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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2411054

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2411054

mercredi 7 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2411054
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation- Etrangers - 15 jours
Avocat requérantPHILIPPON

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a rejeté la requête de M. E, ressortissant guinéen, qui contestait l'arrêté du préfet de Maine-et-Loire du 4 juillet 2024 ordonnant son transfert aux autorités allemandes pour l'examen de sa demande d'asile. Le tribunal a jugé que la décision était suffisamment motivée et que les moyens soulevés, notamment la méconnaissance des règlements (UE) n° 604/2013 et n° 2016/679, n'étaient pas fondés. La solution retenue est le rejet de la demande d'annulation et des conclusions accessoires.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 18 juillet 2024, M. D E, représenté par Me Philippon, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 juillet 2024 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a prononcé son transfert aux autorités allemandes pour l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire, à titre principal, d'enregistrer sa demande d'asile et de lui délivrer un récépissé dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification du jugement à intervenir et, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai de quarante-huit heures et sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et une somme de 13 euros au titre des droits de plaidoirie en application des articles R. 652-27 et R. 652-28 du code de la sécurité sociale.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été prise et signée par une autorité dont la compétence n'est pas établie ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ainsi que l'article 13 du règlement (UE) n°2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 dit " B " dès lors qu'il n'a pas reçu, en temps utile, une information complète et écrite ou orale, dans une langue qu'il comprend ;

- elle méconnaît l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 dès lors qu'il n'est pas justifié que l'entretien a été conduit par une personne qualifiée et en toute confidentialité ;

- elle est entachée d'erreurs de fait ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions du paragraphe 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 juillet 2024, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 juillet 2024.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n°2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme El Mouats-Saint-Dizier, conseillère, pour statuer sur les litiges relevant du contentieux des décisions de transfert vers l'Etat responsable de l'examen de la demande d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 1er août 2024 à 11h00 :

- le rapport de Mme El Mouats-Saint-Dizier ;

- et les observations de Me Philippon, représentant M. E, présent, assisté de Mme C, interprète, qui déclare renoncer au moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée.

Le préfet de Maine-et-Loire, régulièrement convoqué à l'audience, n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant guinéen né le 17 avril 1994, a déposé une demande d'asile en France le 22 mars 2024 et a été mis en possession de l'attestation correspondante le même jour. À l'issue de la procédure de détermination de l'Etat membre responsable de cette demande d'asile, par un arrêté du 15 avril 2024, le préfet de Maine-et-Loire a prononcé le transfert de M. E aux autorités allemandes. L'intéressé a été transféré en Allemagne, à Cologne, le 17 mai 2024 puis est revenu en France et a présenté une nouvelle demande d'asile, laquelle a été enregistrée le 5 juin 2024. Par un arrêté du 4 juillet 2024, dont M. E demande l'annulation, le préfet de Maine-et-Loire a prononcé son transfert aux autorités allemandes, responsables de sa demande.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen. / Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative () ". En application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application.

3. L'arrêté attaqué vise notamment la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les articles 7-2 et 18 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, fait état des conditions dans lesquelles M. E est entré en France et indique que la consultation du fichier Eurodac a fait apparaître que l'intéressé avait préalablement sollicité l'asile auprès des autorités allemandes et que ces autorités ont fait connaître leur accord explicite pour sa prise en charge le 27 mars 2024. Ces motifs permettent de comprendre que le préfet de Maine-et-Loire a entendu faire application, pour déterminer quel Etat était responsable de l'examen de la demande d'asile du requérant, du critère prévu par l'article 12 paragraphe 4 de ce règlement. La décision attaquée mentionne également que M. E déclare être en concubinage avec une compatriote dont la demande d'asile a été enregistrée en France et avoir des problèmes de santé mais qu'il ne peut se prévaloir d'une vie privée et familiale en France stable. Elle indique enfin que M. E n'établit pas de risque personnel constituant une atteinte grave au droit d'asile en cas de remise aux autorités belges et que les éléments caractérisant sa situation ne relèvent pas des dérogations prévues par les articles 3-2 et 17 du règlement du 26 juin 2013. Dans ces conditions, la décision comporte l'énoncé des considérations de droit et de faits sur lesquelles elle se fonde et est, par suite, suffisamment motivée.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3 () 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. () ". Aux termes de l'article 5 du même règlement : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les Etats membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. 5. L'entretien a lieu dans les conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. 6. L'Etat membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien () ".

5. Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit se voir remettre, en temps utile pour lui permettre de faire valoir ses observations lors de l'entretien prévu par les dispositions de l'article 5 du même règlement, entretien qui doit également permettre de s'assurer qu'il a compris correctement ces informations, l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement, par écrit et dans une langue qu'il comprend.

6. Par ailleurs, ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé dans son arrêt du 30 novembre 2023, Ministero dell'Interno, affaires C-228/21, C-254/21, C-297/21, C-315/21 et C-328/21, lorsque l'entretien individuel prévu à l'article 5 du règlement n° 604/2013 a eu lieu, mais que la brochure commune devant être communiquée à la personne concernée en exécution de l'obligation d'information prévue à l'article 4 de ce règlement ou à l'article 29, paragraphe 1, b), du règlement n° 603/2013 ne l'a pas été avant la tenue dudit entretien, le juge national chargé de l'appréciation de la légalité de la décision de transfert ne saurait prononcer l'annulation de cette décision que s'il considère, eu égard aux circonstances de fait et de droit spécifiques au cas d'espèce, que le défaut de communication de la brochure commune a, en dépit de la tenue de l'entretien individuel, effectivement privé cette personne de la possibilité de faire valoir ses arguments dans une mesure telle que la procédure administrative à son égard aurait pu aboutir à un résultat différent.

7. D'une part, il ressort des pièces du dossier que l'ensemble des informations requises à travers le guide du demandeur d'asile ainsi que la brochure A intitulée " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - Quel pays sera responsable de ma demande ' " et la brochure B intitulée : " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " ont été remises en français à M. E le 5 juin 2024, jour de sa présentation au guichet unique des demandeurs d'asile. Les informations figurant sur ces documents lui ont également été traduites oralement en langue Soussou, avec son accord et par le biais d'un interprète membre de l'association ISM Interprétariat. Aucun élément du dossier ne permet d'établir que cette information orale ne lui aurait pas été délivrée dans des conditions lui permettant de comprendre la procédure dont il fait l'objet, l'intéressé ayant également signé sans réserve le compte-rendu d'entretien indiquant que l'information sur les règlements communautaires lui a été remise. Dans ces conditions, M. E n'est pas fondé à soutenir qu'il aurait été privé d'une garantie au motif que l'information qui lui a été donnée par les services préfectoraux ne lui aurait pas été délivrée en temps utile et dans une langue qu'il comprend. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit à l'information du demandeur d'asile énoncé à l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 doit être écarté.

8. D'autre part, M. E ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance de l'article 29 du règlement (UE) n° 603/2013 du 26 juin 2013 en ce que l'information prévue à l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 précité aurait dû lui être transmise en tout état de cause au moment de la prise de ses empreintes digitales, dès lors que l'obligation d'information prévue par ces dispositions a uniquement pour objet et pour effet de permettre d'assurer la protection effective des données personnelles des demandeurs d'asile au moment où leurs empreintes digitales sont prélevées et qu'elle ne peut être utilement invoquée à l'encontre de la décision par laquelle l'Etat français remet un demandeur d'asile aux autorités compétentes pour examiner sa demande. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance du droit à l'information doit être écarté dans toutes ses branches.

9. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. E a été reçu, le

5 juin 2024, à un entretien individuel tel que prévu par les dispositions précitées de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, réalisé à la préfecture de la Loire-Atlantique. S'il ne résulte ni des dispositions citées au point précédent ni d'aucun principe que devrait figurer sur le compte rendu de l'entretien individuel la mention de l'identité de l'agent qui a mené l'entretien, il appartient à l'autorité administrative, en cas de contestation sur ce point, d'établir par tous moyens que l'entretien a bien, en application des dispositions précitées de l'article 5.5 du règlement du

26 juin 2013, été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. En défense, le préfet établit que les initiales " ML " apposées de manière manuscrite sur le compte rendu sont celles d'une agente affectée au sein du bureau de l'asile et de l'intégration de la préfecture, secrétaire administrative de classe normale, qui, compte tenu de son grade et de ses fonctions, doit être regardée comme qualifiée en vertu du droit national pour mener un entretien individuel avec un demandeur d'asile. Par ailleurs, aucun élément du dossier ne permet de tenir pour établi que cet entretien n'aurait pas été mené dans des conditions garantissant la confidentialité ou par une personne qualifiée en vertu du droit national. Enfin, il ressort du compte rendu d'entretien, signé par l'intéressé, que M. E a été interrogé de manière approfondie sur les conditions de son départ de Guinée, de son parcours migratoire, des modalités de son entrée sur le territoire français, de son état de santé et de sa situation familiale. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 doit être écarté.

10. En quatrième lieu, il ressort de la motivation de la décision et du compte-rendu d'entretien que le préfet a procédé à un examen de la situation personnelle de M. E. Il a notamment adressé une requête aux fins de reprise en charge aux autorités allemandes le 6 juin 2024, qui ont expressément donné leur accord le 11 juin 2024. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen doit être écarté.

11. En cinquième lieu, si M. E soutient que l'arrêté litigieux est entaché d'une erreur de fait sur le nom de sa compagne, il ne l'établit pas. En tout état de cause, il ne justifie pas en quoi cette erreur de plume aurait une incidence sur la sens de la décision prise. Par suite, ce moyen doit être écarté.

12. En dernier lieu, aux termes de aux termes de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ".

13. Il ressort des pièces du dossier que M. E a sollicité l'asile en Allemagne, où il a vécu de 2016 à 2024, sans qu'il n'apporte de précisions sur les conditions de son séjour en Allemagne. S'il fait valoir être en concubinage avec une compatriote demandeuse d'asile en France et qui serait enceinte, il résulte du résumé d'entretien que l'intéressé a déclaré l'avoir rencontrée sur les réseaux sociaux. Ainsi, M. E étant entré en France en 2024, l'union, au demeurant non établie, est très récente à la date de la décision attaquée. Enfin, si M. E soutient être porteur de l'hépatite B, il ne l'établit pas et n'indique pas en quoi sa pathologie nécessiterait sa présence sur le territoire français, alors qu'il a vécu huit ans en Allemagne avant de présenter une demande d'asile en France. Dès lors, M. E ne peut être regardé comme justifiant d'attaches familiales et personnelles sur le territoire français, ni se trouver dans une situation de particulière vulnérabilité. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas application de la clause dérogatoire prévue à l'article 17 précité du règlement (UE) n° 604/2013.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. E à fin d'annulation ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des frais d'instance doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D E, à Me Philippon et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 août 2024.

La magistrate désignée,

M. EL MOUATS-SAINT-DIZIERLa greffière,

M. A

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre

les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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