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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2409164

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2409164

mercredi 10 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2409164
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 juin 2024, suivie de la production de pièces complémentaires les 28 juin et 1er juillet 2024, M. A B, M. E A et Mme F A, représentés par Me Régent, demandent au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 24 août 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision du 9 février 2023 par laquelle les autorités consulaires françaises à Colombo ont refusé de délivrer à M. E A et à Mme F A un visa de long séjour sollicité au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder à un nouvel examen de leur situation, dans un délai de 15 jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à leur conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique ; à défaut, à leur profit.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est satisfaite : M. B a obtenu le statut de réfugié en raison des persécutions subies au Sri Lanka du fait de ses opinions politiques et ses enfants majeurs sont à leur tour soumis à des persécutions ; M. E A a été violemment agressé à plusieurs reprises dans son village d'origine et est contraint désormais de se cacher ; Mme F A, qui a été enlevée par un homme qui souhaitait l'épouser et qui l'a retenue à son domicile pendant trois semaines, est contrainte de se cacher pour éviter un mariage forcé ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* elle est entachée d'un défaut d'examen : aucune case n'a été cochée concernant le motif de refus opposé à M. E A, de sorte qu'il n'était pas en mesure de comprendre pour quelle raison le visa sollicité lui a été refusé ; la commission n'a pas pris en considération les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

* elle méconnait les dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation : bien qu'âgés de plus de 19 ans au moment de leur demande de visa, M. E A et Mme F A étaient respectivement âgés de 17 et 19 ans au moment où leur père a demandé l'asile en France en 2019 ; il convient de prendre en compte la manifestation de volonté de M. B d'être rejoint pas ses enfants dès la formulation de sa demande d'asile ;

* elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; Mme A et leurs deux plus jeunes enfants D et C A se sont vu délivrer les visas sollicités par le Consulat et sont arrivés en France où ils résident depuis lors ; en refusant à Mme F A et à M. E A de rejoindre leurs parents et leurs frères, alors qu'ils n'ont pas constitué leur propre cellule familiale au Sri Lanka, il est porté une atteinte disproportionnée à leur droit à la vie privée et familiale ;

* elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant et de l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 juin 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie ;

- aucun des moyens soulevés n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

Mme F A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 20 juin 2024.

Vu :

- les pièces du dossier ;

- la requête en annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Bouchardon, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 2 juillet 2024 à 9 heures 30 :

- le rapport de M. Bouchardon, juge des référés,

- les observations de Me Sachot, substituant Me Régent, avocate des requérants, en leur présence, qui insiste, s'agissant de l'urgence, sur les menaces récentes qui pèsent sur les intéressés et, s'agissant de la légalité, sur la méconnaissance des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- et les observations du représentant du ministre de l'intérieur et des outre-mer.

La clôture de l'instruction a été reportée au 3 juillet 2024 à 16h00.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant sri lankais né le 27 octobre 1974, déclarant être entré en France le 28 août 2019, a obtenu le statut de réfugié par une décision du 22 avril 2021 de la cour nationale du droit d'asile. Son épouse et quatre de leurs enfants ont déposé leur demande de visa de long séjour au titre de la réunification familiale auprès de l'autorité consulaire française à Colombo. Par décision du 1er mars 2023, Mme G A, C A et D A se sont vu délivrer les visas sollicités. En revanche, par décision du 9 février 2023, les autorités consulaires françaises à Colombo ont refusé de délivrer un visa à E A, né le 22 juin 2002, et à F A, née le 2 mai 2000, décision confirmée par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France le 24 août 2023. Alors qu'ils ont introduit une requête au fond contre cette décision le 12 février 2024, les requérants, arguant d'une situation d'urgence, demandent au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de son exécution.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 du même code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

4. Alors qu'ils invoquent la survenue de faits récents de violences dont les demandeurs de visas ont été victimes, les requérants versent au dossier des éléments probants relatifs à l'agression qu'a subie E A et l'enlèvement durant trois semaines F A, par un homme qui souhaitait l'épouser, tous deux désormais contraints de se cacher, situations en lien avec leur isolement respectif, à 100 kms de distance l'un de l'autre, et l'activité passée de leur père, qui a valu à ce dernier la reconnaissance en France du statut de réfugié. Ainsi, la condition d'urgence impartie par l'article L. 521-1 précité doit être regardée comme étant remplie. En outre, en l'état de l'instruction, au regard des éléments produits et du débat à l'audience, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du 1° de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, aux termes duquel " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, () ", est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée.

5. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 24 août 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision du 9 février 2023 par laquelle les autorités consulaires françaises à Colombo ont refusé de délivrer à M. E A et à Mme F A un visa de long séjour sollicité au titre de la réunification familiale.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. L'exécution de la présente ordonnance implique qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder à un nouvel examen des demandes de visa de M. E A et de Mme F A, dans un délai de 15 jours à compter de sa notification.

Sur les frais liés à l'instance :

7. Mme F A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Régent, d'une somme de 800 euros.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 24 août 2023 est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder à un nouvel examen des demandes de visa de M. E A et de Mme F A, dans un délai de 15 jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'État versera à Me Régent, avocate des requérants, la somme de 800 euros (huit cents euros) au titre des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve pour ce conseil de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, à M. E A, à Mme F A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Régent.

Fait à Nantes, le 10 juillet 2024

Le juge des référés,

L. Bouchardon

La greffière,

G. PeignéLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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