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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2414953

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2414953

mercredi 16 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2414953
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation- Etrangers - 15 jours
Avocat requérantNERAUDAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 27 septembre et 8 octobre 2024, M. D B, représenté par Me Neraudau, avocate, demande au tribunal :

1°) de dire et juger recevable son recours formé contre l'arrêté de transfert vers l'Italie en date du 5 septembre 2024, notifié le 24 septembre 2024 par le préfet de Maine-et-Loire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 septembre 2024 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a ordonné son transfert aux autorités italiennes ;

3°) d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire, à titre principal, de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale et à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans les meilleurs délais ;

4°) en tout état de cause, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros HT à verser à son conseil, au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté a été signé par une autorité incompétente pour ce faire dès lors qu'il n'est pas démontré que le signataire disposait d'une délégation de pouvoir régulière ;

- il est insuffisamment motivé dès lors qu'il ne comporte pas de critère de détermination de l'Etat membre responsable, que le type de requête adressé à l'Italie n'est pas précisé et qu'il ne mentionne pas l'ensemble des facteurs de vulnérabilité ;

- il méconnait les dispositions de l'article 4 du règlement C A et 13 du règlement UE n°2016/679 du 27 avril 2016 dès lors qu'il n'est pas démontré que son droit à l'information ait été exercé en temps utile et qu'il ait bénéficié d'une information complète dans une langue comprise ;

- il méconnait les dispositions de l'article 5 §5 du règlement C A dès lors qu'il n'est pas démontré que l'entretien ait été mené dans le respect de la condition de confidentialité par un agent qualifié et que le résumé d'entretien est lacunaire en l'absence de questions sur sa situation personnelle ;

- il est entaché d'une erreur de droit en méconnaissance des dispositions de l'article 3§2 du règlement C A en raison de défaillances systémiques dans l'accueil et le traitement des demandes d'asile en Italie ;

- il est entaché à titre subsidiaire d'une erreur manifeste d'appréciation de l'article 17 du règlement C A en raison de la vulnérabilité du requérant, de l'absence de garantie en cas de transfert en Italie, au regard du risque de traitement contraire à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 8 octobre 2024, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. B n'est fondé.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 1er octobre 2024.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, dit " C A " ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003, modifié par le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Mounic, première conseillère, pour statuer sur les litiges relevant de la procédure de l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 8 octobre 2024 :

- le rapport de Mme Mounic, magistrate désignée,

- les observations de Me Neraudau, représentant M. B, présent à l'audience, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.

En l'absence du préfet de Maine-et-Loire ou de son représentant, l'instruction a été close après ces observations.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant ivoirien, né le 21 mai 1991, a déclaré être entré irrégulièrement sur le territoire français le 21 juin 2024 et s'y est maintenu sans être muni des documents et visa exigés par les textes en vigueur. Il s'est présenté à la préfecture de la Loire-Atlantique le 13 août 2024 afin d'y déposer une demande d'asile. Le relevé de ses empreintes décadactylaires a révélé qu'il était entré sur le territoire des Etats membres par l'Italie et qu'il avait déposé une première demande d'asile en Italie le 12 mai 2023. Les autorités italiennes saisies le 14 août 2024 d'une demande de reprise en charge en application du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 l'ont implicitement acceptée. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 5 septembre 2024 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a ordonné son transfert aux autorités italiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les Etats membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux (). La demande est examinée par un seul Etat membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre A désignent comme responsable. / 2. Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre A afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable () ".

3. Ces dispositions doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, notamment son article 4, et par la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, notamment son article 3, lesquels disposent que : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradant. ". Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet Etat membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet Etat de ses obligations.

4. D'une part, le requérant produit une lettre circulaire du 5 décembre 2022 adressée à l'ensemble des services des autres Etats membres chargés de l'application du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, par laquelle le ministère de l'intérieur italien a indiqué à ces Etats qu'ils étaient priés de suspendre temporairement les transferts vers l'Italie, à l'exception de ceux liés à la réunification familiale des mineurs non accompagnés, à compter du 6 décembre 2022, pour des raisons liées à l'indisponibilité des installations d'accueil. En outre, il produit des articles de presse et différents rapports d'organisations non-gouvernementales, datés de 2023 et 2024, notamment celui de l'International Rescue Committee du 4 avril 2024, faisant état du non-respect récurrent des conditions d'accueil des demandeurs d'asile en Italie.

5. D'autre part, en application des dispositions précitées du 2 de l'article 3 du règlement n° 604/2013, il appartient à l'autorité préfectorale, lorsqu'elle détermine l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale, d'apprécier s'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile ou dans les conditions d'accueil des demandeurs. Le préfet de Maine-et-Loire a relevé, dans son arrêté du 5 septembre 2024, que les autorités italiennes, saisies le 14 août 2024 d'une demande de reprise en charge du requérant en application du règlement du 26 juin 2013, et ayant donné leur accord implicite, devaient être regardées comme étant responsables de l'examen de sa demande d'asile et que l'intéressé n'établissait pas " de risque personnel constituant une atteinte grave au droit d'asile en cas de remise aux autorités responsables de l'examen de sa demande d'asile ". En outre, le préfet de Maine-et-Loire fait valoir que les autorités italiennes, interrogées sur la situation de deux autres demandeurs d'asile durant leur séjour en Italie, en application des dispositions de l'article 34 du règlement précité, ont répondu par des courriers du 29 août 2024, lequel précise que l'intéressé a bénéficié d'un permis de séjour et a été hébergé dans un centre d'accueil, et par un courrier du 2 septembre 2024, que suite à une demande d'asile un permis de séjour a été accordé. Il soutient ainsi que les autorités italiennes ont confirmé par ces documents postérieurs à la circulaire du 5 décembre 2022, que l'Italie assure la prise en charge et l'hébergement des personnes demandeurs d'asile. Le préfet fait également état d'un document de la Commission européenne et de l'Agence de l'Union européenne pour l'asile daté du 12 avril 2023, postérieur à la circulaire précitée, faisant état des données collectées auprès des autorités italiennes relatives à l'information sur les éléments de procédure et les droits des demandeurs d'asile soumis à un transfert dans le cadre du règlement C A en Italie qui atteste de l'ensemble des droits des demandeurs d'asile existants en Italie. Enfin, il fait valoir que les arrivées sur le territoire italien ont très fortement diminué depuis le début de l'année 2024.

6. Toutefois, en se bornant à produire des courriers de réponse des autorités italiennes, qui au demeurant ne concernent pas la situation du requérant, le préfet de Maine-et-Loire n'établit pas que la situation de fait aurait évolué de manière significative et que l'indisponibilité des installations d'accueil invoquée par l'Italie aurait cessé à la date du 5 septembre 2024 à laquelle il a décidé le transfert du requérant vers ce pays. En tout état de cause, ces documents ne sont pas de nature à contredire le requérant qui soutient certes, avoir été hébergé pendant un an avec une dizaine d'autres migrants dans un appartement, mais privé de tout accompagnement, sans avoir accès ni à un médecin ni un conseil, qu'il n'a reçu aucun récépissé de sa demande d'asile lui permettant de justifier de sa situation et que de la nourriture leur était distribuée de manière sporadique. De même, si les données collectées et actualisées au 12 avril 2023 dans le cadre de la feuille de route pour améliorer la mise en œuvre des transferts dans le cadre du règlement C A adoptée le 29 novembre 2022 sont postérieures à la circulaire du 5 décembre 2022, elles se bornent à présenter en des termes généraux les conditions d'accueil des demandeurs d'asile et notamment les dispositions du droit national applicable, sans apporter d'assurance quant à l'effectivité de ses droits. Dans ces conditions, et alors que le requérant produit des éléments précis de nature à faire état d'une situation de particulière vulnérabilité, liée à son parcours migratoire, son séjour en Tunisie, son arrivée en Italie en tant que rescapé des eaux territoriales, les craintes de ce dernier quant à l'existence de défaillances systémiques en Italie, notamment au regard des conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile, doivent être regardées comme fondées. Il s'ensuit qu'en retenant qu'il n'y avait pas de raisons sérieuses de croire qu'il existait sur tout le territoire de l'Italie des défaillances systémiques dans la procédure d'asile ou dans les conditions d'accueil des demandeurs d'asile, le préfet de Maine-et-Loire a méconnu les dispositions précitées du paragraphe 2 de l'article 3 du règlement n° 604/2013.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 5 septembre 2024 du préfet de Maine-et-Loire ordonnant son transfert aux autorités italiennes.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Compte tenu du motif d'annulation énoncé ci-dessus, le présent jugement implique nécessairement que le préfet de Maine-et-Loire délivre à M. B une attestation de demande d'asile en procédure normale dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

9. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale dans la présente affaire. Par suite, Me Neraudau peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Neraudau de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 5 septembre 2024 du préfet de Maine-et-Loire ordonnant le transfert de M. B aux autorités italiennes est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Maine-et-Loire de délivrer à M. B, une attestation de demande d'asile en procédure normale dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Neraudau une somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, au ministre de l'intérieur et à Me Emmanuelle Neraudau.

Copie sera faite du présent jugement au préfet de Maine-et-Loire.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 octobre 2024.

La magistrate désignée,

S. MOUNICLa greffière,

MC. MINARD

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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