Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 5 août 2024 et 25 février 2026, M. B... F..., agissant tant en son nom propre qu’en qualité de représentant légal de D... E..., représenté par Me Ferrier, demande au tribunal :
d’annuler la décision implicite résultant du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France sur le recours formé contre la décision du 22 mars 2024 de l’autorité consulaire française à C... (République démocratique du Congo) refusant au jeune D... E... la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale ;
d’enjoindre au ministre de l’intérieur de faire délivrer le visa demandé dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer les demandes dans les mêmes conditions de délai et d’astreinte ;
de mettre à la charge de l’Etat le versement à M. F... de la somme de 1 734,81 euros sur le fondement des disposition de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision implicite attaquée, faute de mentions permettant d’identifier son auteur, est entachée d’incompétence ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle n’a pas été prise à l’issue d’un examen particulier de la situation du demandeur ;
- elle est entéchée d’une erreur d’appréciation au regard des articles L. 561-2, L. 561-4, L. 561-5 et L. 434-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, dès lors qu’il a justifié de l’identité et du lien de filiation avec son enfant, dont la garde lui a été confiée par jugement du tribunal pour enfants de C... du 23 mai 2024 ;
- alors même qu’il s’agirait d’une réunification partielle, celle-ci serait dans l’intérêt de l’enfant ;
- elle méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant, dès lors qu’il a été confié par sa mère à sa grand-mère, qui ne peut plus le prendre en charge dans son pays d’origine ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense enregistré le 17 février 2026, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- le moyen tiré de l’incompétence de l’auteur de la décision de la commission de recours est inopérant ;
- les moyens soulevés par M. F... ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- le code civil ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de M. Cabon a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
M. F..., ressortissant congolais, s’est vu octroyer le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision du 11 avril 2017 de la Cour nationale du droit d’asile. Le jeune D... E..., qu’il présente comme son fils, a sollicité la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale auprès de l’autorité consulaire française à C... (République démocratique du Congo). Par une décision du 22 mars 2024, cette autorité a refusé de délivrer les visas demandés. Par une décision implicite résultant du silence gardé pendant un délai de deux mois, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé le 26 avril 2024 contre cette décision consulaire. M. F... demande au tribunal l’annulation de cette décision.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En premier lieu, le moyen tiré de l’incompétence de l’auteur de l’acte ne peut être utilement soulevé à l’encontre d’une décision implicite. Par suite, ce moyen doit être écarté comme inopérant.
En deuxième lieu, les dispositions de l’article D. 312-8-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile impliquent que si le recours administratif préalable obligatoire formé contre une décision de refus de visa fait l’objet d’une décision implicite de rejet, cette décision implicite, qui se substitue à la décision initiale, doit être regardée comme s’étant appropriée les motifs de la décision initiale.
La commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France doit ainsi être regardée comme s’étant appropriée, dans sa décision implicite, les motifs retenus par l’autorité consulaire française à C... dans sa décision expresse du 22 mars 2024. La décision consulaire, qui vise les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et L. 434-9, les articles L. 561-2 à L. 561-5 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ainsi que les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1er de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant, indique premièrement qu’en application des articles L. 434-3 et 434-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, les documents produits lors du dépôt de la demande ne permettent pas de justifier que le lien de filiation n'est établi qu'à l'égard de la personne que le demandeur entend rejoindre en France, ou que l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux, ou qu’il aurait été confié à la personne qu’il entend rejoindre en France au titre de l'autorité parentale en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère, deuxièmement qu’en application de l’article L. 561-5 du même code, il n’est pas justifié de l’identité et de la situation de famille du demandeur, les documents produits n’étant pas probants et troisièmement qu’en application de l'article L. 434-1 du même code, la demande de visa a été déposée dans le cadre d'une demande de réunification familiale partielle sans que l'intérêt de l’enfant suffise à en justifier. Elle comporte l’énoncé des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement et satisfait ainsi à l’exigence de motivation prévue à l’article L. 211-2 du code des relations entre le public et l’administration. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision attaquée de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, qui s’est substituée à la décision consulaire, doit être écarté comme non fondé.
En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la situation du demandeur de visa n’aurait pas fait l’objet d’un examen particulier. Par suite, le moyen tiré du défaut d’examen particulier de la situation des demandeurs de visa doit être écarté.
En quatrième lieu, aux termes de l’article L. 561-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l’ordre public, le ressortissant étranger qui s’est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale :/ 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d’au moins dix-huit ans, si le mariage ou l’union civile est antérieur à la date d’introduction de sa demande d’asile ; / 2° Par son concubin, âgé d’au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d’introduction de sa demande d’asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. / (…) / L’âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ». Aux termes de l’article L. 561-4 du même code : « Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l’article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n’est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ». En outre, l’article L. 561-5 de ce code dispose que : « Les membres de la famille d’un réfugié ou d’un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d’entrée pour un séjour d’une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l’état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l’absence d’acte de l’état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d’état définis à l’article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l’article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l’identité des demandeurs. Les éléments de possession d’état font foi jusqu’à preuve du contraire. Les documents établis par l’office font foi jusqu’à inscription de faux. ».
Aux termes de l’article L. 811-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « La vérification de tout acte d’état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l’article 47 du code civil. ». Aux termes de l’article 47 du code civil : « Tout acte de l’état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d’autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l’acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ». Il résulte de ces dispositions que la force probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d’établir que l’acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu’un acte d’état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu’il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l’instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d’apprécier les conséquences à tirer de la production par l’étranger d’une carte consulaire ou d’un passeport dont l’authenticité est établie ou n’est pas contestée, sans qu’une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.
Il ressort des pièces du dossier que pour établir l’identité du jeune D... E... et son lien de filiation avec M. F..., ont été produits un acte de naissance daté du 10 décembre 2009, sur déclaration de M. F... présenté comme le père, et indiquant la naissance de l’enfant le 1er décembre 2009, un nouvel acte de naissance du 16 mai 2023 portant à sa marge mention d’un jugement supplétif du 3 avril 2023 et du certificat de non appel associé, jugement supplétif qui n’est pas produit, un jugement supplétif du 2 avril 2024 qui indique que l’enfant n’aurait pas été déclaré par ses parents à sa naissance, et un troisième acte de naissance du 27 mai 2024 portant mention à la marge de ce deuxième jugement supplétif et du certificat de non appel associé. Le ministre fait valoir en défense que ces trois actes de naissance coexistants ne sont pas probants. A cet égard, si M. F... soutient que l’acte de naissance du 10 décembre 2009 serait une simple déclaration de naissance et non un acte de naissance doté du filigrane portant la mention « acte de naissance », il ressort de la lecture de ce document produit par le requérant lui-même qu’il porte la mention « acte de naissance », la signature du déclarant et celle de l’officier d’état civil. Dans ces conditions, en présence de cet acte, le requérant n’établit pas la nécessité d’un premier jugement supplétif daté du 3 avril 2023 et de sa transcription dans un deuxième acte de naissance du 16 mai 2023, lequel ne porte aucune mention de l’annulation du premier acte de naissance. Au surplus, si le requérant soutient que le second jugement supplétif du 2 avril 2024 a été rendu afin d’ajouter la mention de son prénom à l’acte de naissance du 16 mai 2023, le deuxième jugement supplétif ne porte aucune mention de ce qu’il apporterait une correction ou un complément à un acte antérieur, et il en est de même du troisième acte de naissance daté du 27 mai 2024. Ainsi, au regard de la multiplicité des actes d’état civil produits concernant le jeune D... E..., sans qu’il soit apporté de justification probante à cette situation, M. F... n’est pas fondé à soutenir que c’est à tort que la commission de recours a opposé à la demande du jeune D... E... le motif tiré de ce que les documents produits pour justifier de son identité et de son lien de filiation avec le réunifiant ne présentaient pas de caractère probant.
Par ailleurs, les copies d’écran d’échanges téléphoniques entre M. F... et le demandeur du visa, à compter du mois de décembre 2024, et les transferts d’argent à destination d’une personne nommée Gauthier Muteba Kisangu, puis à destination de Mme G... A... pour les années 2023 et 2024, ne suffisent pas à établir le lien de filiation allégué entre M. F... et M. E..., ni à établir l’identité de ce dernier, par possession d’état.
En cinquième lieu aux termes de l’article L. 434-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Le regroupement familial est sollicité pour l’ensemble des personnes désignées aux articles L. 434-2 à L. 434-4. Un regroupement partiel peut toutefois être autorisé pour des motifs tenant à l’intérêt des enfants. ». Il résulte de ces dispositions, qui sont applicables aux demandes de visas présentées par les membres de la famille d’une personne bénéficiaire de la protection subsidiaire en application de l’article L. 561-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, que la réunification familiale doit concerner, en principe, l’ensemble de la famille du ressortissant étranger qui demande à en bénéficier, et qu’une réunification partielle ne peut être autorisée à titre dérogatoire que si l’intérêt des enfants le justifie. L’intérêt des enfants doit s’apprécier au regard de l’ensemble des enfants mineurs du couple, qu’ils soient ou non concernés par la demande de réunification. C’est au ressortissant étranger qu’il incombe d’établir que sa demande de réunification familiale partielle est faite dans l’intérêt des enfants.
Il ressort des pièces du dossier, et notamment d’une note de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides adressée le 29 novembre 2023 à la direction de l’immigration, que M. F... a déclaré être marié avec Mme G... A... et être le père de deux enfants issus de cette union, dont une jeune fille appelée Malikiya Gata Isuka née le 3 mars 2011 ou 2012, le ministre faisant valoir que la fiche familiale de référence ne mentionnerait qu’un seul enfant, le requérant s’étant alors déclaré célibataire. Si M. F... fait valoir que, alors même que la demande de réunification serait partielle, elle serait justifiée par l’intérêt supérieur de l’enfant D... E..., il ne l’établit pas en se bornant à soutenir que ce dernier serait isolé dans son pays d’origine, où sa grand-mère ne serait plus en mesure physiquement et moralement de le prendre en charge, sans apporter aucun élément de nature à justifier de la situation de D... E... au Congo et, le cas échéant, de l’enfant Malikiya Gata Isuka déclarée à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides. Par suite, le requérant n’est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d’une erreur d’appréciation en ce qu’elle a retenu le motif tiré du caractère partiel de la réunification demandée.
En sixième et dernier lieu, dès lors que l’identité et la filiation du demandeur de visa avec le réunifiant ne sont pas établies, le requérant n’est pas fondé à se prévaloir des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, ni du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale des droits de l’enfant. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l’erreur manifeste d’appréciation quant aux conséquences de la décision attaquée sur la situation personnelle du demandeur de visa doit également être écarté.
Il résulte enfin de l’instruction que la commission de recours aurait pris la même décision en se fondant sur les deux seuls motifs tirés de ce que l’identité et le lien de filiation n’étaient pas établis par des documents présentant un caractère probant, et de ce que la réunification présentait un caractère partiel.
Par suite, il résulte de tout ce qui précède que M. F... n’est pas fondé à demander l’annulation de la décision attaquée. Ses conclusions à fin d’annulation, ainsi, par voie de conséquence, que celles à fin d’injonction sous astreinte et celles relatives aux frais liés au litige doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête présentée par M. F... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B... F..., et au ministre de l’intérieur.
Délibéré après l’audience du 11 mai 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Picquet, présidente,
M. Cabon, premier conseiller,
Mme d’Erceville, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juin 2026.
Le rapporteur,
P. Cabon
La présidente,
P. Picquet
La greffière,
A. Chabanne
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,