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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2500490

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2500490

vendredi 7 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2500490
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantBENVENISTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 13 et 27 janvier 2025, M. A B, représenté par Me Danet, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision implicite de rejet résultant du silence gardé par la commission de recours contre les refus de visa d'entrée en France sur son recours préalable obligatoire formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Islamabad (Pakistan) refusant de lui délivrer un visa d'entrée en France afin de pouvoir y solliciter l'asile ;

2°) d'enjoindre au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur de procéder à un nouvel examen de sa situation dans un délai de huit jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) en cas d'admission à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle ou, en cas de refus d'admission à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que :

- réfugié au Pakistan, il est dans l'impossibilité de bénéficier d'un renouvellement du visa lui permettant de s'y maintenir et est donc en situation irrégulière depuis le mois de décembre 2024 ;

- il a effectivement exercé l'activité de journaliste jusqu'en mars 2023, peu avant l'intensification des menaces et sa fuite contrainte au Pakistan ;

- il risque d'être expulsé à destination de l'Afghanistan, le cas échéant de façon violente ;

- il serait soumis à des persécutions en cas de retour en Afghanistan, où une procédure a été engagée par les talibans en décembre 2024 à l'encontre du média pour lequel il travaillait ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée dès lors qu'elle :

- n'est pas motivée en dépit de la demande de communication des motifs, aucune décision expresse n'ayant été rendue ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il est éligible au statut de réfugié eu égard aux persécutions qu'il encourt en Afghanistan en raison, d'une part, de sa profession de présentateur du journal télévisé d'une chaîne d'opposition aux talibans dont les journalistes sont traqués, et, d'autre part, de son engagement en faveur du droit des femmes ;

- méconnaît les stipulations des articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il risque en cas de retour en Afghanistan d'y être tué ou soumis à des mauvais traitements, les journalistes y faisant l'objet d'une répression brutale, d'un recours systématique à la torture, de disparitions forcées et de mauvais traitements lors des arrestations et des détentions.

Par une intervention, enregistrée le 23 janvier 2025, le Syndicat national des journalistes (SNJ) et le Syndicat des avocats de France (SAF), représentés par Me Benveniste, demandent au tribunal :

1°) d'admettre leur intervention volontaire ;

2°) de faire droit aux conclusions de la requête de M. B ;

Ils soutiennent que :

- leurs interventions sont recevables ;

- la condition d'urgence est caractérisée ;

- la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée est remplie.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 janvier 2025, le ministre d'Etat, ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors qu'aucune pièce n'établit que le requérant, qui réside au Pakistan depuis près de deux ans, serait exposé à un risque imminent d'expulsion vers l'Afghanistan et qu'il aurait vainement demandé le renouvellement du visa pakistanais expiré depuis le 4 décembre 2024 ;

- aucun des moyens soulevés par M. B n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée dès lors que :

- la décision explicite que prendra prochainement la commission de recours se substituera à la décision implicite, et sera motivée ;

- l'octroi d'un visa humanitaire permettant à une personne de demander l'asile constitue une faveur, et non un droit, et le requérant n'établit pas les risques d'expulsion auxquels il dit être exposé, ni les risques de mauvais traitements qu'il encourrait eu égard à sa profession de journaliste ;

- le requérant ne peut utilement invoquer les stipulations des articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 13 janvier 2025 sous le numéro 2500543 par laquelle M. B demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 28 janvier à 10 heures 30 :

- le rapport de M. Hervouet, juge des référés ;

- les observations de Me Danet, avocate de M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens et arguments, et précise en outre que :

- le refus d'accorder un visa d'entrée sur le territoire français en vue d'y demander l'asile n'est pas un acte de gouvernement, un tel visa n'étant pas une faveur et étant soumis au contrôle du juge administratif ;

- les pièces produites à l'instance établissent que tous les journalistes afghans résidant en Afghanistan ou pouvant y être renvoyés sont fondés à craindre pour leur sécurité ; leurs familles sont également persécutées ;

- les femmes afghanes, qui appartiennent à un groupe social faisant l'objet d'actes de persécution, sont toutes en situation de bénéficier de l'asile en France ;

- les membres de la communauté hazara, qui sont considérés par les talibans comme des infidèles, risquent un véritable génocide ;

- la procédure mise en œuvre dans les consulats est opaque, les comptes-rendus des entretiens avec les demandeurs de visa ne leur étant pas communiqués en méconnaissance de la jurisprudence du Conseil d'Etat ;

- les déclarations du Président de la République en faveur des journalistes afghans engagent la France juridiquement et moralement ;

- la délivrance de passeports par les autorités talibanes ne résulte pas nécessairement d'une proximité avec ceux-ci, mais de ce que cette délivrance implique une recette pour l'Etat ;

- la sortie d'Afghanistan par un poste frontière nécessite un passeport ;

- l'urgence est établie, s'agissant des 1,7 millions d'afghans présents au Pakistan, par la politique menée par ce pays, qui a décidé d'expulser la totalité d'entre eux, qui sont la cible des autorités, 800 000 ayant déjà été expulsés depuis octobre 2023 ;

- l'urgence est établie, s'agissant des 4 millions d'afghans présents en Iran, par la décision d'en expulser 2 millions au plus tard au mois de mars 2025 ; le coût les visas en très élevé en Iran ;

- M. B a été récemment appelé par le consulat, puis n'a plus été informé de l'évolution de l'examen de sa demande ;

- il a fui Islamabad où les afghans sont désormais pourchassés ;

- il est toujours journaliste, comme en témoignent les vidéos dont les liens ont été transmis dans la requête et le mémoire en réplique.

- les observations du représentant du ministre d'Etat, ministre de l'intérieur, qui conclut aux mêmes fins que son mémoire en défense, par les mêmes moyens et arguments.

- les observations de Me Benveniste, avocate du SAF et du SNJ, qui conclut aux mêmes fins que par son intervention, par les mêmes moyens, et précise que :

- si la preuve du risque d'expulsion vers l'Afghanistan des afghans demeurant en Iran ou au Pakistan est impossible à apporter, les témoignages recueillis auprès de personnes ayant été effectivement expulsées en démontre la réalité ;

- si certains journalistes sont parvenus à faire des allers-retours en Afghanistan depuis l'Iran ou le Pakistan, cette circonstance n'est pas de nature à réduire les risques d'expulsion ;

- la proportion de demandes de visas par des journalistes afghans couronnées de succès est désormais très inférieure à ce qu'elle était avant l'été 2024 ;

- les journalistes afghans réfugiés en France continuent d'exercer leur profession dans l'intérêt de l'information sur la vie quotidienne en Afghanistan ;

- la responsabilité de la France dans l'accueil des personnes persécutées est à la fois juridique et morale.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant afghan né le 22 septembre 1995, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision implicite de rejet résultant du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France sur son recours préalable obligatoire formé contre la décision de l'autorité consulaire française au Pakistan refusant de lui délivrer un visa d'entrée en France afin de pouvoir solliciter l'asile sur le territoire français.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Dans les circonstances de l'espèce, eu égard au caractère particulièrement digne d'intérêt de la requête, il y a lieu, en application de ces dispositions, d'admettre provisoirement M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur l'intervention volontaire :

3. Le Syndicat national des journalistes (SNJ) et le Syndicat des avocats de France (SAF) justifient suffisamment, par leurs objets statutaires, de leur intérêt à intervenir au soutien de la demande de M. B. Il y a donc lieu d'admettre leur intervention.

Sur les conclusions à fin de suspension :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le demandeur, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence s'apprécie objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce.

6. Eu égard au risque d'expulsion de M. B, accru par le caractère irrégulier de son séjour au Pakistan, à sa profession de présentateur du journal télévisé d'une chaîne d'opposition aux talibans dont les journalistes sont traqués, et à son engagement en faveur des droits des femmes, il doit être regardé, dans les circonstances très particulières de l'espèce, comme placé dans une situation de grande vulnérabilité. Par suite, la condition d'urgence, au sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, doit être considérée comme remplie.

En ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

7. Le moyen invoqué par M. B à l'appui de sa demande de suspension et tiré du défaut de motivation de la décision implicite contestée, dont il a vainement demandé la communication des motifs, est, en l'état de l'instruction, de nature à faire naître un doute sérieux quant à sa légalité.

8. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision implicite de rejet résultant du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France sur le recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision de l'autorité consulaire françaises à Islamabad (Pakistan) refusant de délivrer à M. B un visa d'entrée sur le territoire français afin d'y présenter une demande d'asile.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

9. L'exécution de la présente ordonnance implique d'enjoindre au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur de procéder à un nouvel examen de la demande de visa de long séjour présentée par M. B dans un délai de 30 jours à compter de sa notification. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Dans les circonstances de l'espèce, eu égard au caractère particulièrement digne d'intérêt de la requête, il y a lieu d'admettre provisoirement M. B à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Danet renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 800 euros à verser à cet avocat. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à M. B.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Article 2 : L'intervention présentée par le Syndicat national des journalistes (SNJ) et le Syndicat des avocats de France (SAF) est admise.

Article 3 : L'exécution de la décision implicite de rejet résultant du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France sur le recours préalable obligatoire formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Islamabad (Pakistan) refusant de délivrer à M. B un visa d'entrée sur le territoire français afin de pouvoir y solliciter l'asile est suspendue.

Article 4 : Il est enjoint au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur de procéder à un nouvel examen de la demande de visa de M. B et leur enfant mineur, dans un délai de 30 jours à compter de la notification de cette ordonnance.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Danet renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à cet avocat une somme de 800 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à M. B.

Article 7 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur et à Me Danet.

Fait à Nantes, le 7 février 2025.

Le président du tribunal,

juge des référés,

C. HERVOUETLa greffière,

M.-C. MINARD

La République mande et ordonne au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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