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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2509703

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2509703

vendredi 20 juin 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2509703
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantJOLY

Résumé IA

Cette décision du Tribunal Administratif de Nantes, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, concerne la demande de suspension de l'exécution des refus de délivrance d'un laissez-passer consulaire émis par l'autorité consulaire française à Mexico pour permettre à deux enfants nés d'une gestation pour autrui (GPA) au Mexique de rejoindre la France avec leur père biologique. Le juge des référés a rejeté la requête, estimant que la condition d'urgence n'était pas remplie, les requérants ayant contribué à leur propre situation d'urgence en choisissant une procédure de GPA à l'étranger et en ne fournissant pas les documents nécessaires à l'administration. Il a également considéré qu'aucun des moyens soulevés n'était de nature à créer un doute sérieux sur la légalité des décisions, notamment au regard de la Convention internationale des droits de l'enfant et de la Convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 4, 16 et 18 juin 2025, M. E D et M. C B, agissant en leur nom propre et en qualité de représentants légaux des jeunes A D B et F D B, représentés par Me Joly, demandent au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution des décisions du 26 mars 2025, 2 avril 2025 et 21 mai 2025 par lesquelles l'autorité consulaire française à Mexico a refusé de délivrer un laissez-passer ou tout autre document de voyage permettant de regagner le territoire national aux jeunes A D B et F D B ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'Europe et des affaires étrangères, à titre principal, de délivrer un laissez-passer ou tout autre document de voyage permettant aux deux enfants de regagner le territoire français et, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de leurs situations dans un délai de cinq jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de mille euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le juge des référés est territorialement compétent pour statuer sur le litige ;

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors qu'ils sont contraints de rejoindre la France sans plus tarder en raison de l'état de santé de M. D et eu égard à ses impératifs professionnels, en l'occurrence, son contrat de travail est suspendu depuis le 2 juin et il ne perçoit ainsi plus de rémunération, cette perte de rémunération a pour effet de faire obstacle à la continuité d'une prise en charge médicale nécessaire et adaptée de leurs enfants, qui sont nées prématurées ; par ailleurs, aucune personne n'est susceptible de pouvoir s'occuper de leurs enfants sur le territoire mexicain, cette séparation de la famille aura pour conséquence de rompre leur lien familial ; ils ont produit l'ensemble des documents nécessaires à l'instruction de leur demande et l'administration n'a pas sollicité les pièces manquantes alors que l'article L.114-5 du code des relations entre le public et l'administration l'y contraignait ; le lien de filiation avec M. D est établi et les deux enfants sont françaises et ont le droit de regagner la France en compagnie de leur père biologique ; l'intérêt supérieur des enfants caractérise l'urgence ; elles pourront bénéficier de l'assurance maladie à leur arrivée en France ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées :

* elles sont entachées d'un vice d'incompétence ;

* elles sont entachées d'une erreur de droit en ce qu'elles méconnaissent les dispositions du décret n°2004-1543 du 30 décembre 2004 relatif aux attributions des chefs de poste consulaire en matière de titres de voyage ;

* elles méconnaissent les stipulations de l'article 3 paragraphe 1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

* elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 juin 2025, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que les requérants n'ont pas fourni aux autorités consulaires l'ensemble des documents indispensables à l'instruction de leur demande de laissez-passer consulaire ; les requérants, en initiant une démarche de gestation pour autrui au Mexique ne pouvaient ignorer la longueur et à l'aléa lié à la procédure juridictionnelle devant les tribunaux mexicains ; les enfants peuvent bénéficier de soins pris en charge par la sécurité sociale du Mexique ; les requérants ne sauraient se prévaloir d'une situation d'urgence qu'ils ont eux-mêmes créée en choisissant, d'une part, de se rendre au Mexique pour contourner l'ordre public français, lequel frappe de nullité toute convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d'autrui, et d'autre part, en sollicitant une modification de l'acte de naissance initial dans le seul but d'en faire disparaître la mère ;

- aucun des moyens soulevés par les requérants n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée : les documents produits par les requérants ne sont que des documents provisoires qui ne permettent à ce stade ni de déterminer l'identité ni la nationalité française des deux enfants ; ils n'ont donc aucune portée, en droit mexicain, en matière d'état civil, dans la mesure où ils font l'objet d'une procédure pendante devant les juridictions mexicaine ; l'établissement d'un laissez-passer consulaire au profit des enfants comporterait un risque de déplacement illicite de ceux-ci et aurait ainsi pour conséquence de placer les autorités consulaires françaises en contradiction avec les lois et règlements locaux ; donner une portée en droit français à un document qui en est démuni en droit mexicain contreviendrait en effet au principe de respect par l'Etat d'envoi des lois et règlements de l'Etat de résidence fixé par la Convention de Vienne sur les relations consulaires de 1963 ; il est de l'intérêt supérieur des enfants de connaître la vérité de leurs origines ; les décision contestées ne méconnaissent pas les dispositions de l'article 7 du décret n°2004-1543 du 30 décembre 2004 dès lors que les conditions de délivrance d'un laissez-passer (impossibilité matérielle de délivrer un passeport, perte ou vol) ne sont pas remplies en l'espèce, un passeport pouvant le cas échéant être établi pour l'enfant sur la base de la production par les parents d'un acte de naissance initial non-modifié, où figurerait le père biologique et la mère porteuse ; la demande de délivrance de laissez-passer ne peut être instruite qu'à condition que le dossier présenté soit complet, et que les requérants soient en mesure de présenter notamment un jugement final (" cuesta estado ") prononcé par les autorités mexicaines dans le cadre de la procédure d'" amparo " qu'ils ont engagée.

Vu :

- les pièces du dossier ;

-les ordonnances n° 2506413 du 11 avril 2025 et n°2508983 du 26 mai 2025 du juge des référés du tribunal administratif de Nantes ;

- la requête enregistrée le 29 mai 2025 sous le numéro 2509432 par laquelle M. D et M. B demandent l'annulation des décisions attaquées.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le décret n° 2004-1543 du 30 décembre 2004 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Marowski, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Du

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 18 juin 2025 à 14h30 :

- le rapport de M. Marowski, juge des référés,

- les observations de Me Joly, avocat de M. D et de M. B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant français né le 1er septembre 1987 et M. B, ressortissant français né le 24 janvier 1990, demandent au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution des décisions du 26 mars 2025, 2 avril 2025 et 21 mai 2025 par lesquelles l'autorité consulaire française à Mexico a refusé de délivrer un laissez-passer ou tout autre document de voyage permettant de regagner le territoire national aux jeunes A D B et F D B.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le demandeur, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence s'apprécie objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce.

4. Il résulte de l'instruction que pour obtenir des autorités mexicaines la délivrance d'un acte de naissance comportant leurs deux noms, M. D et M. B ont entamé au Mexique une procédure juridictionnelle, reposant d'abord sur l'intervention d'un premier jugement, présenté comme provisoire, ordonnant la délivrance d'un tel acte et supposant, ensuite, l'intervention d'un autre jugement, mettant définitivement fin à la procédure. Le premier jugement est intervenu le 19 février 2025 et les requérants sont, depuis cette date, dans l'attente du jugement définitif, pour lequel aucune date ne peut leur être donnée par les services judiciaires au Mexique. Il résulte par ailleurs de l'instruction que, depuis le retour en France de M. B pour des raisons professionnelles, M. D est resté seul au Mexique avec ses deux enfants nées prématurément et dont il assure la charge exclusive, alors par ailleurs que ses obligations professionnelles, son contrat de travail ayant été suspendu au 2 juin 2025 en raison de son absence et ses droits à congés étant épuisés, ainsi que des impératifs de santé personnels impliquent qu'il regagne la France, pays dont il a la nationalité et où il réside et travaille, dans les plus brefs délais. Si le ministre fait état de ce que la délivrance du laissez-passer sera possible une fois que le jugement définitif aura été rendu, il n'est pas possible de savoir dans quel délai un tel jugement sera susceptible d'intervenir. Il résulte de ce qui précède que M. D et M. B sont fondés à soutenir que la condition d'urgence requise par l'article L. 521-2 du code de justice administrative est remplie en l'espèce.

En ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

5. Le moyen tiré de ce que la décision méconnaît l'intérêt supérieur des enfants tel que protégé par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant est de nature à faire naître un doute quant à la légalité des décisions contestées.

6. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution des décisions du 26 mars 2025, 2 avril 2025 et 21 mai 2025 par lesquelles l'autorité consulaire française à Mexico a refusé de délivrer un laissez-passer ou tout autre document de voyage permettant de regagner le territoire national aux jeunes A D B et F D B.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. L'exécution de la présente ordonnance implique nécessairement, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'Europe et des affaires étrangères, de procéder à un nouvel examen des demandes de laissez-passer consulaires présentées par les requérants dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction.

Sur les frais liés à l'instance :

8. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution des décisions du 26 mars 2025, 2 avril 2025 et 21 mai 2025 par lesquelles l'autorité consulaire française à Mexico a refusé de délivrer un laissez-passer ou tout autre document de voyage permettant aux jeunes A D B et F D B de regagner le territoire national est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'Europe et des affaires étrangères de procéder à un nouvel examen des demandes de laissez-passer consulaires présentées par M. D et M. B, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. E D, à M. C B et au ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

Fait à Nantes, le 20 juin 2025.

Le juge des référés,

Y. MAROWSKI

La greffière,

A. DIALLOLa République mande et ordonne au ministre de l'Europe et des affaires étrangères en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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