le pays d'éloignement serait entachée des mêmes vices que l'obligation de quitter le territoire français, ces moyens doivent, en tout état de cause, être écartés pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 2 à 8 du jugement.

11. En second lieu, M. B invoque les risques encourus en cas de retour en Turquie pays dans lequel il aurait été identifié comme un partisan du parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) à la fois par les autorités turques et par les membres du parti. Néanmoins et alors, en tout état de cause que sa demande d'asile a été définitivement rejetée en 2023 à la suite de la décision de la Cour nationale du droit d'asile, il ne produit que son récit propre, deux documents non traduits et des photographies sans explication particulière. Dès lors, les documents produits, insuffisamment circonstanciés, ne permettent pas d'établir la réalité des risques allégués. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance, par la décision fixant le pays de destination, des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées pour M. B doivent être rejetées, ainsi par voie de conséquence que ses conclusions à fin d'injonction et tendant à l'application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Leroy et au préfet de la Loire-Atlantique.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 novembre 2024.

La magistrate désignée,

M. BÉRIA-GUILLAUMIE

Le greffier,

P. VOSSELER

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

No 2408809

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