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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2604049

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2604049

mercredi 1 avril 2026

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2604049
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantBOISSET

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes, statuant en référé précontractuel, rejette la demande de la société Pajarola visant à annuler la procédure de passation d'un marché public de transport de produits de la pêche par la CCI de la Vendée. Le juge estime que les griefs tirés d'une prétendue dénaturation de l'offre de la requérante lors de l'examen des sous-critères techniques et d'une irrégularité dans la méthode de notation ne sont pas fondés. La décision est rendue en application des articles L. 551-1 du code de justice administrative et des dispositions du code de la commande publique.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 27 février et 25 mars 2026, la société Établissements Pajarola et Cie, représentée par Me Boisset, demande au juge des référés statuant en application de l’article L. 551-1 du code de justice administrative :
d’annuler au stade de l’examen des offres la procédure engagée par la chambre de commerce et d’industrie (CCI) de la Vendée en vue de l’attribution d’un marché de transport des produits de la pêche entre la base avancée de l’Île d’Yeu - Port Joinville et la halle à marée des Sables d’Olonne ;
d’enjoindre à la CCI, si elle entend poursuivre la procédure, de procéder au réexamen des offres ;
de mettre à la charge de la CCI de Vendée la somme de 3 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la CCI a dénaturé son offre au regard du sous-critère technique n° 2.1 relatif à la « qualité des moyens techniques et l’adéquation des moyens humains affectés à l’exécution du marché » en minorant l’effectif navigant annoncé dans son offre, en ne tenant pas compte du caractère dédié de l’équipe de sept marins affectés au navire « Casam IV », et en omettant de prendre en considération la domiciliation de l’ensemble de ces marins sur l’Île d’Yeu ; la sous-évaluation de la valeur technique de son offre est susceptible de l’avoir lésée en ce que les quatre points supplémentaires qu’elle aurait pu obtenir sur ce sous-critère lui auraient permis de remporter le marché
- la CCI a encore dénaturé son offre au regard du sous-critère technique n° 2.4 relatif à la « qualité et pertinence des mesures adoptées pour diminuer l’incidence environnementale des prestations » en retenant à tort que son offre ne comportait pas d’éléments chiffrés ni d’indicateurs environnementaux et qu’elle ne s’accompagnait pas d’engagement précis spécifiques à l’exécution du marché ; ce manquement est susceptible de l’avoir lésée compte tenu du faible écart de points ;
- la méthode de notation mise en œuvre par la CCI est irrégulière en ce qu’elle a faussé la pondération des sous-critères techniques prévus dans le dossier de consultation, dès lors que des éléments identiques relatifs à la continuité du service ont été pris en compte pour noter les deux sous-critères distincts n°2.1 relatif à la « qualité des moyens techniques et adéquation des moyens humains affectés à l’exécution du marché » et n° 2.2 « Qualité et pertinence des mesures proposées pour assurer la continuité du service ».
Par un mémoire en défense enregistré le 24 mars 2026, la chambre de commerce et d’industrie de la Vendée, représentée par la société d’avocats Cornet Vincent Ségurel, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de la société Pajarola en application de l’article L. 761 1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- les moyens de la requête tirés de la dénaturation de l’offre sont inopérants en ce qu’ils consistent en une critique de son appréciation de la valeur des offres ;
- les moyen de la société requérante sont infondés.

Par un mémoire enregistré le 25 mars 2026, la société Seaway, représentée par la société d’avocats Fidal, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 5 000 euros soit mise à la charge de la société Pajarola en application de l’article L. 761 1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- les moyens de la société requérante sont inopérants en ce qu’elle n’a pas été lésée par les manquements dont elle se prévaut ;
- les moyens de la société requérante sont infondés.
Par un mémoire distinct enregistré le 25 mars 2026, présenté au titre des dispositions de l’article R. 412-2-1 du code de justice administrative, la société Établissements Pajarola et Cie, représentée par Me Boisset, a exposé au juge des référés les motifs fondant le refus de transmission aux autres parties des pièces qu’elle estime couvertes par le secret des affaires. Ce mémoire a été communiqué.
Des pièces enregistrées le 25 mars 2026 ont été présentées au greffe pour la société Établissements Pajarola et Cie sous une double enveloppe avec la mention « pièces soustraites au contradictoire - article R. 412-2-1 du code de justice administrative ». Ces pièces n’ont pas été communiquées.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :
- le code de la commande publique ;
- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Dardé, premier conseiller, en application de l’article L. 551-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Au cours de l’audience publique tenue le 26 mars 2026 à 9h30 en présence de Mme Bouilland, greffière d’audience, M. Dardé a présenté son rapport et entendu :
les observations de Me Boisset, représentant la société Établissements Pajarola et Cie, et les explications de M. A..., directeur de cette société ;
les observations de Me Pasquet substituant Me Amon, représentant la chambre de commerce et d’industrie de Vendée ;
les observations de Me Collart, représentant la société Seaway.

La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
Sur la régularité de la procédure d’attribution du marché :
Aux termes de l’article L. 551-1 du code de justice administrative : « Le président du tribunal administratif, ou le magistrat qu’il délègue, peut être saisi en cas de manquement aux obligations de publicité et de mise en concurrence auxquelles est soumise la passation par les pouvoirs adjudicateurs de contrats administratifs ayant pour objet l’exécution de travaux, la livraison de fournitures ou la prestation de services, avec une contrepartie économique constituée par un prix ou un droit d’exploitation, la délégation d’un service public ou la sélection d’un actionnaire opérateur économique d’une société d’économie mixte à opération unique. / Le juge est saisi avant la conclusion du contrat. ». L’article L. 551-2 du même code dispose que : « Le juge peut ordonner à l’auteur du manquement de se conformer à ses obligations et suspendre l’exécution de toute décision qui se rapporte à la passation du contrat, sauf s’il estime, en considération de l’ensemble des intérêts susceptibles d’être lésés et notamment de l’intérêt public, que les conséquences négatives de ces mesures pourraient l’emporter sur leurs avantages. Il peut, en outre, annuler les décisions qui se rapportent à la passation du contrat et supprimer les clauses ou prescriptions destinées à figurer dans le contrat et qui méconnaissent lesdites obligations ».
Il appartient au juge administratif, saisi en application de l’article L. 551-1 du code de justice administrative, de se prononcer sur le respect des obligations de publicité et de mise en concurrence incombant à l’administration. En vertu de cet article, les personnes habilitées à agir pour mettre fin aux manquements du pouvoir adjudicateur à ses obligations de publicité et de mise en concurrence sont celles qui sont susceptibles d’être lésées par de tels manquements. Il appartient, dès lors, au juge des référés précontractuels de rechercher si l’opérateur économique qui le saisit se prévaut de manquements qui, eu égard à leur portée et au stade de la procédure auquel ils se rapportent, sont susceptibles de l’avoir lésé ou risquent de le léser, fût-ce de façon indirecte en avantageant un opérateur économique concurrent.
Il n'appartient pas au juge du référé précontractuel, qui doit seulement se prononcer sur le respect, par le pouvoir adjudicateur, des obligations de publicité et de mise en concurrence auxquelles est soumise la passation d'un contrat, de se prononcer sur l'appréciation portée sur la valeur d'une offre ou les mérites respectifs des différentes offres. Il lui appartient, en revanche, lorsqu'il est saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le pouvoir adjudicateur n'a pas dénaturé le contenu d'une offre en en méconnaissant ou en en altérant manifestement les termes et procédé ainsi à la sélection de l'attributaire du contrat en méconnaissance du principe fondamental d'égalité de traitement des candidats.
La chambre de commerce et d’industrie (CCI) de la Vendée a engagé une procédure d’appel d’offres en vue de l’attribution d’un marché de transport des produits de la pêche entre la base avancée de l’Île d’Yeu - Port Joinville et la halle à marée des Sables d’Olonne. Par une lettre du 17 février 2026, la CCI a informé la société Établissements Pajarola et Cie (société Pajarola) du rejet de son offre et de l’attribution du marché à la société Seaway. La société Pajarola demande au juge du référé précontractuel d’annuler cette procédure au stade de l’examen des offres.
Le règlement de la consultation prévoit l’examen des offres au regard d’un critère n°1 correspondant au prix, pondéré à 30 %, d’un critère n°2 se rapportant à la valeur technique, pondéré à 60 %, et d’un critère n°3 se rapportant à la rapidité de la mise en service, pondéré à 10 %. Le critère de la valeur technique comprend un sous-critère n°2.1 intitulé « Qualité des moyens techniques et adéquation des moyens humains affectés à l’exécution du marché », pondéré à 20 %, un sous-critère n°2.2 intitulé « Qualité et pertinence des mesures proposées pour assurer la continuité du service », également pondéré à 20 %, un sous-critère n°2.3, intitulé « Pertinence des mesures proposées pour l’adaptation exceptionnelle du transport aux nécessités du service (…) et du délai maximum de mise en œuvre », pondéré à 10 %, et un sous-critère n°2.4 intitulé « Qualité et pertinence des mesures adoptées pour diminuer l’incidence environnementale des prestations », pondéré à 10 %.
L’offre de la société Seaway, classée première, a reçu 21,52 points s’agissant du critère du prix, 60 points s’agissant du critère technique, soit la note maximale, et 1 point s’agissant du critère de délai de mise en service, soit un total de 82,52 points sur 100. L’offre de la société requérante, classée seconde, a reçu 30 points s’agissant du critère du prix, 39 points s’agissant du critère technique et 10 points s’agissant du critère de délai de mise en service, soit un total de 79 points sur 100. La note de la valeur technique de l’offre de la société requérante se décompose en 16 points sur 20 au regard du sous-critère n°2.1, 10 points sur 20 au regard du sous-critère n°2.2, 8 points sur 10 au regard du sous-critère n°2.3 et 5 points sur 10 au regard du sous-critère n°2.4.
D’une part, il ressort du rapport d’analyse des offres que pour attribuer la note de 16 sur 20 à l’offre de la société requérante sur le sous-critère n°2.1 intitulé « Qualité des moyens techniques et adéquation des moyens humains affectés à l’exécution du marché », la CCI a retenu que le nombre de personnels navigants affectés à l’exécution du marché était de sept et qu’un recrutement supplémentaire était prévu. Or cette société a clairement indiqué dans le mémoire technique joint à son offre, dont l’extrait pertinent est reproduit dans la requête, que le nombre total de personnels navigants affectés à l’exécution du marché était de neuf, sans compter le recrutement complémentaire envisagé. La CCI s’est ainsi fondée sur des faits matériellement inexacts et a dénaturé l’offre de la société requérante sur ce point.
D’autre part, il résulte de l’instruction que le nombre de personnels navigants proposé par la société Pajarola, que la CCI a jugé insuffisant pour garantir la continuité du service en cas d’absence d’un marin, est le seul aspect de cette offre explicitement jugé négativement par la CCI sur ce sous-critère, et qu’il doit ainsi être regardé comme ayant été déterminant dans le choix de la note de 16 sur 20 attribuée. Par suite, eu égard à l’écart de 3,52 points entre la note globale obtenue par la société Seaway et celle obtenue par la société Pajarola, le manquement évoqué au point précédent est susceptible d’avoir lésé cette dernière.
Eu égard au stade de la procédure à laquelle il se rapporte, le manquement retenu aux points précédents est de nature à justifier l’annulation de la procédure litigieuse au stade de l’examen des offres. Par suite, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, il y a lieu d’annuler cette procédure au stade de l’examen des offres et d’enjoindre à la CCI, si elle entend conclure un marché du même objet, de reprendre la procédure de passation à ce stade en se conformant à ses obligations de publicité et de mise en concurrence.
Sur les frais de l’instance :
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société Pajarola, qui n’est pas dans la présente instance la partie perdante, les sommes demandées par la CCI et la société Seaway au titre des frais exposés par elles et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la CCI une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société Pajarola et non compris dans les dépens.


ORDONNE :


Article 1er : La procédure de mise en concurrence engagée par la chambre de commerce et d’industrie (CCI) de la Vendée en vue de l’attribution d’un marché de transport des produits de la pêche entre la base avancée de l’Île d’Yeu - Port Joinville et la halle à marée des Sables d’Olonne, est annulée au stade de l’examen des offres.
Il est enjoint à la CCI, si elle entend conclure un marché de même objet, de reprendre la procédure de passation au stade de l’examen des offres en se conformant à ses obligations de publicité et de mise en concurrence.
La CCI versera à la société Établissements Pajarola et Cie la somme de 1 500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Les conclusions présentées par la CCI et la société Seaway au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
La présente ordonnance sera notifiée à la société Établissements Pajarola et Cie, à la chambre de commerce et d’industrie de la Vendée et à la société Seaway.
Fait à Nantes le 1er avril 2026.




Le juge des référés,

A. DARDÉ
La greffière,

A.-L. BOUILLAND



La République mande et ordonne au préfet de la Vendée, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
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