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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2411748

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2411748

lundi 1 juin 2026

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2411748
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantPOLLONO

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a examiné le recours de M. et Mme D... E... B... contre le refus de visa de long séjour pour réunification familiale opposé à l'épouse. La commission de recours avait motivé son refus par l'absence de lien familial, un divorce prononcé au Soudan en 2020, et le caractère non probant des documents d'état civil. Le tribunal a annulé cette décision, considérant que le divorce par répudiation n'avait pas été reconnu en France par le procureur de la République, rendant le mariage toujours valide au regard du droit français. Il a enjoint au ministre de délivrer le visa, en application des articles L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des principes de l'ordre public international français.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 30 juillet 2024 et 11 février 2026, M. A... D... E... B... et Mme C... D... A... B..., représentés par Me Pollono, demandent au tribunal :

d’annuler la décision du 12 juin 2024 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision du 19 décembre 2023 de l’autorité consulaire française à Addis-Abeba (Ethiopie) refusant à Mme D... A... B... la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale ;

d’enjoindre au ministre de l’intérieur de faire délivrer le visa demandé dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer la demande dans les mêmes conditions de délai et d’astreinte ;

de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 800 euros à leur verser sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’une erreur de droit dès lors qu’ils sont toujours mariés au regard du droit français, leur divorce n’ayant pas été enregistré par les autorités françaises ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation dès lors que l’identité et la situation de famille de la demanderesse sont établis par les documents d’état civil produits ainsi que, à titre subsidiaire, par les éléments de possession d’état ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 22 janvier 2026, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. D... E... B... et Mme D... A... B... ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code civil ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique du 11 mai 2026 :
- le rapport de M. Ossant, conseiller,
- et les observations de Me Pollono, avocate des requérants.


Considérant ce qui suit :

M. D... E... B..., ressortissant soudanais, s’est vu octroyer le statut de réfugié par une décision du 28 octobre 2015 du directeur général de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA). Mme D... A... B..., qu’il présente comme son épouse, a sollicité la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour en France en qualité de membre de la famille d’un réfugié auprès de l’autorité consulaire française à Addis-Abeba (Ethiopie). Par une décision du 19 décembre 2023, cette autorité a refusé de délivrer le visa demandé. Par une décision du 12 juin 2024, dont les requérants demandent au tribunal l’annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

Aux termes de l’article L. 561-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l’ordre public, le ressortissant étranger qui s’est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d’au moins dix-huit ans, si le mariage ou l’union civile est antérieur à la date d’introduction de sa demande d’asile ; / 2° Par son concubin, âgé d’au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d’introduction de sa demande d’asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. (…) ».

Pour refuser la délivrance du visa sollicité, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France s’est fondée sur les motifs tirés de ce que le lien familial de la demanderesse avec le réunifiant, qui a déclaré avoir divorcé de cette dernière en 2022, ne correspond pas à l’un des cas lui permettant d’obtenir un visa dans le cadre de la procédure de réunification familiale, de ce que les déclarations de la demanderesse conduisent à conclure à une tentative frauduleuse pour obtenir un visa au titre de la réunification familiale, et de ce que les documents d’état civil produits, et notamment l’acte de naissance, ne sont pas probants et ne permettent pas d’établir l’identité de la demanderesse et son lien avec le réunifiant.

En premier lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment de la copie de l’acte de mariage délivrée le 5 juin 2022 par l’autorité judiciaire soudanaise et du certificat de mariage tenant lieu d’acte d’état civil établi le 29 décembre 2015 par le directeur général de l’OFPRA, que M. D... E... B... et Mme D... A... B... se sont mariés le 10 mai 2013 au Soudan. S’il ressort du courrier du 18 mai 2021 adressé par le réunifiant à l’OFPRA, que le divorce des intéressés a été prononcé le 30 juillet 2020 au Soudan, il ressort du courrier du 19 janvier 2022 du procureur de la République près le tribunal judiciaire de Paris que ce dernier a définitivement refusé d’enregistrer ce divorce en France dès lors que, ayant été prononcé par répudiation, il est contraire à l’ordre public français. Au demeurant, les requérants, qui indiquent avoir renoncé à la rupture de leur vie matrimoniale, établissent le maintien de leurs liens après leur divorce en 2020, notamment par les preuves de trois transferts d’argent réalisés en 2022, par l’intermédiaire du frère du réunifiant qui atteste reverser les sommes à Mme D... A... B..., et en 2024, directement à la demanderesse, ainsi que des échanges en 2022 sur une messagerie instantanée. Dans ces conditions, M. D... E... B... et Mme D... A... B... doivent être regardés comme étant mariés au sens et pour l’application du 1° de l’article L. 561-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a fait une inexacte application des dispositions mentionnées au point 2 en rejetant le recours dont elle était saisie au motif que le lien familial de la demanderesse avec le réunifiant ne correspond pas à l’un des cas lui permettant d’obtenir un visa dans le cadre de la procédure de réunification familiale.

En second lieu, aux termes de l’article L. 561-5 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Les membres de la famille d’un réfugié ou d’un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d’entrée pour un séjour d’une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l’état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l’absence d’acte de l’état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d’état définis à l’article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l’article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l’identité des demandeurs. Les éléments de possession d’état font foi jusqu’à preuve du contraire. Les documents établis par l’office font foi jusqu’à inscription de faux. ». Aux termes de l’article L. 811-2 du même code : « La vérification de tout acte d’état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l’article 47 du code civil. ». Aux termes de l’article 47 du code civil : « Tout acte de l’état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d’autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l’acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ». Il résulte de ces dispositions que la force probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d’établir que l’acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu’un acte d’état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu’il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l’instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d’apprécier les conséquences à tirer de la production par l’étranger d’une carte consulaire ou d’un passeport dont l’authenticité est établie ou n’est pas contestée, sans qu’une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

Les actes établis par l’Office français des réfugiés et des apatrides sur le fondement des dispositions de l’article L. 121-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, en cas d’absence d’acte d’état civil ou de doute sur leur authenticité, et produits à l’appui d’une demande de visa d’entrée pour un séjour d’une durée supérieure à trois mois, présentée pour les membres de la famille d’un réfugié ou d’un bénéficiaire de la protection subsidiaire dans le cadre d’une réunification familiale, ont, dans les conditions qu’elles prévoient, valeur d’actes authentiques qui fait obstacle à ce que les autorités consulaires en contestent les mentions, sauf en cas de fraude à laquelle il appartient à l’autorité administrative de faire échec.

Il ressort des pièces du dossier que pour justifier l’identité de Mme D... A... B... et son lien matrimonial avec le réunifiant, ont été produits un certificat de naissance délivré le 4 juin 2022 par le directorat du registre de l’état civil soudanais, un certificat de bonne conduite délivré le 7 août 2022 par le directorat de l’identification des personnes soudanais et un passeport délivré le 6 juillet 2022, ainsi que, comme il a été dit au point 4 du présent jugement, la copie d’un acte de mariage soudanais délivrée le 5 juin 2022 et un certificat de mariage tenant lieu d’acte d’état civil établi le 29 décembre 2015 par le directeur général de l’OFPRA. Si le ministre produit une note de l’OFPRA à l’attention du bureau des familles de réfugiés indiquant que, par un courrier du 4 octobre 2016, M. D... E... B... a sollicité une rectification du nom de son épouse en ce qu’elle se nommait en réalité « Gsima D... Haroun », il est constant que cette demande n’a pas abouti. Dans ces conditions, alors que le ministre ne fait valoir aucune anomalie intrinsèque aux actes d’état civil présentés par Mme D... A... B..., cette seule déclaration discordante n’est pas de nature, à elle seule, à priver de toute valeur probante les documents produits ou à caractériser l’existence d’une fraude. Il en va de même de la circonstance que le certificat de naissance de la demanderesse et son passeport aient été établis postérieurement aux déclarations du réunifiant et au divorce mentionné au point 4, alors que le ministre ne fait valoir aucune disposition de droit local qui imposerait de faire dresser un document d’état civil dans un délai précis. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a fait une inexacte application des dispositions mentionnées aux points 5 et 6 en rejetant le recours dont elle était saisie aux motifs que les déclarations de la demanderesse conduisent à conclure à une tentative frauduleuse pour obtenir un visa au titre de la réunification familiale et que les documents d’état civil produits ne sont pas probants et ne permettent pas d’établir l’identité de la demanderesse et son lien avec le réunifiant.

Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l’annulation de la décision attaquée.


Sur les conclusions à fin d’injonction sous astreinte :

Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu’un visa d’entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale soit délivré à Mme D... A... B.... Par suite, il y a lieu d’enjoindre au ministre de l’intérieur de faire délivrer le visa sollicité, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu’il soit besoin d’assortir cette injonction d’une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme globale de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. D... E... B... et Mme D... A... B... et non compris dans les dépens.



D E C I D E :


Article 1er : La décision du 12 juin 2024 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France portant sur la demande de Mme D... A... B... est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l’intérieur de faire délivrer à Mme C... D... A... B... un visa d’entrée et de long séjour en France en qualité de membre de la famille d’un réfugié dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L’Etat versera à M. D... E... B... et Mme D... A... B... une somme globale de 1 200 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A... D... E... B..., à Mme C... D... A... B... et au ministre de l’intérieur.




Délibéré après l’audience du 11 mai 2026, à laquelle siégeaient :

Mme Picquet, présidente,
M. Cabon, premier conseiller,
M. Ossant, conseiller.









Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juin 2026.

Le rapporteur,

L. Ossant

La présidente,

P. Picquet

La greffière,



A. Chabanne


La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,


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