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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2412506

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2412506

jeudi 12 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2412506
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantBENVENISTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I) Par une requête enregistrée sous le n° 2412506 le 13 août 2024, M. A G, représenté par Me Benveniste, demande au juge des référés sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre la décision du 29 juillet 2024 par laquelle les autorités consulaires françaises à Montréal (Canada) ont refusé de lui délivrer un visa de long séjour " passeport talent " ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer le visa demandé ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de dix jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite en ce qu'il est d'intérêt public pour l'université de Picardie de le recruter comme maître de conférence en sciences de gestion à compter du 1er septembre 2024 en ce qu'il est le seul enseignant disposant des compétences requises en systèmes d'information, ses cours à destination de 130 étudiants débutant le 17 septembre et qu'il va intégrer le laboratoire de recherches de l'université dans cette matière ; la décision compromet aussi ses objectifs professionnels notamment ses projets de recherche et ses activités d'enseignement ; il a fait preuve de diligence dans ses démarches d'obtention du visa refusé,

- Il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée : elle est insuffisamment motivée au regard des exigences de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à la menace pour l'ordre public qu'il serait sensé représenter ; elle méconnaît les articles L. 312-2 et L. 421-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il justifie de toutes les conditions pour se voir délivrer un visa " passeport talent " en qualité de chercheur.

II) Par une requête enregistrée sous le n° 2412508 le 13 août 2024, Mme F H E, représentée par Me Benveniste, demande au juge des référés sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre la décision du 29 juillet 2024 par laquelle les autorités consulaires françaises à Montréal (Canada) ont refusé de lui délivrer un visa de long séjour " passeport talent " ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer le visa demandé ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de dix jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite en ce qu'il est d'intérêt public pour l'école supérieure de commerce d'Amiens de la recruter comme enseignante à compter du 2 septembre 2024 et qu'elle va intégrer le laboratoire de recherches en sciences de gestion de l'université de Picardie avec son époux ; la décision compromet aussi ses objectifs professionnels notamment ses projets de recherche et ses activités d'enseignement ; elle a fait preuve de diligence dans ses démarches d'obtention du visa refusé,

- Il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée : elle est insuffisamment motivée au regard des exigences de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à la menace pour l'ordre public qu'elle serait sensée représenter ; elle méconnaît les articles L. 312-2 et L. 421-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle justifie de toutes les conditions pour se voir délivrer un visa " passeport talent " en qualité de chercheur.

III) Par une requête enregistrée sous le n° 2412509 le 3 juillet 2024, M. A G et Mme F H E, représentés par Me Benveniste, demandent au juge des référés sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre la décision du 29 juillet 2024 par laquelle les autorités consulaires françaises à Montréal (Canada) ont refusé de délivrer un visa de long séjour à l'enfant C C en tant que membre de famille de titulaire d'un titre de séjour passeport talent ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer le visa demandé dans un délai de dix jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à son conseil, au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est satisfaite dans l'hypothèse où ils obtiendraient un visa pour venir enseigner en France, leur enfant ne pouvant être séparé de leur couple ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée elle est insuffisamment motivée au regard des exigences de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à la menace pour l'ordre public qu'il serait sensé représenter.

Par un mémoire enregistré le 28 août 2024, commun aux trois procédures, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête :

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite compte tenu du motif d'ordre public opposé à la demande de visa du requérant et eu égard au manque de célérité de l'employeur de la requérante pour finaliser son recrutement alors que les intéressés n'établissent pas qu'ils seraient dans l'obligation de quitter l'emploi qu'ils occupent respectivement au Canada, l'intérêt de l'enfant devant nécessairement être apprécié au regard de celui de ses parents ;

- aucun des moyens des requêtes ne créé de doutes sérieux quant à la légalité des décisions attaquées.

Vu :

- les pièces du dossier ;

- les requêtes par lesquelles M. G et Mme E demandent l'annulation des décisions attaquées.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Echasserieau, premier conseiller, pour statuer sur les demandes en référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 29 août 2024 à 9h30 :

- le rapport de M. Echasserieau juge des référés,

- les observations de Me Benveniste représentant M. G et Mme E qui sollicite un report de la clôture d'instruction pour répondre au mémoire du ministre produit tardivement eu égard à son contenu ;

- et les observations du représentant du ministre de l'intérieur qui ne s'oppose pas à la demande de Me Benveniste.

La clôture de l'instruction a été différée au 5 septembre 2024 à 15h00.

Un mémoire, enregistré le 2 septembre 2024, présenté par M. G et Mme E a été communiqué dans lequel ils sollicitent la tenue d'une nouvelle audience, et soutiennent que l'employeur de la requérante a été dans l'impossibilité d'engager toute nouvelle démarche de recrutement en raison des congés d'été, Mme E ayant été diligente dans ses démarches de visa dès qu'elle a été informée de son recrutement ; que la note blanche fournie par le ministre sur la supposée menace à l'ordre public de M. G semble avoir été rédigée pour la circonstance alors que le requérant conteste être un membre actif de l'union internationale des étudiants islamiques, se revendiquant athée et opposant au régime iranien en place, les autorités canadiennes lui ayant accordé la nationalité ce qui semble incompatible avec ce que soutiennent les autorités françaises, il soutient par ailleurs s'être contenté d'entretenir des relations cordiales avec le dénommé Farzad Mahini Hassanzadeh pendant ses études à Grenoble et d'aider à la création d'un site relatif à l'activité des nations unies sans être informé ni responsable d'un éventuel dévoiement du site à des fins de propagande du régime iranien et il conteste formellement avoir tenu des propos anti-français et anti occidentaux, au demeurant Farzad Mahini Hassanzadeh exerce une activité professionnelle en France et un titre de séjour a été régulièrement renouvelé au requérant entre 2013 et 2019, ce qui semble incompatible avec les activités qui lui sont reprochées ; la note blanche contient des erreurs quant au parcours du requérant depuis 2015 et sur le lieu de leur mariage, ce qui la décrédibilise, alors que, si les demandes de naturalisation en France en 2018 n'ont pas abouti, c'est en raison de l'absence de stabilité de leurs ressources et non en raison de liens avec le régime iranien ; ils sollicitent une mesure d'instruction pour que soit communiqué le procès verbal de l'entretien de naturalisation du requérant de 2018 ; ils contestent détenir des biens en Iran ; enfin aucun élément n'est reproché qui soit propre à la requérante.

Une pièce complémentaire, enregistrée le 2 septembre 2024, a été produite par le ministre de l'intérieur des outre-mer et a été communiquée.

Un mémoire, enregistré le 5 septembre 2024, présenté par M. G et Mme E a été communiqué qui conteste la valeur probante de la note blanche émise à l'encontre de Mme E eu égard à son caractère peu circonstancié et aux éléments se rapportant à la participation aux activités de Farzad Mahini Hassanzadeh qu'ils contestent alors que le frère de la requérante, dont ils sont très proches, qui enseigne auprès de l'université Jules Verne Picardie et collabore à des articles écrits par le couple, a pu, pour sa part, obtenir la nationalité française.

Considérant ce qui suit :

1. M. A G et Mme F H E, ressortissants canadiens d'origine iranienne nés respectivement les 21 mars et 25 décembre 1989 exerçant des activités d'enseignement ont sollicité le 9 juillet 2024 des autorités consulaires françaises à Montréal la délivrance de visa " passeport talent " pour venir enseigner respectivement à l'université de Picardie et l'école supérieure de commerce d'Amiens à compter du début du mois de septembre 2024. Lesdites autorités ont refusé les demandes de visa pour eux-mêmes et leur enfant C C né le 8 janvier 2022 par une décision du 29 juillet 2024. Le recours préalable obligatoire contres lesdites décisions a été adressé à la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France le 13 août 2024. M. G et Mme E demandent au juge des référés d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution des décisions consulaires.

Sur la jonction :

2.Les trois requêtes, n°2412506, n°2412508 et n° 2412509 présentées par M. G et Mme E, concernent la situation d'une même famille, présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par une seule décision.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

4. Eu égard aux déclarations constantes et cohérentes de M. G et Mme E, et aux pièces produites contredisant le fait que le requérant aurait été impliqué dans les activités anti-français et anti occidentaux ou membre actif de l'union internationale des étudiants islamiques en dehors de la frequentation, alors qu'il suivait des études en France, d'une personne liée aujourd'hui aux forces Al Qods, avec lequel le requérant dément avoir gardé des contacts, et compte tenu, par ailleurs, du comportement social et du parcours académique suivie par le couple notamment au Canada, pays qui leur a accordé la nationalité, les moyens invoqués par M. G et Mme E, à l'appui de leurs demandes de suspension et tirés de ce que les décisions contestées sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation quant aux risques que les intéressés présentent pour l'ordre public et, par voie de conséquence la méconnaissance des dispositions de l'article L. 421-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que l'intérêt supérieur du jeune enfant des requérants de suivre ses parents en France, sont, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux sur leur légalité.

En ce qui concerne la condition d'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le demandeur, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence s'apprécie objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce.

6. Il résulte de l'instruction que M. G est recruté comme maître de conférence, enseignant chercheur, au sein de l'université de Picardie à compter du 1er septembre 2024 en systèmes d'informations pour la durée d'une année, que l'institut d'administration des entreprises d'Amiens ne pourra pas le remplacer d'autant que ses cours seront dispensés en anglais, remettant en cause une unité d'enseignement pour quarante élèves. Par ailleurs, Mme E est recrutée également comme enseignante chercheur par l'école supérieure de commerce d'Amiens à compter du 2 septembre 2024. Les époux sont, en outre, intégrés dans l'unité de recherche UR 3908 se rapportant à l'axe " transformations économiques, sociales, écologiques et numériques " du laboratoire dont l'activité doit être évaluée en novembre 2024 par le Haut conseil de l'évaluation de la recherche et de l'enseignement, rendant leurs travaux indispensables à la réussite de cette labellisation. Par suite, la décision attaquée porte atteinte de manière suffisamment grave et immédiate à la situation professionnelle et personnelle des requérants pour que la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative soit regardée comme remplie.

7. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution des décisions du 29 juillet 2024 par lesquelles les autorités consulaires françaises à Montréal ont refusé de leur délivrer un visa de long séjour " passeport talent " et famille de titulaire d'un passeport talent.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

8. L'exécution de la présente ordonnance implique seulement, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder à un nouvel examen des demandes de visa de long séjour des requérants, dans un délai de huit jours à compter de sa notification. En l'état de l'instruction, il n'y pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

9. Il y a lieu de condamner l'Etat à verser à M. G et Mme E la somme globale de 800 (huit cents) euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

ORDONNE :

Article 1er : L'exécution des décisions du 29 juillet 2024 par lesquelles les autorités consulaires françaises à Montréal ont refusé de délivrer un visa de long séjour " passeport talent " M. G et Mme E et un visa famille de titulaire d'un passeport talent à M. C C sont suspendues.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder à un nouvel examen des demandes de visa de long séjour M. G, Mme E et M. C C, dans un délai de huit jours, à compter de la notification de cette ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera à M. G et Mme E la somme globale de 800 (huit cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée M. A G et Mme F H E et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Fait à Nantes, le 12 septembre 2024.

Le juge des référés,

B. Echasserieau

La greffière,

M-C. Minard

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2412506 24012508 2412509

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