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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2410689

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2410689

lundi 1 juin 2026

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2410689
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantQUENNEHEN - TOURBIER

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a examiné le recours de Mme A..., réfugiée éthiopienne, contre le refus implicite de la commission de recours de délivrer un visa de long séjour pour sa fille au titre de la réunification familiale. La requérante contestait notamment une erreur d'appréciation au regard de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le tribunal a rejeté la requête, considérant que les documents produits ne permettaient pas d'établir de manière probante le lien de filiation et la situation familiale, conformément aux articles L. 434-3, L. 434-4 et L. 561-5 du même code. La solution retenue confirme le refus de visa, sans faire droit aux demandes d'injonction et de frais de justice.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 juillet 2024, Mme B... A..., agissant en qualité de représentante légale de sa fille alléguée Mme E..., représentée par Me Tourbier, demande au tribunal :

d’annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France, saisie d’un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision du 7 mars 2024 de l’autorité consulaire française à Addis-Abeba (Ethiopie) refusant de délivrer à Mme E... un visa de long séjour au titre de la réunification familiale a, à son tour, par une décision implicite, refusé de délivrer le visa sollicité ;

d’enjoindre au ministre d’Etat, ministre de l’intérieur de faire délivrer le visa sollicité dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions combinées de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle.

Elle soutient que :
- la décision attaquée est entachée d’un vice de procédure, l’administration n’ayant pas sollicité de pièce complémentaire pour établir la situation de famille de la demanderesse ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation, en méconnaissance de l’article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le père de l’enfant est décédé et elle dispose seule de l’autorité parentale.


Par un mémoire en défense enregistré le 2 mars 2026, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés, et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs tirée de ce que la demande de réunification est tardive, eu égard à la date à laquelle Mme A... a obtenu le statut de réfugiée.



Mme A... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 16 décembre 2025.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code civil ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le rapport de Mme d’Erceville a été entendu au cours de l’audience publique du 11 mai 2026.

Considérant ce qui suit :


Mme B... A..., ressortissante éthiopienne née le 1er janvier 1987, s’est vu reconnaître le bénéfice du statut de réfugiée par une décision du 28 février 2017. Un visa de long séjour a été sollicité au titre de la réunification familiale pour sa fille alléguée, Mme E..., auprès de l’autorité consulaire française à Addis-Abeba (Ethiopie), laquelle a refusé de délivrer le visa sollicité par une décision du 7 mars 2024. Saisie d’un recours administratif préalable obligatoire formé contre cette décision de refus, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a, à son tour, implicitement refusé de délivrer le visa sollicité. La requérante demande au tribunal l’annulation de cette décision. Mme D... est devenue majeure au cours de l’instance.


Pour refuser la délivrance du visa sollicité, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France, qui est réputée s’être appropriée les motifs de droit et de fait de la décision consulaire, s’est fondée sur les motifs tirés de ce que « en application des articles L. 434-3 et L. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, eu égard à votre situation familiale, les documents produits lors du dépôt de la demande ne permettent pas de justifier que le lien de filiation n'est établi qu'à l'égard de la personne que vous entendez rejoindre en France, ou que l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux, ou que vous auriez été confiée à la personne que vous entendez rejoindre en France au titre de l'autorité parentale en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère » et de ce que « en application de l'article L. 561- 5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, vous n'avez pas justifié de votre identité et de votre situation de famille (les documents produits ne sont pas probants). ».

Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : (…)3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ». L’article L. 811-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l’article 47 du code civil. Cet article, dans sa rédaction applicable au litige, dispose quant à lui que : « Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ». Aux termes de l’article L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ».

Il résulte de ces dispositions que la force probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l’acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties.

D’une part, pour établir son état civil, Mme E... a produit un certificat de naissance délivré le 14 juillet 2022. Celui-ci indique que sa naissance a été enregistrée le 4 février 2020, qu’elle est née le 26 septembre 2006, et précise le nom complet de ses parents et leur nationalité. Si le ministre fait valoir que la proclamation n° 760/2012 du 22 août 2012 de la République fédérale démocratique d’Ethiopie, produite au demeurant par le ministre dans sa version anglaise sans traduction, prévoit, en son article 22, que si le déclarant n’est pas le père, le registre des naissances doit porter la mention du nom du déclarant, sa relation à l’enfant, son genre, sa date et son lieu de naissance, son domicile et sa signature, que l’article 24 prévoit, en outre, que sont précisés la date et le lieu de naissance des parents, leur lieu de résidence, leur statut marital, leur religion et ethnie, il ne démontre cependant pas que ces mentions, qui concernent la tenue du registre des naissances et apparaissent dans la sous-section 2 portant sur l’enregistrement des naissances, doivent être portées sur les actes de naissance. La circonstance que plusieurs de ces mentions n’apparaissent pas sur le certificat de naissance de Mme E... ne suffit ainsi pas à établir son caractère apocryphe.

D’autre part, aux termes des articles L. 434-3 et L. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, rendus applicables à la procédure de réunification familiale par l’article L. 561-4 de ce code : « Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. », et que : « Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ». S’agissant du décès de son père, la demandeuse a produit le certificat de décès délivré le 14 juillet 2022, à la suite de son enregistrement le même jour, qui précise que M. C..., né le 23 juin 1981, est décédé le 3 mai 2014. Si le ministre fait valoir que l’article 38 de la proclamation n° 760/2012 du 22 août 2012 de la République fédérale démocratique d’Ethiopie prévoit que soient notamment mentionnés dans le registre des décès la profession, la résidence, la nationalité, l’ethnie et la religion de la personne décédée, la date, le lieu et la cause du décès, le nom de l’officier d’état civil et son sceau, il ne démontre pas que ces précisions doivent apparaître sur les certificats de décès. En conséquence, la circonstance que plusieurs de ces mentions ne sont pas portées sur le certificat présenté ne suffit pas à établir leur caractère apocryphe. Dès lors, Mme E... est fondée à soutenir que la commission a fait une inexacte application des dispositions précitées concernant son état civil et sa filiation.

Toutefois, l’administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l’excès de pouvoir que la décision dont l’annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l’auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d’apprécier s’il résulte de l’instruction que l’administration aurait pris la même décision si elle s’était fondée initialement sur ce motif. Dans l’affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu’elle ne prive pas le requérant d’une garantie procédurale liée au motif substitué.

Pour établir que la décision contestée était légale, le ministre a fait valoir devant le tribunal un nouveau motif fondé sur le caractère tardif de la demande de réunification.

Il ressort des pièces du dossier que Mme A... a obtenu, ainsi qu’il a été dit au point 1, le bénéfice du statut de réfugiée par une décision du 28 février 2017. Il ne ressort pas des articles L. 561-2 et L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, cités au point 3, qu’une condition de délai pour demander la réunification familiale après l’obtention du statut de réfugié pourrait être opposée, et le ministre ne produit aucun élément en ce sens. Dès lors, il n’y a pas lieu d’accueillir la substitution de motifs sollicitée.

Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que Mme B... A... est fondée à demander l’annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu’un visa de long séjour soit délivré à Mme E.... Par suite, il y a lieu d’enjoindre au ministre de l’intérieur de faire délivrer le visa sollicité, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu’il soit besoin d’assortir cette injonction d’une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

Mme B... A... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’État la somme de 1 200 euros à verser à Me Tourbier, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle.

D E C I D E :


Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France refusant de délivrer un visa à Mme C... est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l’intérieur de faire délivrer à Mme E... le visa sollicité dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L’Etat versera à Me Tourbier la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce dernier renonce à percevoir la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... A..., au ministre de l'intérieur et à Me Tourbier.




Délibéré après l'audience du 11 mai 2026, à laquelle siégeaient :

Mme Picquet, présidente,
M. Cabon, premier conseiller,
Mme d’Erceville, première conseillère.





Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juin 2026.





La rapporteure,

G. d’Erceville

La présidente,

P. Picquet

La greffière,





A. Chabanne

La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,




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