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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2410880

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2410880

vendredi 2 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2410880
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantDANET

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes, statuant en référé suspension sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de M. D visant à suspendre les décisions implicites de refus de visa de long séjour pour ses enfants au titre de la réunification familiale. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, faute pour le requérant de démontrer un risque imminent et certain de renvoi en Afghanistan ou une impossibilité de prolonger les visas iraniens. Il a également considéré qu’aucun des moyens soulevés, notamment la méconnaissance des articles L. 561-2 et suivants du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme et de l’article 3-1 de la Convention internationale des droits de l’enfant, n’était de nature à créer un doute sérieux sur la légalité des décisions attaquées.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 16 juillet et 30 juillet 2024, M. E D, agissant en son nom et en qualité de représentant légal des enfants B et C D, représenté par Me Danet, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution des décisions implicites par lesquelles l'autorité consulaire française à Téhéran (Iran) a refusé de délivrer aux enfants B et C des visas de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder à un nouvel examen de la situation des intéressés dans le délai de huit jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros à verser à leur conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de non admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, à verser à M. D en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est satisfaite, dès lors que les visas délivrés aux enfants par les autorités iraniennes le temps que les autorités consulaires françaises instruisent leurs demandes de visa au titre de la réunification familiale arriveront à expiration le 17 août 2024 et ne pourront faire l'objet d'une nouvelle prolongation, alors que la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France n'interviendra que le 16 septembre 2024 et que cette commission n'a en outre pas le pouvoir de délivrer elle-même un visa ; le ministre a fait savoir dans le cadre de la présente instance son intention de refuser de délivrer les visas sollicités ; ils encourent ainsi un risque de renvoi à bref délai vers l'Afghanistan, où ils seront exposés à des persécutions en raison de leur appartenance à la minorité Hazara et des opinions politiques de leur père, journaliste identifié comme opposant au régime des talibans, leur mère ayant par ailleurs occupé un emploi de policière avant la prise de pouvoir par les talibans en août 2021 ; la jeune C est en outre exposée à des persécutions liées à son genre ; la cour nationale du droit d'asile a jugé, le 9 juillet 2024, que les femmes et jeunes filles afghanes doivent être considérées comme appartenant à un groupe social susceptible d'être protégé comme réfugié ; l'urgence est également justifiée par la durée de séparation des membres de famille ; M. D n'a pu revoir ses enfants depuis le mois d'août 2021 et son entrée dans la clandestinité ; il s'est montré particulièrement diligent dans la procédure de réunification familiale ; il n'a pu inclure ses enfants dans le cadre de sa demande de visa " asile ", notamment en raison du très jeune âge des enfants à l'époque ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées :

* ces décisions ne sont pas motivées en droit et en fait ;

* elles méconnaissent les dispositions des articles L. 561-2 et L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que les liens familiaux et l'identité des demandeurs sont établis par les documents produits et les déclarations constantes du réunifiant depuis son arrivée en France ;

* les dispositions de l'article L. 561-4 du même code ont inexactement été appliquées : il se trouve dans l'impossibilité de solliciter les autorités afghanes ; il produit une attestation de confesseurs selon laquelle son ex-épouse lui a confié la garde de leurs enfants ;

* elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, en ce qu'elles maintiennent les membres de la famille séparée et les demandeurs de visa en situation de danger, et portent une atteinte disproportionnée à leur droit au respect de leur vie privée et familiale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie : il n'est pas démontré que les visas délivrés aux enfants par les autorités iraniennes au mois de juillet 2023, prorogés à plusieurs reprises, ne pourraient pas l'être à nouveau ; le risque de renvoi en Afghanistan n'est pas établi ; aucune demande de visa n'a été déposée pour les enfants du réunifiant au moment où celui-ci a lui-même déposé une demande de visa pour solliciter l'asile en France ; la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France interviendra le 17 septembre 2024 ;

- aucun des moyens soulevés n'est de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée : la décision de la commission se substituera à celle des autorités consulaires ; le réunifiant ne justifie pas que la mère des enfants lui aurait délégué son autorité parentale, qu'elle serait déchue de ses droits parentaux, et qu'elle aurait donné son accord à la venue des enfants en France ; les stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant n'ont, dans ces conditions, pas été méconnues.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 juillet 2024.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Guilloteau, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 30 juillet à 14h :

- le rapport de M. Guilloteau, juge des référés ;

- les observations de Me Danet, représentant M. D, qui insiste sur le profil des demandeurs de visa les exposant à des risques particuliers en cas de renvoi en Afghanistan et la réalité de ce risque en l'absence de législation claire en Iran sur ce point, sur l'impossibilité pour le requérant de se tourner vers les autorités afghanes pour obtenir un jugement de délégation d'autorité parentale et sur le consentement de la mère des enfants à leur venue en France ;

- et les observations de la représentante du ministre de l'intérieur et des outre-mer, qui rappelle que M. D a quitté seul l'Afghanistan au mois de juin 2022, que la décision de la commission interviendra au mois de septembre 2024 et qu'il n'est pas possible de s'assurer, à tout le moins, du consentement effectif de la mère des enfants à ce qu'ils rejoignent leur père en France.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant afghan, s'est vu reconnaître en France la qualité de réfugié par une décision du directeur général de l'office français de protection des réfugiés et apatrides du 28 octobre 2022. Des demandes de visa de long séjour au titre de la réunification familiale ont déposées pour ses deux enfants allégués, B et C D, auprès de l'autorité consulaire française à Téhéran, laquelle a rejeté ces demandes par des décisions implicites dont le requérant demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le demandeur, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence s'apprécie objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce.

4. Eu égard à l'objectif de réunification familiale, à la durée et aux conditions de séparation du réunifiant et des demandeurs de visas, ces derniers respectivement âgés de cinq ans et trois ans et demi, et compte-tenu également, d'une part, des risques non négligeables de renvoi des enfants et de leur mère en Afghanistan au terme de la durée de validité de leurs visas iraniens, fixé au 17 août 2024, d'autre part, du risque avéré, dans cette hypothèse, de persécutions au regard notamment des motifs pour lesquels la qualité de réfugié a été reconnu à M. D et de leur appartenance à la minorité Hazara, la condition d'urgence au sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit, en l'espèce, être regardée comme satisfaite.

5. Par ailleurs, dans les circonstances particulières de l'espèce, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation concernant l'absence de justification d'une délégation d'autorité parentale en faveur de M. D, motif devant être regardé comme celui de la décision en litige, ainsi que celui tiré de la méconnaissance des stipulations du premier alinéa de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, sont de nature à créer un doute sérieux sur la légalité des décisions attaquées.

6. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution des décisions implicites par lesquelles l'autorité consulaire française à Téhéran a refusé de délivrer les visas de long séjour sollicités.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

7. L'exécution de la présente ordonnance implique d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder à un nouvel examen de la demande de visa des enfants B et C D, dans un délai de huit jours à compter de sa notification. En l'état de l'instruction, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

8. M. D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Danet d'une somme de 800 euros.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution des décisions implicites par lesquelles l'autorité consulaire française à Téhéran (Iran) a refusé de délivrer un visa de long séjour aux enfants B et C D est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder à un nouvel examen des demandes de visa des enfants B et C D, dans le délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera à Me Danet, avocate de M. D, la somme de 800 euros (huit cents euros) au titre des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. E D, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Danet.

Fait à Nantes, le 2 août 2024.

Le juge des référés,

T. GUILLOTEAU

La greffière,

M. ALa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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