Texte intégral
Vu les procédures suivantes :
I. Sous le n° 2518020, par une requête enregistrée le 15 octobre 2025, régularisée le 20 octobre suivant, Mme D... A..., représentée par Me Ntsama, demande au tribunal :
d’annuler la décision du ministre de l’intérieur du 19 août 2025 en tant qu’elle refuse, après réexamen, de lui délivrer un visa d’entrée et de long séjour en France en qualité de membre de la famille d’un bénéficiaire de passeport talent ;
d’enjoindre au ministre de l’intérieur de faire délivrer les visas demandés par Mme D... A... et ses enfants dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à lui verser sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen particulier de sa situation ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation dès lors que les actes d’état civil produits sont authentiques ;
- elle méconnaît l’autorité de la chose jugée et le caractère exécutoire des décisions juridictionnelles dès lors qu’elle reprend les mêmes motifs que la décision de rejet annulée par le tribunal administratif de Nantes ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant.
Par un mémoire en défense enregistré le 30 décembre 2025, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par Mme A... ne sont pas fondés.
II. Sous le n° 2518204, par une requête enregistrée le 16 octobre 2025, M. B... C..., agissant en qualité de représentant légal de M. F... B... C..., et représenté par Me Ntsama, demande au tribunal :
d’annuler la décision du ministre de l’intérieur du 19 août 2025 en tant qu’elle refuse, après réexamen, de délivrer un visa d’entrée et de long séjour en France en qualité de membre de la famille d’un bénéficiaire de passeport talent au jeune F... B... C... ;
d’enjoindre au ministre de l’intérieur de réexaminer le visa demandé à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à lui verser sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen particulier de la situation du demandeur ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation dès lors que les actes d’état civil produits sont authentiques ;
- elle méconnaît l’autorité de la chose jugée et le caractère exécutoire des décisions juridictionnelles dès lors qu’elle reprend les mêmes motifs que la décision de rejet annulée par le tribunal administratif de Nantes ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant.
Par un mémoire en défense enregistré le 30 décembre 2025, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. C... ne sont pas fondés.
III. Sous le n° 2518208, par une requête enregistrée le 16 octobre 2025, M. B... C..., agissant en qualité de représentant légal de Mme E... B... C..., représenté par Me Ntsama, demande au tribunal :
d’annuler la décision du ministre de l’intérieur du 19 août 2025 en tant qu’elle refuse, après réexamen, de délivrer un visa d’entrée et de long séjour en France en qualité de membre de la famille d’un bénéficiaire de passeport talent à la jeune E... B... C... ;
d’enjoindre au ministre de l’intérieur de réexaminer le visa demandé à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à lui verser sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen particulier de la situation de la demanderesse ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation dès lors que les actes d’état civil produits sont authentiques ;
- elle méconnaît l’autorité de la chose jugée et le caractère exécutoire des décisions juridictionnelles dès lors qu’elle reprend les mêmes motifs que la décision de rejet annulée par le tribunal administratif de Nantes ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant.
Par un mémoire en défense enregistré le 30 décembre 2025, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. C... ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de M. Ossant a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
M. C..., ressortissant malien, s’est vu délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention « passeport talent ». Mme A..., qu’il présente comme son épouse, ainsi que les jeunes F... B... C... et E... B... C..., qu’il présente comme ses enfants, ont sollicité la délivrance de visas d’entrée et de long séjour en France en qualité de membre de la famille d’un bénéficiaire d’un passeport talent auprès de l’autorité consulaire française à Bamako (Mali). Par trois décisions du 15 décembre 2023, cette autorité a refusé de délivrer les visas demandés. Par une décision implicite résultant du silence gardé pendant un délai de deux mois, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé le 29 décembre 2023 contre ces décisions consulaires. Par un jugement nos 2403411, 2403412 et 2403415 du 18 août 2025, le tribunal administratif de Nantes a annulé la décision implicite de rejet de la commission de recours et a enjoint au ministre de l’intérieur de procéder au réexamen des demandes de visa de Mme A... et des enfants F... B... C... et E... B... C.... Par une décision du 19 août 2025, le ministre de l’intérieur a refusé, après réexamen, de délivrer les visas sollicités. Par leurs requêtes, les requérants demandent au tribunal d’annuler la décision du 19 août 2025 du ministre de l’intérieur portant sur les trois demandeurs.
Les requêtes nos 2518020, 2518204 et 2518208 portent sur la même décision et ont fait l’objet d’une instruction commune. Il y a donc lieu de les joindre pour y statuer par un même jugement.
En premier lieu, pour refuser la délivrance des visas sollicités, le ministre de l’intérieur s’est fondé sur le motif tiré de ce que, en application notamment de l’article L. 811-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, des incohérences relevées dans les actes d’état civil produits, qui sont détaillées dans la décision attaquée, sont de nature à faire douter de la réalité des liens de mariage et de filiation de Mme A.... Une telle motivation comporte, avec suffisamment de précision, les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, la décision attaquée est suffisamment motivée au regard des exigences des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l’administration. Il suit de là que le moyen tiré de l’insuffisance de motivation doit être écarté.
En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, au vu en particulier de la motivation citée au point précédent, que le ministre de l’intérieur n’aurait pas procédé à un examen particulier de la situation des demandeurs. Par suite, le moyen soulevé en ce sens doit être écarté.
En troisième lieu, aux termes de l’article L. 312-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Tout étranger souhaitant entrer en France en vue d’y séjourner pour une durée supérieure à trois mois doit solliciter auprès des autorités diplomatiques et consulaires françaises un visa de long séjour dont la durée de validité ne peut être supérieure à un an. / Ce visa peut autoriser un séjour de plus de trois mois à caractère familial, en qualité de visiteur, d’étudiant, de stagiaire ou au titre d’une activité professionnelle (…) ». Aux termes de l’article L. 421-22 du même code : « S’il est âgé d’au moins dix-huit ans, le conjoint de l’étranger mentionné aux articles L. 421-9, L. 421-11 et L. 421-13-1 à L. 421-21 se voit délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention « passeport talent (famille) » d’une durée égale à la période de validité restant à courir de la carte de séjour de son conjoint. / Cette carte est délivrée, dans les mêmes conditions, aux enfants du couple entrés mineurs en France, dans l’année qui suit leur dix-huitième anniversaire ou lorsqu’ils entrent dans les prévisions de l’article L. 421-35, pour une durée égale à la période de validité restant à courir de la carte de séjour de leur parent. ». Aux termes de l’article R. 421-11 de ce code : « Lorsque l’étranger qui sollicite la délivrance de la carte de séjour pluriannuelle portant la mention « talent », « talent-salarié qualifié », « passeport talent-carte bleue européenne », « talent-profession médicale et de la pharmacie », « passeport talent-chercheur », « passeport talent-chercheur-programme de mobilité », « talent-porteur de projet » ou « passeport talent (famille) » prévue aux articles L. 421-9, L. 421-11, L. 421-13-1 à L. 421-21, L. 421-22 et L. 421-23 réside hors de France, la décision de délivrance du titre de séjour sollicitée est prise par l’autorité diplomatique et consulaire. ».
Aux termes de l’article L. 811-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « La vérification de tout acte d’état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l’article 47 du code civil. ». Aux termes de l’article 47 du code civil : « Tout acte de l’état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d’autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l’acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ». Il résulte de ces dispositions que la force probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d’établir que l’acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu’un acte d’état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu’il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l’instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d’apprécier les conséquences à tirer de la production par l’étranger d’une carte consulaire ou d’un passeport dont l’authenticité est établie ou n’est pas contestée, sans qu’une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.
Il ressort des pièces du dossier que, pour établir l’identité de Mme A... et son lien matrimonial avec M. C..., bénéficiaire d’un passeport talent, ont été produits une copie, délivrée le 30 septembre 2022 par le centre d’état civil principal de la commune V du district de Bamako (Mali), d’un extrait d’acte de naissance n° 0324/001 établi par le centre spécial d’état civil du ministère de l’administration territoriale et des collectivités locales (Mali) dans les registres de l’année 2001, ainsi qu’un extrait, délivré le 28 mars 2023 par le centre d’état civil de la commune de Béoumi (Côte d’Ivoire), d’un acte de naissance n° 3120 dressé le 30 décembre 2022 par ce même centre suivant un jugement supplétif d’acte de naissance n° 607 rendu le 14 décembre 2022 par le tribunal de première instance de Bouaké (Côte d’Ivoire). Or, s’agissant de l’acte de naissance ivoirien, comme le fait valoir le ministre en défense, le jugement supplétif que cet acte transcrit n’est pas produit à l’instance, sans que les requérants ne justifient de l’impossibilité de le faire. Ainsi, dès lors qu’un acte de naissance dressé en exécution d’une décision de justice est indissociable de celle-ci, l’acte de naissance ivoirien n° 3120 ne peut être regardé comme revêtu d’une valeur probante. S’agissant de l’acte de naissance malien, le ministre produit en défense un courrier du 18 mai 2023 de l’officier d’état civil du centre spécial d’état civil du ministère de l’administration territoriale et des collectivités locales indiquant que, à la suite d’une levée d’acte sollicitée par les autorités consulaires françaises, il a été identifié que l’acte de naissance malien appartient à un tiers. Si les requérants produisent en réplique le volet n° 3 de l’acte de naissance n° 0324/001, délivré au déclarant, ainsi qu’un nouvel extrait du même acte délivré le 19 juin 2024 par le centre d’état civil secondaire de la commune de Sabalibougou (Mali), authentifié par le ministère des affaires étrangères et de la coopération internationale malien, ils ne produisent pas la souche de l’acte de naissance litigieux, alors qu’il ressort du courrier de l’officier d’état civil du centre spécial d’état civil du ministère de l’administration territoriale et des collectivités locales que, en application de la législation malienne, les copies littérales d’actes de naissance ne peuvent être délivrées que sur demande des intéressés, leurs ascendants ou descendants. Dans ces conditions, alors que les requérants n’apportent aucune justification à l’anomalie identifiée lors de la levée d’acte, l’acte de naissance malien n° 0324/001 ne peut être regardé comme authentique et, par conséquent, comme étant revêtu d’une valeur probante. Par suite, alors que le seul acte de mariage des requérants ne permet pas, à lui seul, d’établir l’identité de Mme A..., cette identité et le lien matrimonial de l’intéressée ne peuvent être regardé comme établis. Ainsi, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que le ministre de l’intérieur a fait une inexacte application des dispositions mentionnées aux points 5 et 6 en rejetant le recours dont il était saisi pour le motif cité au point 3.
En quatrième lieu, dès lors qu’il résulte seulement du jugement nos 2403411, 2403412 et 2403415 du 18 août 2025 par lequel le tribunal administratif de Nantes a prononcé l’annulation de la décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France rejetant les demandes de visa des trois demandeurs, que cette décision était entachée d’une insuffisance de motivation, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que la décision du ministre de l’intérieur, fondée sur un motif distinct, méconnaîtrait l’autorité de la chose jugée par le jugement précité. En outre, les requérants ne peuvent utilement faire valoir que la décision attaquée méconnaîtrait le caractère exécutoire des décisions juridictionnelles, le litige ne portant pas sur l’exécution du jugement nos 2403411, 2403412 et 2403415 du 18 août 2025 du tribunal administratif de Nantes.
En cinquième et dernier lieu, eu égard à ce qui a été dit au point 7, et notamment en l’absence d’identité et de lien matrimonial établis pour Mme A..., et alors que les requérants n’apportent aucun élément de nature à justifier du maintien des liens entre M. C... et les jeunes F... B... C... et E... B... C..., ceux-ci ne sont pas fondés à soutenir que la décision du ministre de l’intérieur méconnaîtrait les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ou celles du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant
Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation présentées dans les trois requêtes de Mme A... et M. C... doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d’injonction sous astreinte également présentées dans ces requêtes et celles relatives aux frais liés au litige.
D E C I D E :
Article 1er : La requête n° 2518020 de Mme A... et les requêtes nos 2518204 et 2518208 de M. C... sont rejetées.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D... A..., à M. B... C... et au ministre de l’intérieur.
Délibéré après l’audience du 11 mai 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Picquet, présidente,
M. Cabon, premier conseiller,
M. Ossant, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juin 2026.
Le rapporteur,
L. Ossant
La présidente,
P. Picquet
La greffière,
A. Chabanne
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,