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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2419196

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2419196

vendredi 27 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2419196
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantLELOUP

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 décembre 2024, Mme A C, représentée par Me Leloup, demande au juge des référés :

1°) de prononcer, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté son recours contre la décision du 11 juillet 2024 de l'autorité consulaire française à Beyrouth (Liban) lui portant refus de délivrance d'un visa de long séjour en qualité d'ascendante à charge d'un ressortissant français ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de procéder à un nouvel examen de sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, au besoin sous astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite : eu égard à la situation prévalant au Liban, soumis à des bombardements massifs depuis le 30 septembre 2024, sa sécurité est compromise, et ce malgré le cessez-le-feu entré en vigueur le 27 novembre 2024 ; elle est une femme isolée, et originaire de la ville de Baalbek, considérée comme fief du Hezbollah, et donc particulièrement ciblée par les frappes israéliennes ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* Elle est entachée d'une insuffisance de motivation, dès lors qu'elle n'a pas obtenu de réponse à sa demande de communication des motifs de la décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France ;

* Elle méconnait les dispositions de l'article L. 423-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* Elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle remplit les conditions de délivrance du visa. A ce titre, elle justifie du lien familial avec M. B C, son fils de nationalité française, qui dispose des ressources pour sa prise en charge, elle ne dispose d'aucune ressource propre au Liban, elle est veuve depuis le 19 mai 2022, et enfin, son fils lui adresse des mandats de transferts d'argent depuis l'année 2022 ;

* Elle est isolée au Liban alors que ses quatre enfants résident en Europe ;

* Elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale, protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 décembre 2024, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que les affrontements armés opposant le Hezbollah à l'Etat d'Israël ont débuté en octobre 2023, pourtant, Mme C a déposé sa demande de visa le 11 juillet 2024 et a attendu deux mois après la naissance de la décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France pour saisir le juge des référés :

- aucun des moyens soulevés par la requérante n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée : le moyen tiré du défaut de motivation manque en fait ; il reconnait que le motif tiré de ce que le lien de filiation unissant Mme C au ressortissant français, et demande qu'y soit substitué celui tiré de ce qu'elle ne justifie pas être dans une situation d'indigence ou être sans aucune ressource au Liban, où elle peut trouver un emploi.

Vu :

- les pièces du dossier ;

- la requête n° 2419244 enregistrée le 9 décembre 2024 par laquelle Mme C demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Heng, conseillère, pour statuer sur les demandes de référés en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 24 décembre 2024 à 9 heures :

- le rapport de Mme Heng, juge des référés,

- les observations de Me Leloup, représentant Mme C, qui insiste à la barre sur l'atteinte au respect de sa vie privée et familiale, eu égard au contexte prévalant au Liban et par l'impossibilité de tout voyage au Liban pour ses enfants ;

- et les observations du représentant du ministre de l'intérieur, qui précise que le refus litigieux est légalement justifié par un nouveau motif, tiré de ce que Mme C ne justifie pas être dans une situation d'indigence.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A C, ressortissante libanaise, demande au juge des référés sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté son recours contre la décision du 11 juillet 2024 de l'autorité consulaire française à Beyrouth (Liban) du 11 juillet 2024 portant refus de délivrance d'un visa de long séjour en qualité d'ascendante à charge d'un ressortissant français.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation de la partie requérante ou aux intérêts qu'elle entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications apportées par le requérant, si les effets de l'acte en litige sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

4. Il résulte de l'instruction que la demandeuse de visa, Mme C, dont le lien familial avec les membres de sa famille, présents en France et en Allemagne, n'est pas discuté en défense, vit séparée de ses quatre enfants, dont l'un s'est vu délivrer une carte de séjour pluriannuelle valable à compter du 15 novembre 2024 à la suite de son admission au bénéfice de la protection subsidiaire. Il n'est pas plus contesté en défense qu'elle est veuve depuis le 19 mai 2022, comme cela est confirmé par l'acte de décès produit au dossier, et qu'elle réside dans la ville de Baalbek, au Liban, où elle est isolée. Par ailleurs, il résulte des nombreux articles de presse produits à l'appui de la requête que la ville de Baalbek est le théâtre d'affrontements entre le Hezbollah et l'armée israélienne depuis le 30 septembre 2024, occasionnant de nombreux décès et destructions matérielles. Si le ministre de l'intérieur fait valoir en défense qu'un accord de cessez-le-feu a été signé le 27 novembre 2024, Mme C produit des extraits d'articles de presse relatant la poursuite des affrontements, notamment au mois de décembre 2024, et les ordres d'évacuation de la ville de Baalbek à l'égard des populations civiles. Par suite, eu égard à ces circonstances, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

5. Eu égard aux éléments dont se prévaut le ministre de l'intérieur en défense qui ne suffisent pas à regarder Mme C comme disposant de ressources propres ni à remettre en cause sa situation d'indigence, les moyens invoqués à l'appui de la demande de suspension et tirés de ce que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de son caractère à charge de son fils ressortissant français et d'une méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, sont, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux sur sa légalité.

6. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France a implicitement rejeté le recours contre la décision du 11 juillet 2024 par laquelle l'autorité consulaire française à Beyrouth a refusé de délivrer un visa de long séjour à Mme C en qualité d'ascendante à charge d'un ressortissant français.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. L'exécution de la présente ordonnance implique nécessairement, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur de procéder à un nouvel examen de la demande de visa de Mme C en tenant compte des motifs de suspension retenus, dans un délai de 8 jours à compter de sa notification. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 800 euros au titre des frais exposés par Mme C et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours contre la décision de l'autorité consulaire française à Beyrouth du 11 juillet 2024 est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de procéder à un nouvel examen de la demande visa de Mme C, en tenant compte des motifs de suspension retenus, dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera à Mme C une somme de 800 euros (huit cents euros) au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A C et au ministre de l'intérieur.

Fait à Nantes, le 27 décembre 2024.

La juge des référés,

H. HENGLa greffière,

A. DIALLO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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