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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2411750

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2411750

lundi 1 juin 2026

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2411750
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantFAUCK

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a examiné le recours de M. C..., réfugié, et de ses filles contre le refus implicite de la commission de recours de délivrer des visas de long séjour pour réunification familiale. La décision attaquée, fondée sur l’article L. 561-5 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, estimait la demande frauduleuse. Le tribunal a annulé cette décision, jugeant que le lien de filiation était établi et que le caractère frauduleux n’était pas démontré, en application des articles L. 561-2 et L. 561-5 du même code. Il a enjoint au ministre de délivrer les visas sous un mois.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires enregistrés les 30 juillet 2024, 3 septembre 2024 et 18 décembre 2025, M. A... C..., agissant tant en son nom propre qu’en qualité de représentant légal de Mme B... F... C... G..., ainsi que Mme D... C... E..., représentés par Me Fauck, demandent au tribunal :

d’annuler, d’une part, les décisions du 6 mars 2024 de l’autorité consulaire française à Yaoundé (Cameroun) refusant à Mme C... E... et à la jeune B... F... C... G... la délivrance de visas d’entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale, et, d’autre part, la décision implicite résultant du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France sur le recours formé contre les décisions de l’autorité consulaire française à Yaoundé ;

d’enjoindre au ministre de l’intérieur de faire délivrer les visas demandés dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 000 euros à leur verser sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :
- les décisions attaquées méconnaissent les dispositions des articles L. 561-2 et L. 561-5 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et sont entachées d’une erreur de fait et d’une erreur d’appréciation dès lors que la demande de réunification familiale ne présente pas un caractère frauduleux et que le lien de filiation des demanderesses avec le réunifiant est établi ;
- elles méconnaissent les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 4 décembre 2025, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. C... et Mme C... E... ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- le code civil ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le rapport de M. Ossant a été entendu au cours de l’audience publique.


Considérant ce qui suit :

M. C..., ressortissant camerounais, s’est vu octroyer le statut de réfugié par une décision du 26 avril 2012 de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA). Mme D... C... E..., majeure à la date d’introduction de la requête, et la jeune B... F... C... G..., qu’il présente comme ses filles, ont sollicité la délivrance de visas d’entrée et de long séjour en France en qualité de membre de la famille d’un réfugié auprès de l’autorité consulaire française à Yaoundé (Cameroun). Par deux décisions du 6 mars 2024, cette autorité a refusé de délivrer les visas demandés. Par une décision implicite résultant du silence gardé pendant un délai de deux mois, qui s’est substituée aux décisions consulaires précitées, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé le 29 mars 2024 contre ces décisions consulaires. Par leur requête, les requérants doivent être regardés comme demandant au tribunal l’annulation de la seule décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

Aux termes de l’article D. 312-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre de l’intérieur est chargée d’examiner les recours administratifs contre les décisions de refus de visa de long séjour prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. (…). ». Aux termes de l’article D. 312-8-1 du même code : « En l’absence de décision explicite prise dans le délai de deux mois, le recours administratif exercé devant les autorités mentionnées aux articles D. 312-3 et D. 312-7 est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée. L’administration en informe le demandeur dans l’accusé de réception de son recours. ».

En application des dispositions précitées, si le recours administratif préalable obligatoire formé contre une décision de refus d’une demande de visa fait l’objet d’une décision implicite de rejet, cette décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France, qui se substitue à celles de l’autorité consulaire, doit être regardée comme s’étant appropriée le motif retenu par cette autorité, tiré en l’espèce de ce que, en application de l’article L. 561-5 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, les déclarations des demanderesses conduisent à conclure à une tentative frauduleuse pour obtenir un visa au titre de la réunification famille.

Aux termes de l’article L. 561-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l’ordre public, le ressortissant étranger qui s’est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale :/ 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d’au moins dix-huit ans, si le mariage ou l’union civile est antérieur à la date d’introduction de sa demande d’asile ; / 2° Par son concubin, âgé d’au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d’introduction de sa demande d’asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. / (…) / L’âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ». Aux termes de l’article L 561-4 du même code : « Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l’article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n’est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ». En outre, l’article L. 561-5 de ce code dispose que : « Les membres de la famille d’un réfugié ou d’un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d’entrée pour un séjour d’une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l’état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l’absence d’acte de l’état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d’état définis à l’article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l’article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l’identité des demandeurs. Les éléments de possession d’état font foi jusqu’à preuve du contraire. Les documents établis par l’office font foi jusqu’à inscription de faux. ».

Aux termes de l’article L. 811-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « La vérification de tout acte d’état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l’article 47 du code civil. ». Aux termes de l’article 47 du code civil : « Tout acte de l’état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d’autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l’acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ». Il résulte de ces dispositions que la force probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d’établir que l’acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu’un acte d’état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu’il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l’instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d’apprécier les conséquences à tirer de la production par l’étranger d’une carte consulaire ou d’un passeport dont l’authenticité est établie ou n’est pas contestée, sans qu’une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents. En outre, les jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l’état et à la capacité des personnes produisent leurs effets en France indépendamment de toute déclaration d’exequatur, sauf dans la mesure où ils impliquent des actes d’exécution matérielle sur des biens ou de coercition sur des personnes. Si l’autorité administrative doit tenir compte de tels jugements dans l’exercice de ses prérogatives, il lui appartient toutefois, sous le contrôle du juge de l’excès de pouvoir, de ne pas fonder sa décision sur des éléments issus d’un jugement étranger qui révéleraient l’existence d’une fraude ou d’une situation contraire à la conception française de l’ordre public international.

Il ressort des pièces du dossier que pour établir l’identité de Mme D... C... E... et de la jeune B... F... C... G..., ainsi que leur lien de filiation avec le réunifiant, ont été produits des actes de naissance dressés le 20 juillet 2022 par le centre d’état civil de Yaoundé IV suivant un jugement supplétif d’acte de naissance rendu le 24 novembre 2021 par le tribunal de première instance de Yaoundé Ekounou, corrigé par un jugement rectificatif rendu le 28 septembre 2022 par le tribunal de première instance de Yaoundé Ekounou, ainsi que des passeports délivrés les 17 mai et 2 juin 2023. Si le ministre fait valoir en défense que les actes de naissance produits pour les demanderesses lors d’une précédente demande de visa en 2019 se sont révélés inauthentiques à la suite d’une levée d’acte, les souches correspondant aux actes produits appartenant à des tiers, cette seule circonstance n’est pas de nature à établir le caractère frauduleux du jugement supplétif rendu postérieurement, qui fait d’ailleurs état de l’irrégularité des actes de naissance initiaux des demanderesses, alors que le ministre ne fait valoir aucune anomalie intrinsèque aux actes produits à l’appui de la demande de visa en litige, dont les mentions essentielles sont concordantes. Par ailleurs, contrairement à ce que soutient le ministre, il ressort des pièces du dossier, et notamment de la fiche familiale de référence établie par le réunifiant le 19 août 2012, que celui-ci a déclaré dès cette date être le père de Mme D... C... E... et de la jeune B... F... C... G.... Enfin, la circonstance que les deux demanderesses n’aient pas été intégrées à la procédure de regroupement familial initiée par le réunifiant pour son épouse, mère des deux enfants, n’est pas davantage de nature à établir l’existence d’une manœuvre frauduleuse, les requérants indiquant que contrairement à leur mère, les deux demanderesses peuvent bénéficier de la procédure de réunification familiale. Dans ces conditions, le jugement supplétif d’acte de naissance ne présentant pas un caractère frauduleux, l’identité et le lien de famille de Mme D... C... E... et de la jeune B... F... C... G... doivent être regardés comme établis. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a fait une inexacte application des dispositions citées aux points 4 et 5 en rejetant le recours dont elle était saisie pour le motif mentionné au point 3.

Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l’annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d’injonction sous astreinte :

Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu’un visa d’entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale soit délivré à Mme D... C... E... et à la jeune B... F... C... G.... Par suite, il y a lieu d’enjoindre au ministre de l’intérieur de faire délivrer les visas sollicités, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu’il soit besoin d’assortir cette injonction d’une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat la somme globale de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. C... et Mme C... E... et non compris dans les dépens.



D E C I D E :



Article 1er : La décision implicite résultant du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France sur le recours formé contre les décisions de l’autorité consulaire française à Yaoundé (Cameroun) portant sur les demandes de Mmes D... C... E... et B... F... C... G... est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l’intérieur de faire délivrer à Mme D... C... E... et à Mme B... F... C... G... un visa d’entrée et de long séjour en France en qualité de membre de la famille d’un réfugié dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L’Etat versera à M. C... et Mme C... E... la somme globale de 1 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A... C..., à Mme D... C... E... et au ministre de l’intérieur.




Délibéré après l’audience du 11 mai 2026, à laquelle siégeaient :

Mme Picquet, présidente,
M. Cabon, premier conseiller,
M. Ossant, conseiller.










Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juin 2026.

Le rapporteur,

L. Ossant

La présidente,

P. Picquet

La greffière,



A. Chabanne


La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,


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