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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2501860

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2501860

mardi 18 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2501860
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 31 janvier et 16 février 2025, M. F C A et Mme G B, représentés par Me Pollono, demandent au juge des référés, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 2 octobre 2024 par laquelle le président de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté comme manifestement irrecevable le recours formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Addis-Abeba (Ethiopie) en date du 26 août 2024 refusant de délivrer à Mme D B un visa de long séjour au titre du regroupement familial ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de procéder au réexamen de leur situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est satisfaite compte tenu de la durée de la séparation qui leur est imposée, de la situation de grande précarité dans laquelle se trouve Mme D B en Ethiopie et des diligences accomplies en vue du regroupement familial ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée en ce que :

* elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur de droit, dès lors qu'ils ont introduit leur recours administratif préalable obligatoire contre la décision consulaire dans le délai de trente jours prévu à l'article D. 312-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* elle porte une atteinte disproportionnée à leur droit au respect de leur vie privée et familiale, protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

* elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur leur situation ;

* l'administration ne peut utilement solliciter de substitution de motifs, dès lors qu'aucun motif n'a été opposé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France ;

* l'inopposabilité de leur mariage au motif qu'il a été célébré en l'absence de M. C A, n'est pas un motif d'ordre public susceptible de fonder la décision attaquée et est entachée d'une erreur de droit, dès lors que l'union par procuration, qui est une condition de forme du mariage, est conforme au droit soudanais sans être contraire à l'ordre public international.

Par un mémoire en défense enregistré le 14 février 2025, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie ;

- il y a lieu de substituer au motif initial de la décision litigieuse celui tiré de l'inéligibilité de Mme D B à la procédure de regroupement familial, dès lors que le mariage des requérants, célébré en l'absence de M. C A, est inopposable en France ;

- aucun des moyens soulevés par les requérants n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

Par une décision du 3 février 2025, la section administrative du bureau d'aide juridictionnelle a rejeté la demande d'aide juridictionnelle présentée par Mme D B.

Vu :

- la requête n° 2419722 enregistrée le 17 décembre 2024 par laquelle M. C A et Mme D B demandent l'annulation de la décision susvisée ;

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Barès, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé, en application des dispositions de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 17 février 2025 à 9h30, à laquelle les parties ont été régulièrement convoquées :

- le rapport de M. Barès, juge des référés ;

- les observations de Me Pollono, représentant M. C A et Mme D B, qui précise les moyens de la requête et insiste sur le moyen tiré de ce que l'inopposabilité alléguée du mariage des requérants n'est pas un motif d'ordre public ;

- et les observations de la représentante du ministre de l'intérieur qui rappelle sa demande de substitution de motifs et fait valoir qu'un mariage par procuration est inopposable en France.

La clôture de l'instruction a été prononcée, lors de l'audience publique, à 9h50.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant soudanais qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision de l'office français de protection des réfugiés et apatrides du 22 décembre 2017, a obtenu le bénéfice du regroupement familial par une décision favorable du préfet de la Savoie du 2 juillet 2024, au profit de son épouse, Mme D B, ressortissante soudanaise, à laquelle il est marié depuis le 11 février 2022. Ils demandent au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision du 2 octobre 2024 par laquelle le président de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté comme manifestement irrecevable le recours formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Addis-Abeba (Ethiopie) du 26 août 2024 refusant de délivrer à Mme D B un visa de long séjour au titre du regroupement familial.

Sur les conclusions à fin de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". Aux termes de l'article L. 522-1 du même code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ".

3. D'une part, eu égard à la durée de séparation des requérants et de la situation de précarité dans laquelle se trouve Mme D B en Ethiopie où elle a trouvé provisoirement refuge, la condition d'urgence posée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite dans les circonstances de l'espèce.

4. D'autre part, compte-tenu des éléments produits à l'appui de la requête, en particulier l'accusé de réception du recours administratif préalable obligatoire introduit par les requérants devant la commission, et ainsi que l'admet le ministre de l'intérieur en défense, le moyen tiré de l'erreur de fait s'agissant de la tardiveté de ce recours est, en l'état de l'instruction, de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.

5. Toutefois, l'administration peut faire valoir devant le juge des référés que la décision dont il lui est demandé de suspendre l'exécution, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge des référés, après avoir mis à même l'auteur de la demande, dans des conditions adaptées à l'urgence qui caractérise la procédure de référé, de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher s'il ressort à l'évidence des données de l'affaire, en l'état de l'instruction, que ce motif est susceptible de fonder légalement la décision et que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative et à condition que la substitution demandée ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué, le juge des référés peut procéder à cette substitution pour apprécier s'il y a lieu d'ordonner la suspension qui lui est demandée.

6. Dans son mémoire en défense communiqué aux requérants, le ministre de l'intérieur sollicite une substitution de motifs en soutenant que le mariage des requérants est inopposable en France dès lors qu'il a été célébré au Soudan, en l'absence de M. E A. Toutefois, il ne ressort pas à l'évidence des données de l'affaire ni des échanges des parties à l'audience, qu'une telle circonstance soit constitutive d'un motif d'ordre public, seul susceptible de fonder un refus de visa sollicité au titre du regroupement familial. Dans ces conditions, la demande de substitution de motifs ne peut être accueillie.

7. Par suite, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision attaquée, jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête en annulation par le juge du fond.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

8. L'exécution de la présente ordonnance implique nécessairement d'enjoindre au ministre de l'intérieur de procéder à un nouvel examen de la demande de visa de Mme D B dans un délai de sept jours à compter de sa notification. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme globale de 1 000 euros à verser à M. C B et Mme D B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France en date du 2 octobre 2024 est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire procéder au réexamen de la demande de visa dans le délai de sept jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera à M. C A et Mme D B une somme globale de 1 000 euros (mille euros) au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. F C A, à Mme G B, à Me Pollono et au ministre de l'intérieur.

Fait à Nantes, le 18 février 2025.

Le juge des référés,

M. BARESLa greffière,

M-C. MINARD

La République mande et ordonne au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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