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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2410769

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2410769

mercredi 7 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2410769
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation- Etrangers - 15 jours
Avocat requérantNDEKO

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a rejeté la requête de Mme D, ressortissante ivoirienne, qui contestait l'arrêté du préfet de Maine-et-Loire ordonnant son transfert aux autorités allemandes, responsables de sa demande d'asile en application du règlement (UE) n° 604/2013. Le tribunal a écarté l'ensemble des moyens soulevés, notamment l'incompétence du signataire, l'insuffisance de motivation et l'erreur manifeste d'appréciation, en jugeant que la décision était suffisamment motivée et que la requérante n'établissait pas de risque de violation des articles 3 de la CEDH ou 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'UE. La solution retenue est le rejet de la demande d'annulation, sans qu'il soit besoin d'examiner les conclusions aux fins d'injonction.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 juillet 2024, Mme F D, représentée par Me Ndeko, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 27 juin 2024 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a prononcé son transfert aux autorités allemandes;

3°) d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de sept jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- il n'est pas justifié de la compétence du signataire de l'arrêté attaqué ;

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des articles 3 et 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 et d'un défaut d'examen du risque de violation des articles 4 la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales et 3 paragraphe 2 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ; il revenait au préfet de Maine-et-Loire d'étudier le risque de renvoi par ricochet et d'examiner sa situation personnelle, notamment son état de santé.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 juillet 2024, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 juillet 2024.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné Mme Baufumé, première conseillère, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique du 29 juillet 2024 à 14h30, au cours de laquelle a été entendu le rapport de Mme Baufumé, magistrate désignée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F D, ressortissante ivoirienne née le 29 décembre 1996, a déposé une demande d'asile en France et a été mise en possession de l'attestation correspondante le 27 mai 2024. À l'issue de la procédure de détermination de l'État membre responsable de cette demande d'asile, par l'arrêté susvisé du 27 juin 2024, notifié le 8 juillet suivant, le préfet de Maine-et-Loire a prononcé le transfert de Mme D aux autorités allemandes. Mme D demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Par une décision du 19 juillet 2024, Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Les conclusions tendant à ce que la requérante soit provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle sont ainsi devenues sans objet. Il n'y a donc plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, le préfet de Maine-et-Loire a, par un arrêté SG/MICCSE n° 2024-08 du 28 février 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture n° 26 du 6 mars 2024, donné délégation à M. Nicolas Brochard, secrétaire administratif de classe exceptionnelle, adjoint à la cheffe du pôle régional Dublin à la direction de l'immigration et des relations avec les usagers à la préfecture, auteur de la décision attaquée, en cas d'absence ou d'empêchement de M. B E, directeur de l'immigration et des relations avec les usagers, et de Mme C G, cheffe du pôle, dont il n'est pas établi qu'ils n'étaient pas absents ou empêchés, à l'effet de signer les décisions d'application du règlement " Dublin III " prises à l'égard des ressortissants étrangers, notamment les décisions de transfert. Dès lors, le moyen tiré de l'absence de délégation de signature régulière de l'auteur de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué mentionne que la requérante a présenté une demande d'asile à la préfecture de Loire-Atlantique le 27 mai 2024, que les recherches entreprises sur le fichier Eurodac ont fait apparaître que cette dernière avait sollicité l'asile en Italie le 16 novembre 2022 puis en Allemagne le 27 août 2023, que les autorités italiennes et allemandes ont été saisies d'une requête en application du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, que les autorités allemandes ont fait connaître leur accord par une décision explicite le 5 juin 2024 et que ces dernières doivent être regardées comme responsables de la demande d'asile de Mme D. Ces motifs permettent de comprendre que les autorités allemandes ont été saisies d'une demande de reprise en charge de l'intéressée. D'autre part, l'arrêté attaqué vise les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, reprend les éléments essentiels de la situation personnelle de Mme D et précise notamment, d'une part, que cette dernière a déclaré qu'elle était célibataire, qu'elle n'avait pas de membre de sa famille résidant en France et qu'elle souffrait de problèmes de santé (problèmes à l'œil) sans toutefois apporter de justificatifs médicaux, sans que ces douleurs aient constitué un obstacle à ses déplacements et sans avoir consulté de médecin depuis son arrivée en France et, d'autre part, qu'un examen attentif de sa situation permettait de considérer qu'elle ne présentait pas une vulnérabilité particulière. Ces motifs énoncent de façon suffisamment détaillée les éléments de droit et de fait sur lesquels est fondé l'arrêté attaqué. Il ne ressort, par ailleurs, pas des pièces du dossier, et notamment de cette motivation, que le préfet n'aurait pas examiné la situation personnelle de la requérante. Il s'en suit que les moyens tirés de l'insuffisance de motivation de l'arrêté attaqué et du défaut d'examen de la situation de Mme D doivent être écartés comme manquant en fait.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales, dont les stipulations ont été reprises par l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". En outre, en application de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. / 2. () / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable/ () ". L'application de ces critères peut toutefois être écartée en vertu de l'article 17 du même règlement, aux termes duquel : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité () ".

6. Il résulte de ces dispositions que si le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 prévoit en principe qu'une demande d'asile est examinée par un seul État membre et que cet État est déterminé par application des critères fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application des critères d'examen des demandes d'asile est toutefois écartée en cas de mise en œuvre, soit de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un État membre, soit de la clause humanitaire définie par le paragraphe 2 de ce même article 17 du règlement. Cette faculté laissée à chaque État membre par l'article 17 de ce règlement est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

7. Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet Etat membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet Etat de ses obligations.

8. Mme D soutient que le préfet de Maine-et-Loire aurait dû prendre en compte sa situation spécifique et les risques de renvoi vers la Côte d'Ivoire, pays dans lequel elle risque de subir un traitement inhumain ou dégradant. Toutefois, d'une part, il ressort des pièces du dossier et notamment de ce qui a été dit au point 4 du présent jugement, que le préfet a bien examiné la situation personnelle de Mme D. D'autre part, et en tout état de cause, l'arrêté attaqué n'a pas pour objet de renvoyer la requérante en Côte d'Ivoire, cette dernière n'établissant pas, au demeurant, que sa vie serait en danger en cas de retour dans son pays d'origine. En outre, l'Allemagne est un Etat membre de l'Union européenne partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et il ne ressort pas des pièces du dossier que les conditions matérielles d'accueil en Allemagne seraient caractérisées par des carences structurelles d'une ampleur telle qu'il y aurait lieu de conclure à l'existence de défaillances systémiques ou de risques réels et concrets. Enfin, si Mme D soutient qu'elle souffre de problèmes de santé, les convocations auprès d'un médecin généraliste et du service PASS (permanences d'accès aux soins de santé) infirmier qu'elle produit ne suffisent pas, à elle seules, à établir qu'elle présenterait un état de santé s'opposant à son transfert en Allemagne. Mme D n'établit pas non plus qu'en cas de transfert en Allemagne, il existerait un risque qu'elle ne bénéficie pas d'un examen de sa demande d'asile et d'une prise en charge médicale dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des articles 3 et 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ou d'un défaut d'examen du risque de violation des articles 4 la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales et 3 paragraphe 2 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme D à fin d'annulation, ainsi que, par voie de conséquence, celles à fin d'injonction, ainsi que la demande tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de Mme D tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de Mme D est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme F D, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Ndeko.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 août 2024.

La magistrate désignée,

A. BaufuméLa greffière,

M-C. Minard

La greffière,

M. ALa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre

les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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