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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2417975

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2417975

mardi 10 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2417975
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantGUERIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces, enregistrées les 19 novembre et 2 décembre 2024, M. D A, M. C A et Mme B A, représentés par Me Guérin, demandent au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision, née le 19 février 2024, par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours administratif préalable obligatoire dirigé contre les décisions du 19 novembre 2023 de l'autorité consulaire française à Téhéran refusant de délivrer des visas de long séjour à M. C A et à Mme B A, sollicités au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre aux autorités compétentes, à titre principal, de " délivrer les visas sollicités " et, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de leur situation et de se prononcer à nouveau, dans un délai de huit jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros HT à verser à leur conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve pour ce dernier de se désister du bénéfice de l'aide juridictionnelle en cas d'accord, et à leur profit directement en cas de refus d'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est satisfaite :

* M. C A et Mme B A sont dans une situation de particulière vulnérabilité du fait de l'instabilité politique et du contexte sécuritaire sensible en Afghanistan, notamment en ce qu'ils craignent de subir des traitements inhumains et dégradants au regard des lettres de menaces de vengeance des talibans à leurs égards, les obligeant ainsi à vivre cachés ;

* Mme B A est dans une situation de particulière vulnérabilité du fait de sa santé tant mentale que physique, qui se dégrade considérablement ; en l'occurrence, elle ne peut bénéficier de soins adéquats en raison de la précarité médicale en Afghanistan ;

* la décision litigieuse fait perdurer la séparation de la famille ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* elle est insuffisamment motivée ;

* elle méconnaît les dispositions de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

* elle méconnaît les dispositions de l'article R. 561-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* elle est entachée d'une erreur de droit au regard de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et d'une erreur de fait, en ce que M. A et Mme A avaient moins de 18 ans au moment de l'introduction de la demande d'asile de leur père ;

* elle méconnaît les stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 novembre 2024, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie.

- aucun des moyens soulevés n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

La demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle de M. C A a été rejetée par décision du 22 novembre 2024.

Vu :

- les pièces du dossier ;

- la requête en annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Bouchardon, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 3 décembre 2024 à 10 heures :

- le rapport de M. Bouchardon, juge des référés,

- les observations de Me Guérin, avocate des requérants, qui insiste sur les menaces proférées par les talibans à l'encontre des demandeurs de visas, dont elle atteste par la production de documents dûment traduits, faisant valoir qu'elles correspondent, du point de vue calendaire, aux démarches entreprises en vue de leur demande de visa. Sur le fond, elle relève qu'aucune réponse n'a été donnée à sa demande de communication des motifs et insiste sur le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- et les observations du représentant du ministre de l'intérieur, qui dénie tout caractère authentique aux lettres de menaces produites. Il relève par ailleurs que les demandeurs de visas ont pu se rendre sans difficultés au Pakistan dans le cadre du suivi médical de Mme B A. Il constate par ailleurs que les intéressés ne produisent pas à l'instance l'entièreté de la décision de la cour nationale du droit d'asile octroyant le bénéfice de la protection subsidiaire à leur père, ce qui interroge quant aux réelles menaces pesant sur eux.

La clôture de l'instruction a été reportée au 4 décembre 2024 à 16h00.

Une note en délibéré, présentée pour les requérants, a été enregistrée le 4 décembre 2024 à 10h26. Elle a été communiquée.

A l'appui de la production de la décision de la cour nationale du droit d'asile octroyant le bénéfice de la protection subsidiaire à M. D A, ils font valoir que si, à la date de sa lecture, le 15 juillet 2021, la cour avait émis des doutes quant aux circonstances fondant la demande de reconnaissance du statut de réfugié de ce dernier, il s'avère que, depuis lors, de nouveaux éléments sont intervenus, en la prise de pouvoir par les talibans et l'occupation de Kaboul à compter du 15 août 2021. Ces éléments nouveaux, à savoir les lettres de menaces des talibans, dont les termes sont éloquents et confirment les propos de M. D A, augmenteraient de manière significative la probabilité que celui-ci justifie des conditions requises pour prétendre à une protection au titre du statut de réfugié.

Considérant ce qui suit :

1. M. D A, ressortissant afghan né le 2 avril 1976, ayant obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire, M. C A, ressortissant afghan né le 24 juin 2003 et Mme B A, ressortissante afghane née le 7 avril 2001, demandent au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision, née le 19 février 2024, par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours administratif préalable obligatoire dirigé contre les décisions du 19 novembre 2023 de l'autorité consulaire française à Téhéran refusant de délivrer des visas de long séjour sollicités au titre de la réunification familiale à M. C A et à Mme B A, motifs tirés de ce que " les demandeurs de visas étaient âgés de plus de 19 ans le jour où ils ont déposé leur demande de visa et ne justifient pas d'un état de dépendance à l'égard du bénéficiaire de la protection subsidiaire ou d'une situation de particulière vulnérabilité ".

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le demandeur, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence s'apprécie objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce.

3. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, () ".

4. Il résulte de l'instruction que les demandeurs de visas, M. C A et Mme B A, âgés respectivement de 21 et 23 ans, dont le lien familial avec M. D A n'est pas utilement discuté en défense, vivent séparés de celui-ci, à tout le moins depuis 2015, ainsi que de leur mère et des autres membres de leur fratrie, depuis que ces derniers ont obtenu un visa d'entrée en France en décembre 2023, les laissant ainsi dans une situation d'isolement en dépit de la circonstance qu'ils sont majeurs. Le ministre ne conteste par ailleurs pas sérieusement que leurs conditions de vie sont précaires, en l'absence de ressources propres, malgré les efforts financiers de M. D A. En outre, les pièces versées au dossier, qu'il s'agisse des risques encourus par les intéressés au regard des récentes menaces proférées à leur endroit par les talibans du fait des activités passées de leur père, non sérieusement contestées en défense en l'absence de réplique à la production des pièces jointes à la note en délibéré versée par les requérants, ou de l'état de santé de Mme B A, dont la pathologie épileptique est majorée par la situation d'anxiété engendrée par le présent contexte, ne peut être traitée en Afghanistan, alors que les intéressés ne peuvent sans risque se déplacer dans des pays limitrophes, sont suffisamment probantes pour que la condition d'urgence impartie par l'article L. 521-1 précité soit regardée comme étant remplie. Par ailleurs, au regard des pièces versées à l'instance, ainsi que du débat à l'audience, en l'état de l'instruction, dans les circonstances particulières de l'espèce, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée.

5. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision en litige.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

6. L'exécution de la présente ordonnance implique d'enjoindre au ministre de l'intérieur de procéder à un nouvel examen des demandes de visa de M. C A et de Mme B A, dans un délai de 15 jours à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

7. M. C A n'a pas été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate ne peut pas se prévaloir des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. D A, à M. C A et à Mme B A d'une somme globale de 800 euros.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision, née le 19 février 2024, par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours administratif préalable obligatoire dirigé contre les décisions du 19 novembre 2023 de l'autorité consulaire française à Téhéran refusant de délivrer des visas de long séjour à M. C A et à Mme B A, est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de procéder à un nouvel examen des demandes de visa de M. C A et de Mme B A, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera à M. D A, à M. C A et à Mme B A la somme globale de 800 (huit cents) euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D A, à M. C A, à Mme B A et au ministre de l'intérieur.

Fait à Nantes, le 10 décembre 2024.

Le juge des référés,

L. BOUCHARDON

La greffière,

G. PEIGNELa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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