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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2512523

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2512523

mercredi 13 août 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2512523
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantMICHEL

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la demande de suspension de la décision implicite de rejet de la commission de recours contre les refus de visa, confirmant le refus de visa de long séjour opposé à Mme A D. La requérante, ressortissante syrienne majeure, sollicitait la réunification familiale avec son père, bénéficiaire de la protection subsidiaire. Le juge a estimé que la condition d'urgence n'était pas remplie, faute pour l'intéressée de démontrer une situation d'isolement ou de danger immédiat en Syrie, et qu'aucun doute sérieux n'existait sur la légalité de la décision, la demande ayant été déposée après ses 19 ans. La décision s'appuie sur les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 juillet 2025, Mme A D, représentée par Me Michel, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision implicite de rejet née du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France sur le recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Beyrouth (Liban) du 25 mars 2024 refusant à Mme A D la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale, ainsi que de la décision consulaire ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire délivrer le visa sollicité ou de procéder au réexamen de la demande de visa dans un délai de quinze jours suivant la notification de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite des lors qu'elle est séparée de son père depuis 2022, qu'elle est isolée en Syrie et que la commune de Sweida où elle réside est en proie à d'importantes violences dirigées contre la communauté druze à laquelle elle appartient ; elle souffre d'un stress post-traumatique ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

*elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;

*elle n'a pas été précédée d'un examen suffisant de sa situation personnelle ;

*elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les articles 7 et 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

*elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 août 2025, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que l'isolement de la requérante en Syrie n'est pas établi, pas plus que ses conditions de vie précaire et son incapacité à travailler pour subvenir à ses besoins ; ses allégations sur les risques encourus pour sa sécurité dans ce pays reposent sur des considérations générales ; les documents produits pour justifier de son état de santé son anciens et n'établissent pas une situation médicale d'urgence ;

- il n'existe aucun doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

*les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et de l'absence d'examen sérieux de la situation de la requérante ne sont pas fondés ;

*à la date du dépôt, le 27 septembre 2023, de sa demande de visa, Mme D était âgée de plus de dix-neuf ans et ne démontre pas être à la charge de ses parents ou dans une situation de particulière vulnérabilité ;

*l'atteinte à la vie privée et familiale de l'intéressée n'est pas caractérisée dès lors qu'il n'est pas établi qu'elle serait isolée en Syrie et que les membres de la famille ne pourraient se retrouver dans un pays limitrophe.

Vu :

- la requête enregistrée le 28 juin 2024 sous le n° 2409805 par laquelle Mme D demande l'annulation de la décision attaquée ;

- les autres pièces du dossier.

.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Poupineau, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 7 août 2025 à 9 heures 30 :

- le rapport de Mme Poupineau,

- les observations de Me Ingrachen, substituant Me Michel, représentant Mme D, qui a repris et précisé ses moyens, et fait, en outre, valoir que depuis un mois, elle vit cloîtrée dans son domicile en raison de la violence des combats qui se déroulent dans sa rue ; elle vit seule dans la maison familiale grâce aux subsides de son père, qui lui envoie régulièrement de l'argent par " valises ", les mandats d'argent vers la Syrie étant interdits ; son état psychologique s'est détérioré depuis le départ de sa famille ; lors du dépôt de sa demande de visa, elle était accompagnée par ses parents alors que maintenant elle est seule pour effectuer ses déplacements ; les violences à l'encontre des minorité, et notamment des personnes appartenant à la minorité druze, n'ont pas cessé depuis la chute de Bachar el-Assad ;

- et celles de la représentante du ministre de l'intérieur, qui relève que la requérante, qui a déposé une demande de visa, est en mesure de quitter de son domicile.

La clôture de l'instruction a été reportée au 8 août 2025 à 10 heures.

Considérant ce qui suit :

1. M. F D, ressortissant syrien, a été admis au bénéfice de la protection subsidiaire par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 12 avril 2023. Des demandes de visa de long séjour ont été présentées afin de permettre à son épouse, Mme B D, et à ses deux enfants, C et A D, de le rejoindre en France au titre de la réunification familiale. L'autorité consulaire française à Beyrouth a délivré les visas sollicités à l'épouse de M. D et à son fils C, mais a, par une décision du 25 mars 2024, rejeté la demande de sa fille, A D, au motif que cette dernière était âgée de plus de dix-neuf lors du dépôt de sa demande de visa. Par la présente requête, Mme A D demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de cette décision et de la décision implicite, née le 24 juin 2024, par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Beyrouth.

2. Il résulte des dispositions de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que les conclusions à fin de suspension de la requête de Mme D doivent être regardées comme dirigées contre la seule décision implicite de rejet de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 24 juin 2024.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () "

En ce qui concerne l'urgence :

4. Eu égard à la durée de séparation de Mme D d'avec les autres membres de sa famille, qui ont rejoint le territoire français et à sa situation d'isolement en Syrie, la condition d'urgence posée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite dans les circonstances de l'espèce.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sécurité publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision de refus de visa attaquée.

7. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions prévues par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens invoqués, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision implicite de rejet née le 24 juin 2024 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ".

9. La présente ordonnance implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire procéder au réexamen de la demande de visa de Mme D dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 800 euros au titre des frais exposés par Mme D et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours préalable formé par Mme D contre la décision de l'autorité consulaire française à Beyrouth du 25 mars 2024 est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire procéder au réexamen de la demande de visa de Mme D dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 800 (huit cents) euros à Mme D au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A D et au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur.

Fait à Nantes, le 13 août 2025.

La vice-présidente, juge des référés,

V. POUPINEAU La greffière,

M-C. MINARD

La République mande et ordonne au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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