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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2603710

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2603710

mardi 7 avril 2026

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2603710
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation- Etrangers - 15 jours
Avocat requérantSELARL DESMARS BELONCLE BARZ CABIOCH

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a annulé l'arrêté préfectoral interdisant le retour en France d'un ressortissant ivoirien. Le juge a estimé que la décision était insuffisamment motivée, notamment sur l'appréciation des liens personnels et familiaux de l'intéressé en France et sur l'absence de menace pour l'ordre public, au regard des articles L. 612-7 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. L'État a été condamné à verser une somme au requérant.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 23 février 2026, M. B... A..., représenté par Me Cabioch, demande au tribunal :
d’annuler l’arrêté du 3 février 2026 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique lui a interdit le retour en France pour une durée d’un an ;
de mettre à la charge de l’État la somme de 1 800 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision est insuffisamment motivée ;
- cette motivation insuffisante révèle un défaut d’examen réel et sérieux de sa situation ;
- la décision méconnaît son droit d’être entendu garanti par l’article 41 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ;
- elle est entachée d’erreur de droit et d’erreur manifeste d’appréciation au regard de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales en ce que ses attaches sociales, personnelles et familiales se trouvent sur le territoire français ;
- elle méconnaît l’article 3 de la convention internationale des droits de l’enfant en ce qu’elle le sépare de ses enfants dont il partage le quotidien depuis leurs naissances ;
- elle méconnaît l’article L. 612-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle, eu égard à sa situation personnelle et familiale, et à la circonstance qu’il ne représente pas une menace pour l’ordre public ; elle est entachée d’erreur de fait en ce que le préfet a considéré qu’il ne disposait pas d’attaches personnelles et familiales en France ;
- elle méconnaît l’article L. 612-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile en ce que le préfet aurait dû renoncer à édicter une interdiction de retour en raison de sa situation personnelle et familiale et de l’ancienneté de sa présence en France.
La requête a été communiquée au préfet de la Loire-Atlantique qui n’a pas produit de mémoire en défense.
Des pièces produites par le préfet de la Loire-Atlantique ont été enregistrées le 3 mars 2026.
Le président du tribunal a désigné M. Dardé, premier conseiller, pour statuer sur les litiges relevant des procédures prévues par le titre II de livre IX du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Vu les pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Dardé, magistrat désigné ;
- les observations de Me Power, substituant Me Cabioch, avocat de M. A....
Considérant ce qui suit :
M. A..., ressortissant ivoirien né le 11 juin 1999, est entré en France le 12 avril 2019 selon ses déclarations. Il a présenté une demande d’asile successivement rejetée par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, le 27 avril 2021, et par la Cour nationale du droit d'asile, le 5 mai 2022. Il est le père de deux enfants nés à Nantes les 12 juin 2021 et 19 novembre 2022, issus de sa relation avec une compatriote, qu’il a épousée le 23 décembre 2022. Il était en instance de divorce depuis environ un an à la date de la décision en litige. Le préfet de la Loire-Atlantique lui a fait obligation de quitter le territoire dans le délai de trente jours le 29 septembre 2023. Par un arrêté du 3 février 2026, dont M. A... demande l’annulation, le préfet de la Loire-Atlantique lui a interdit le retour en France pour une durée d’un an.
En premier lieu, aux termes de l’article L. 612-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. (…) ». L’article L. 612-10 du même code dispose que : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ».
Il incombe à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.
En l’espèce, l’interdiction de retour prononcée à l’encontre de M. A... mentionne les dispositions de l’article L. 612-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile dont il est fait application, expose avec une précision suffisante les éléments relatifs à la durée et aux conditions de son séjour en France ainsi que ceux attestant de l’examen de la nature et de l’intensité de ses attaches personnelles et familiales en France, et indique qu’il est visé par une obligation de quitter le territoire français prononcée le 29 septembre 2023 qui n’a pas été exécutée par l’intéressé dans le délai de départ volontaire qui lui avait été accordé. Elle est ainsi suffisamment motivée au regard des principes rappelés au point précédent. Par suite, le moyen tiré de l’insuffisante motivation de la décision en litige doit être écarté.
En deuxième lieu, aux termes de l’article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne : « 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / (…) a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; (...). ».
Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne que l’article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne s’adresse uniquement aux institutions, organes et organismes de l’Union. Le moyen tiré de sa violation par une autorité d’un État membre est donc inopérant. Toutefois, il résulte également de cette jurisprudence que le droit d’être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l’Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d’une procédure administrative avant l’adoption de toute décision susceptible d’affecter de manière défavorable ses intérêts. Il n'implique toutefois pas systématiquement l’obligation pour l’administration d’organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l’intéressé, ni même d’inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu’une décision lui faisant grief est susceptible d’être prise à son encontre, l’étranger soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de demander un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte au droit d’être entendu n’est susceptible d’entraîner l’annulation de la décision faisant grief que si la procédure administrative aurait pu, en fonction des circonstances de fait et de droit spécifiques de l’espèce, aboutir à un résultat différent du fait des observations et éléments que l’étranger a été privé de faire valoir.
En l’espèce, d’une part, M. A..., qui a fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire français prononcée deux ans auparavant qu’il n’a pas exécutée, et qui était de ce fait nécessairement conscient de l’irrégularité de son séjour en France, ne pouvait ignorer qu’il était susceptible de faire l’objet de nouvelles mesures destinées à l’éloigner du territoire français ou à l’empêcher d’y revenir. D’autre part, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant aurait été privé de la possibilité de présenter des observations écrites ou orales dans la perspective de l’adoption d’une telle mesure ni, d’ailleurs, que les observations et éléments qu’il était susceptible de faire valoir à cette occasion auraient pu conduire le préfet à prendre une décision différente. Au demeurant, l’intéressé a été interrogé le 3 février 2026 par des agents de la gendarmerie nationale sur sa situation personnelle et familiale ainsi que sur la perspective de son éloignement du territoire, et invité à faire part de ses observations à cet égard. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de l’article 41 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et du droit d’être entendu doivent être écartés.
En troisième lieu, il ne ressort ni de la motivation de la décision en litige, analysée au point 4, ni des autres pièces du dossier, que le préfet de la Loire-Atlantique se serait abstenu de procéder à un examen particulier de la situation de M. A... ou de prendre en considération l’ensemble des critères énoncés à l’article L. 612-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Par suite, les moyens tirés du défaut d’un tel examen et de l’erreur de droit au regard de l’article L. 612-10 doivent être écartés.
En quatrième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. ».
M. A... soutient qu’il réside depuis plus de six ans en France, et y dispose désormais de toutes ses attaches sociales et personnelles. Il indique également être le père de deux enfants âgés de trois et quatre ans, à l’entretien et à l’éducation desquels il contribue quoiqu’il ne partage plus la vie de leur mère. Il n’apporte toutefois pas d’éléments suffisants propres à laisser supposer qu’il entretenait, à la date de la décision contestée, une relation intense et régulière avec ses deux enfants, qui résident exclusivement avec leur mère. Par ailleurs, la circonstance que la vie familiale dont se prévaut un étranger s’est développée à une époque où l’intéressé savait, compte tenu de sa situation au regard du droit au séjour en France, que le maintien de cette vie familiale sur le territoire français revêtirait d’emblée un caractère précaire, est au nombre des éléments à prendre en considération pour l’application des stipulations citées au point précédent, conformément d’ailleurs à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme. Or M. A..., qui n’établit pas la régularité de son entrée en France, n’a été admis à y séjourner qu’à la faveur de l’examen de sa demande d’asile, laquelle a été définitivement rejetée le 19 novembre 2022. Il s’est maintenu irrégulièrement sur le territoire national en dépit de la mesure d’éloignement prononcée à son encontre le 29 septembre 2023. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu’il serait isolé dans son pays d’origine, où il a vécu jusqu’à l’âge de vingt ans. Dans ces conditions, M. A... n’est pas fondé à soutenir que la décision contestée porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis. Par suite, le moyen tiré de la violation de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Les moyens tirés de la violation des articles L. 612-7 et L. 612-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, ainsi que celui tiré de l’erreur manifeste d’appréciation des conséquences de la mesure sur la situation personnelle de l’intéressé, fondés sur des éléments identiques, doivent être écartés pour les mêmes motifs.
En cinquième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Loire-Atlantique aurait entaché sa décision d’erreur de fait en ce qui concerne les attaches personnelles et familiales en France dont le requérant s’est prévalu. Par suite, le moyen soulevé en ce sens ne peut qu’être écarté.
En sixième lieu, aux termes du premier paragraphe de l’article 3 de la convention internationale des droits de l’enfant : « Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ».
Compte tenu de ce qui est dit au point 10 sur les relations entre M. A... et ses deux enfants, le requérant n’est pas fondé à soutenir que la décision contestée méconnaît l’intérêt supérieur de ces derniers. Par suite, le moyen tiré de la violation des stipulations citées ci-dessus doit être écarté.
Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de M. A... ne peuvent qu’être rejetées ainsi, par voie de conséquence, que ses conclusions tendant à l’application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :


Article 1er : La requête de M. A... est rejetée.
Le présent jugement sera notifié à M. B... A..., au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Cabioch.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 avril 2026.




Le magistrat désigné,

A. Dardé
La greffière,

J. Dionis


La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière
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