Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 8 juillet 2024 régularisée le 19 août 2024, M. D... A... F..., agissant en son nom propre, au nom de son épouse Mme B... K... F... et en qualité de représentant légal des enfants mineurs E... D... A..., H... D... A..., C... D... A..., G... I... ainsi que M. J... D... A... représentés par Me Segaud-Martin, demandent au tribunal :
d’annuler la décision implicite résultant du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France sur le recours formé contre les décisions du 12 mars 2024 de l’autorité consulaire française à Addis-Abeba (Ethiopie) refusant à Mme B... K... F... ainsi qu’aux enfants J... D..., E... D..., H... D..., C... D..., G... D... la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale ;
d’enjoindre au ministre de l’intérieur de délivrer les visas sollicités et à défaut, de faire réexaminer les demandes de visas par la commission de recours dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;
de mettre à la charge de l’Etat le versement à M. D... A... F... de la somme de 1 500 euros en application de la l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridictionnelle.
Ils soutiennent que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- la décision attaquée est entachée d’une erreur d’appréciation, en méconnaissance de l’article L. 561-2 et suivants du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, l’identité des demandeurs et leurs liens familiaux avec le réunifiant étant établis par les documents d’état civil produits et par la possession d’état ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
La requête de M. D... A... F... et M. J... D... A... a été communiquée au ministre de l’intérieur, qui n’a pas produit de mémoire en défense.
M. D... A... F... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 17 février 2026, s’agissant de la procédure pour son épouse et ses enfants mineurs.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- le code civil ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Cabon, premier conseiller,
- et les observations de M. A... F....
Considérant ce qui suit :
M. D... A... F..., ressortissant somalien, s’est vu octroyer le statut de réfugié et dispose d’une carte de résident délivrée le 29 juin 2021 et valide jusqu’au 28 juin 2031. Mme B... K... F... qu’il présente comme son épouse, ainsi que leurs enfants allégués M. J... D..., E... D..., H... D..., C... D... et G... D... A... ont sollicité la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale auprès de l’autorité consulaire française à Addis-Abeba (Ethiopie). Par six décisions du 12 mars 2024, cette autorité a refusé de délivrer les visas demandés. Par une décision implicite résultant du silence gardé pendant un délai de deux mois, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé le 27 mars 2024 contre ces décisions consulaires. M. D... A... F... et M. J... D... A... demandent au tribunal l’annulation de cette décision.
En application de l’article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France doit être regardée comme s’étant appropriée le motif retenu par l’autorité consulaire française à Addis-Abebadans ses décisions du 12 mars 2024, tiré de ce qu’il n’était pas justifié par des documents probants de l’identité des demandeurs et de leur situation de famille.
Aux termes de l’article L. 561-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l’ordre public, le ressortissant étranger qui s’est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale :/ 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d’au moins dix-huit ans, si le mariage ou l’union civile est antérieur à la date d’introduction de sa demande d’asile ; / 2° Par son concubin, âgé d’au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d’introduction de sa demande d’asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. / (…) / L’âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ». Aux termes de l’article L. 561-4 du même code : « Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l’article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n’est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ». En outre, l’article L. 561-5 de ce code dispose que : « Les membres de la famille d’un réfugié ou d’un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d’entrée pour un séjour d’une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l’état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l’absence d’acte de l’état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d’état définis à l’article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l’article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l’identité des demandeurs. Les éléments de possession d’état font foi jusqu’à preuve du contraire. Les documents établis par l’office font foi jusqu’à inscription de faux. ».
Aux termes de l’article L. 811-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « La vérification de tout acte d’état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l’article 47 du code civil. ». Aux termes de l’article 47 du code civil : « Tout acte de l’état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d’autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l’acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ». Il résulte de ces dispositions que la force probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d’établir que l’acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu’un acte d’état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu’il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l’instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d’apprécier les conséquences à tirer de la production par l’étranger d’une carte consulaire ou d’un passeport dont l’authenticité est établie ou n’est pas contestée, sans qu’une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.
En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que pour établir l’identité de Mme F... et son lien matrimonial avec M. A... F... ont été produits son passeport délivré en juin 2023, le livret de famille établi par l’Office français des réfugiés et apatrides qui fait référence au mariage avec le requérant en Somalie le 10 mars 2004, comme l’indique également le certificat de naissance de M. A... F... délivré par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides qui porte en marge mention du mariage avec Mme F... le 10 mars 2004, ainsi qu’un certificat de mariage somalien du 15 mars 2004. Dans ces conditions, et en l’absence de défense du ministre, l’identité de Mme B... K... F..., et son lien matrimonial avec M. D... A... F... doivent être tenus pour établis.
En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que pour établir l’identité des cinq enfants et leur lien de filiation avec le réunifiant sont produits leurs passeports, délivrés au mois de juin 2023, faisant apparaître l’identité de leur mère Mme B... K... F.... Par ailleurs, figurent également au dossier, des copies d’écran du téléphone portable de la mère des enfants faisant apparaitre de conversations et des échanges de photographies entre ces derniers et le requérant. Dès lors que ces enfants sont tous nés après la date de mariage de M. et de Mme F..., que les mentions figurant sur les passeports sont cohérentes avec celles figurant sur la fiche familiale de référence établie par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, et que le ministre ne conteste pas en défense que ces enfants sont issus de l’union de M. F... et de son épouse, les requérants sont fondés à soutenir que c’est à tort que la commission de recours a opposé aux demandes de visa en litige le motif tiré de ce qu’il n’était pas justifié par des documents probants de l’identité des demandeurs de visas et de leur situation de famille.
Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens soulevés, que les requérants sont fondés à demander l’annulation de la décision attaquée.
Sur les conclusions à fin d’injonction sous astreinte :
Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que des visas de long séjour soient délivrés à Mme B... K... F..., ainsi qu’à M. J... D... A..., E... D... A..., H... D... A..., C... D... A... et G... D... A.... Par suite, il y a lieu d’enjoindre au ministre de l’intérieur de faire délivrer les visas sollicités, dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement, sans qu’il soit besoin d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais liés au litige
En l’espèce, M. F... n’établissant pas avoir exposé d’autres frais que ceux pris en charge par l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle totale qui lui a été accordée par décision du 17 février 2026, et l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ne permettant pas le versement de sommes au requérant mais à son conseil, sa demande tendant à ce que l’Etat lui verse la somme de 2 000 euros, sur le fondement de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens doit être rejetée.
D E C I D E :
Article 1er : La décision de la commission de recours refusant la délivrance de visas de long séjour à Mme B... K... F..., ainsi qu’à M. J... D... A..., E... D... A..., H... D... A..., C... D... A... et G... Ibrrahim A... est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au ministre de l’intérieur de faire délivrer à Mme B... K... F..., ainsi qu’à M. J... D... A..., E... D... A..., H... D... A..., C... D... A... et G... D... A... les visas sollicités dans un délai de trois mois.
Article 3 : Le surplus de conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D... A... F..., à M. J... D... A..., et au ministre de l’intérieur.
Copie en sera adressée, pour information, à Me Segaud-Martin.
Délibéré après l’audience du 11 mai 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Picquet, présidente,
M. Cabon, premier conseiller,
Mme d’Erceville, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juin 2026.
Le rapporteur,
P. Cabon
La présidente,
P. Picquet
La greffière,
A. Chabanne
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,