Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 5 août 2024, M. B... A..., représenté par Me Babou, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 10 juillet 2024 par laquelle la commission de recours contre les refus de visa d’entrée en France, a rejeté le recours formé contre la décision du 21 février 2024 de l’autorité consulaire française à Dakar (Sénégal) refusant de lui délivrer un visa de long séjour, ainsi que la décision consulaire ;
2°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur de lui délivrer le visa sollicité dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision de la commission de recours contre les refus de visa d’entrée en France est insuffisamment motivée ;
- les décisions attaquées sont entachées d’un défaut d’examen particulier de la situation du demandeur de visa ;
- elles sont entachées d’une erreur d’appréciation dès lors que la filiation avec son père de nationalité française est établie par les actes d’état civil produits, et qu’il est à la charge de son père ;
- elles sont entachées d’une erreur d’appréciation au regard des dispositions de l’article L. 423-12 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elles méconnaissent l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 27 février 2026, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- les moyens soulevés par M. A... ne sont pas fondés ;
- il doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs, tirée de ce que le requérant, âgé de plus de vingt-et-un an à la date de sa demande, n’établit pas être dans une situation de dépendance vis-à-vis de son père.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Cabon,
- et les conclusions de M. Revéreau, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
M. A... a sollicité auprès de l’autorité consulaire française à Dakar (Sénégal) un visa de long séjour en qualité d’enfant de ressortissant français afin de rejoindre son père, ressortissant français. L’autorité consulaire a rejeté cette demande par une décision du 21 février 2024. Il demande au tribunal d’annuler la décision du 10 juillet 2024 par laquelle la commission de recours contre les refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire, ainsi que l’annulation de cette dernière décision.
En vertu des dispositions de l’article D. 312-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile qui instituent un recours administratif préalable obligatoire, la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France se substitue à celle qui a été prise par l’autorité consulaire. Par suite, le juge de l’excès de pouvoir doit regarder les conclusions dirigées formellement contre la décision initiale comme tendant à l’annulation de la décision qui s’y est substituée. En conséquence, d’une part, les conclusions à fins d’annulation de la décision consulaire en litige doivent être regardées comme exclusivement dirigées contre la décision de la commission de recours et, d’autre part, les moyens dirigés contre la décision consulaire doivent être écartés comme inopérants.
En premier lieu, la décision de la commission de recours du 10 juillet 2024 vise les articles L. 311-1, R 311-2 et L. 423-12 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et indique que les documents d’état civil produits et les pièces transmises pour compléter ou pallier leur absence ne sont pas probants et ne permettent pas d’établir l’identité du demandeur et son lien avec M. C... A... et que, dans ces conditions, les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales n’ont pas été méconnues. Elle comporte l’énoncé des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement et satisfait ainsi à l’exigence de motivation prévue à l’article L. 211-2 du code des relations entre le public et l’administration. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision attaquée de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, qui s’est substituée à la décision consulaire, doit être écarté comme non fondé.
En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la situation du demandeur de visa n’aurait pas fait l’objet d’un examen particulier. Par suite, le moyen tiré du défaut d’examen particulier de la situation du demandeur de visa doit être écarté.
En troisième lieu, aux termes de l’article L. 811-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « La vérification de tout acte d’état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l’article 47 du code civil. ». Aux termes de l’article 47 du code civil : « Tout acte de l’état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d’autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l’acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ». Il résulte de ces dispositions que la force probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d’établir que l’acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu’un acte d’état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu’il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l’instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d’apprécier les conséquences à tirer de la production par l’étranger d’une carte consulaire ou d’un passeport dont l’authenticité est établie ou n’est pas contestée, sans qu’une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.
Pour établir son identité et le lien de filiation avec M. C... A..., M. B... A... produit un passeport délivré le 10 mars 2023 ainsi qu’une copie littérale, en date du 5 mars 2024, d’un acte de naissance dressé le 26 décembre 2001 et faisant apparaitre que le requérant est né le 19 décembre 2001 à Mbour au Sénégal. Cette copie littérale comporte les mentions des noms et prénoms du père et de la mère, leur date de naissance ainsi que leur profession, et indique la date à laquelle il a été dressé. Si, comme le fait valoir le ministre, cette copie littérale ne comporte pas la mention du domicile des parents ni celle du nom et du prénom de l’officier d’état civil qui a dressé l’acte de naissance, ainsi que l’heure à laquelle l’acte a été reçu, mentions prévues par l’article 40 alinéa 8 du code de la famille sénégalais, l’absence de ces mentions n’est pas à elle seule de nature à remettre en cause le caractère probant de l’acte de naissance produit. Par suite, M. A... est fondé à soutenir que c’est à tort que la commission de recours lui a opposé le motif tiré de ce qu’il n’a pas justifié de son identité et du lien de filiation avec M. C... A....
Toutefois, l’administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l’excès de pouvoir que la décision dont l’annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l’auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d’apprécier s’il résulte de l’instruction que l’administration aurait pris la même décision si elle s’était fondée initialement sur ce motif. Dans l’affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu’elle ne prive pas le requérant d’une garantie procédurale liée au motif substitué.
Le ministre de l’intérieur, dans son mémoire en défense, qui a été communiqué au requérant, invoque un nouveau motif tiré de ce que M. A..., âgé de plus de vingt-et un ans lors de l’examen de sa demande, ne démontre pas être à la charge de M. C... A..., son père de nationalité française. Il doit ainsi être regardé comme demandant que ce nouveau motif soit substitué à celui retenu par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France.
Aux termes de l’article L. 423-12 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « S’il est âgé de dix-huit à vingt et un ans, ou qu’il entre dans les prévisions de l’article L. 421-35, ou qu’il est à la charge de ses parents, l’enfant étranger d’un ressortissant français se voit délivrer une carte de résident d’une durée de dix ans sous réserve de la production du visa de long séjour prévu au 1° de l’article L. 411-1 et de la régularité du séjour. / (…). ».
Lorsqu’elles sont saisies d’une demande tendant à la délivrance d’un visa d’établissement au bénéfice d’un ressortissant étranger âgé de plus de vingt-et-un ans qui fait état de sa qualité de descendant à charge d’un ressortissant français, l’administration peut légalement fonder sa décision de refus sur la circonstance que l’intéressé ne saurait être regardé comme étant à la charge de son ascendant dès lors qu’il dispose de ressources propres, que son ascendant de nationalité française ne pourvoit pas régulièrement à ses besoins, ou qu’il ne justifie pas des ressources nécessaires pour le faire.
Si M. B... A... fait valoir que son père le prend en charge depuis ses premières années, qu’il pourvoit à l’ensemble de ses besoins en termes de scolarité, de transport, de nourriture, de vêtements, de loisirs et de frais de santé, il ne produit, pour l’établir, qu’une série de virements effectués par M. C... A... à partir du mois d’août 2022, alors que son fils était déjà âgé de vingt ans, jusqu’au mois d’avril 2023, date à laquelle il était inscrit en classe de terminale. Dans ces conditions, compte-tenu du caractère récent de ces virements sur une période non significative, alors que M. C... A... a obtenu la nationalité française en 2010 et travaille en exécution d’un contrat à durée indéterminée depuis l’année 2008, le motif tiré de ce que M. A... n’établit pas être à la charge de son père n’est pas entaché d’une erreur manifeste d’appréciation. Il y a donc lieu de faire droit à la substitution de motifs ainsi sollicitée, qui n’a pas privé l’intéressé d’une garantie.
En quatrième et dernier lieu, dès lors que M. A..., âgé de vingt-deux ans, a grandi dans son pays d’origine où il effectue sa scolarité, son père, auprès duquel il n’a plus vocation à vivre, ayant quitté le Sénégal depuis plus de quinze ans, le moyen tiré de ce que la décision méconnaîtrait les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales doit également être écarté.
Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation présentées par M. A... doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d’injonction sous astreinte et celles relatives aux frais liés au litige.
D E C I D E :
Article 1er : La requête présentée par M. A... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et au ministre de l’intérieur.
Délibéré après l'audience du 11 mai 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Picquet, présidente,
M. Cabon, premier conseiller,
Mme d’Erceville, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juin 2026.
Le rapporteur,
P. Cabon
La présidente,
P. Picquet
La greffière,
A. Chabanne
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,