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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2416739

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2416739

mercredi 4 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2416739
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation- Etrangers - 15 jours
Avocat requérantTHULLIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 28 octobre 2024 et 4 novembre 2024, M. E B, représenté par Me Thullier, avocate, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 octobre 2024 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a ordonné son transfert aux autorités croates, responsables de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire d'enregistrer sa demande d'asile, de lui remettre le dossier à adresser à l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), et de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de se désister du bénéfice de l'aide juridictionnelle et directement, en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation et notamment de sa vulnérabilité ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il n'est pas établi que l'interprétariat dont il a bénéficié lors de son entretien de vulnérabilité respecte les droits et garanties exigés par la loi ;

- elle méconnait les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, dit " C A " ;

- elle méconnait le droit à l'information prévu par l'article 29 du règlement (UE) n°603/2013 dit " D ", n'étant pas établi que la brochure correspondante lui a été transmise ;

- elle méconnait les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, en méconnaissance de l'article 20 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- elle méconnait les dispositions de l'article 3§2 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en l'absence d'usage de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17§1 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et au regard du risque de violation des articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 4 de la convention des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 novembre 2024, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. E B n'est fondé.

M. E B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 30 octobre 2024.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, dit " C A " ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003, modifié par le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Mounic, première conseillère, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 15 novembre 2024 :

- le rapport de Mme Mounic, magistrate désignée,

- les observations de Me Thullier, représentant M. E B, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.

En l'absence du préfet de Maine-et-Loire ou de son représentant, l'instruction a été close après ces observations.

Considérant ce qui suit :

1. M. F G E B, ressortissant afghan, né le 3 mai 1999, a déclaré être entré irrégulièrement sur le territoire français le 24 août 2024 et s'y est maintenu sans être muni des documents et visa exigés par les textes en vigueur. Il s'est présenté à la préfecture de la Loire-Atlantique le 11 septembre 2024 afin d'y déposer une demande d'asile. La consultation du fichier D a révélé qu'il avait déposé une première demande d'asile en Bulgarie le 27 février 2024 et en Croatie le 11 juillet 2024. Les autorités bulgares saisies le 17 septembre 2024 d'une demande de reprise en charge en application du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, l'ont refusée le 27 septembre 2024. Les autorités croates, saisies le 17 septembre 2024 d'une demande de reprise en charge l'ont explicitement acceptée le 1er octobre 2024. Par la présente requête, M. E B demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 8 octobre 2024 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a ordonné son transfert aux autorités croates, responsables de l'examen de sa demande d'asile.

2. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité () ".

3. Il résulte de ces dispositions que si une demande d'asile est examinée par un seul Etat membre et qu'en principe cet Etat est déterminé par application des critères d'examen des demandes d'asile fixés par le chapitre A du règlement, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application de ces critères est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 dudit règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un Etat membre. Cette faculté laissée à chaque Etat membre est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

4. Il ressort des pièces du dossier que le requérant a fui l'Afghanistan en février 2023 et qu'après un parcours migratoire à travers plusieurs pays pendant plus d'une année et demi a été arrêté à la frontière entre la Turquie et la Bulgarie. Il explique que ses empreintes ont été relevées de force, qu'il a été enfermé dans un lieu dont il ne pouvait sortir librement sans avoir été informé de son droit à déposer une demande d'asile. Ayant réussi à quitter la Bulgarie pour la Serbie puis la Bosnie-Herzégovine, il a plusieurs fois en vain, tenté de rejoindre la Croatie où il a finalement été arrêté à la frontière avec la Bosnie-Herzégovine puis retenu un jour et demi dans un local des autorités croates où il a de nouveau été contraint de faire enregistrer ses empreintes sans pouvoir être assisté d'un interprète, ni avoir eu accès à un avocat, des associations ou un médecin. Il fait également valoir qu'il a ensuite été hébergé durant deux jours dans des containers " aménagés " sans salle de bain et avec des sanitaires non entretenus. Les déclarations de M. E B sont corroborées par les publications récentes et détaillées d'associations et d'organisations internationales versées à l'instance, mais aussi par des articles de presse généralistes faisant état des violences policières ayant pour principal objectif d'éloigner les ressortissants de pays tiers à l'Union européenne. Par suite, dans les circonstances particulières de l'espèce, le préfet de Maine-et-Loire, qui ne conteste pas avoir été mis au courant du parcours migratoire de l'intéressé, a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en décidant de transférer le requérant vers la Croatie sans faire application de la clause discrétionnaire prévue par les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

5. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. E B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 8 octobre 2024 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a décidé de le transférer aux autorités croates.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution de la présente décision implique nécessairement que la demande d'asile de M. E B soit examinée en France. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire d'enregistrer la demande d'asile de M. E B en procédure normale, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente décision.

Sur les frais liés au litige :

7. M. E B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à Me Thullier au titre des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve qu'elle renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 8 octobre 2024 du préfet de Maine-et-Loire est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Maine-et-Loire de délivrer une attestation de demande d'asile à M. E B durant le temps d'examen de sa demande d'asile, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente décision.

Article 3 : L'Etat versera à Me Thullier la somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. F G E B, au ministre de l'intérieur et à Me Alice Thullier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 décembre 2024.

Copie du présent jugement sera transmise au préfet de Maine-et-Loire

La magistrate désignée,

S. MOUNICLa greffière,

J. DIONIS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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