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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2410771

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2410771

mercredi 7 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2410771
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation- Etrangers - 15 jours
Avocat requérantPRELAUD

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a rejeté la requête de M. B, ressortissant afghan, qui contestait l'arrêté du préfet de Maine-et-Loire ordonnant son transfert aux autorités lettones, responsables de sa demande d'asile. Le requérant invoquait notamment la méconnaissance des règlements européens (n° 604/2013, dit "Dublin III", et n° 603/2013) et de la convention européenne des droits de l'homme, en raison de risques de persécutions en Lettonie et de la présence de son frère en France. Le tribunal a jugé que la procédure de détermination de l'État responsable était régulière et que les allégations de mauvais traitements n'étaient pas suffisamment étayées pour écarter la présomption de respect des droits fondamentaux par la Lettonie. La solution retenue est le rejet de la demande d'annulation et des conclusions accessoires.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 15 et 22 juillet 2024, M. C B, représenté par Me Prélaud, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner avant dire droit à la préfecture de police de Paris de transmettre les relevés ISM interprétariat du 3 juin 2024 ainsi que les documents (Dublinet) justifiant de l'envoi d'une demande de comparaison d'empreintes et la preuve d'une réponse du point d'accès national ;

3°) d'annuler l'arrêté du 27 juin 2024, notifié le 2 juillet suivant, par lequel le préfet de Maine-et-Loire a prononcé son transfert aux autorités lettones ;

4°) d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de sept jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé en droit comme en fait ; il ne précise ni la nature de la requête adressée aux autorités lettones ni la présence de son frère en France ;

- il est entaché d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation, notamment de sa vulnérabilité au regard des tortures et persécutions qu'il a subies ;

- l'arrêté attaqué a méconnu le droit à l'information prévu par l'article 4 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès lors qu'il n'a pas reçu une information complète et par écrit dans une langue qu'il comprend ;

- il a été pris en méconnaissance de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 et de l'article 6 de la directive " procédure " 2013/32 du 29 juin 2013 dès lors qu'il n'est pas justifié que l'entretien a été conduit par une personne qualifiée et habilitée ;

- il n'est pas justifié de l'habilitation de l'agent ayant consulté les fichiers EURODAC et AGDREF, en méconnaissance des dispositions de l'article 34 du règlement n° 603/2013 du

26 juin 2013 ;

- il n'a reçu aucune information sur la procédure Dublin avant la prise de ses empreintes et n'a pas été informé du traitement de ses données personnelles, en méconnaissance des dispositions du règlement (UE) n° 2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016, dit " A " ;

- il est entachée d'une erreur de droit, en méconnaissance des dispositions de l'article 20 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ; il n'a jamais déposé de demande d'asile en Lettonie ;

- il est entaché d'une méconnaissance de l'article 3 paragraphe 2 du règlement

n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il est entaché d'une méconnaissance de l'article 9 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ; son frère est titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle en qualité de bénéficiaire de la protection subsidiaire en France ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ; il a été torturé par la police lettone ; son frère réside en France ;

- il méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales et l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.; il a été torturé par la police lettone ; son frère réside en France.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 juillet 2024, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 18 juillet 2024.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné Mme Baufumé, première conseillère, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique du 29 juillet 2024 à 14h30, au cours de laquelle ont été entendus :

- le rapport de Mme Baufumé ;

- les observations de Me Prélaud, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- et celles de M. B assisté d'un interprète, qui indique qu'il a été frappé en Lettonie, avec une barre de fer, qu'il en garde des cicatrices dans le dos, qu'un de ses os du nez a été fracturé, qu'il n'a pu avoir accès, dans ce pays, aux médicaments dont il avait besoin et qu'il a eu du mal à s'y nourrir ; il souligne également qu'il a pu, en mai dernier, aller voir son frère, qui réside en région parisienne, pendant deux jours et deux nuits, et que ce dernier travaille dans la plomberie.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant afghan né le 17 août 2001, a déposé une demande d'asile en France et a été mis en possession de l'attestation correspondante le 3 juin 2024. À l'issue de la procédure de détermination de l'État membre responsable de cette demande d'asile, par l'arrêté susvisé du 27 juin 2024, notifié le 2 juillet suivant, le préfet de Maine-et-Loire a prononcé le transfert de M. B aux autorités lettones. M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Par une décision du 18 juillet 2024, M. B, a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Les conclusions tendant à ce que le requérant soit provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle sont ainsi devenues sans objet. Il n'y a donc plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Les considérants introductifs du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 susvisé invitent les Etats membres de l'Union européenne, au point (14), à faire du respect de la vie familiale, conformément aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, " une considération primordiale () lors de l'application du présent règlement ". De même, le point (17) de ces considérants invite les Etats membres à " déroger aux critères de responsabilité, notamment pour des motifs humanitaires et de compassion, afin de permettre le rapprochement des membres de la famille, de proches ou de tout autre parent et examiner une demande de protection internationale introduite sur son territoire () même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères obligatoires fixés par le présent règlement ". Par ailleurs, aux termes de l'article 17 de ce même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () / 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit ". La faculté laissée à chaque Etat membre, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

4. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. B, jeune majeur célibataire et âgé de 23 ans, soutient être parti de son pays d'origine en janvier 2024 car sa vie y était menacée par les Talibans et afin de rejoindre son frère en France. Il soutient par ailleurs avoir été arrêté par la police lettonne dans des conditions particulièrement violentes, avoir été frappé avec une barre de fer, avoir été retenu dans un centre fermé, ne pas avoir pu accéder à un traitement médicamenteux et avoir eu des difficultés à se nourrir. Ces propos, qu'il a confirmés à l'audience de manière précise et circonstanciée, ne sont pas réellement contredits par le préfet qui n'était, au demeurant, ni présent ni représenté à l'audience. Il ressort, en outre, des pièces du dossier, et plus particulièrement d'un courrier d'une infirmière d'une équipe mobile psychiatrie précarité de la ville de Laval, qu'une majoration des troubles anxieux dont il souffre a été constatée à l'annonce d'un possible transfert en Lettonie et que M. B a indiqué à cette infirmière avoir subi des violences dans ce pays. Enfin, il ressort des pièces du dossier, et il n'est pas contesté par le préfet, qui reconnaît l'existence de ce lien familial aux termes de ses écritures, que le frère de M. B réside en France sous couvert d'une carte de résident pluriannuelle valable jusqu'au

13 mars 2027, en qualité de bénéficiaire de la protection subsidiaire. Par suite, et dans les circonstances très particulières de l'espèce, le préfet de Maine-et-Loire, en décidant de transférer M. B aux autorités lettonnes, sans faire application de la clause discrétionnaire prévue par les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

5. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête ni d'ordonner une mesure avant dire-droit, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 27 juin 2024 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a décidé de le transférer aux autorités lettonnes.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

6. Eu égard au motif d'annulation retenu dans le présent jugement, l'exécution de ce dernier implique qu'il soit enjoint au préfet de Maine-et-Loire d'enregistrer la demande d'asile de M. B en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire d'y procéder dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

7. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à Me Prélaud, conseil de M. B.

D E C I D E :

Article 1 : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de M. B tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 27 juin 2024 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a prononcé le transfert de M. B aux autorités Lettonnes est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de Maine-et-Loire d'enregistrer la demande d'asile de M. B en procédure normale et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de 15 jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'État versera à Me Prélaud, conseil de M. B une somme de 1 000 (mille) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Prélaud.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 août 2024.

La magistrate désignée,

A. BaufuméLa greffière,

M-C. Minard

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer,

en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis

en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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