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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2000406

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2000406

jeudi 15 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2000406
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantGUEREKOBAYA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 22 janvier 2020, le président du tribunal administratif de Paris a transmis au tribunal administratif d'Orléans le dossier de la requête de Mme B C.

Par une requête, enregistrée le 23 janvier 2020 et des mémoires complémentaires, enregistrés le 27 mars 2020 et le 9 avril 2023, Mme B C, représentée par Me Guerekobaya, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du Conseil national de l'Ordre des médecins du 3 octobre 2019 ;

2°) d'enjoindre au Conseil national de l'Ordre des médecins de réexaminer sa plainte ;

3°) de mettre à la charge du Conseil national de l'Ordre des médecins le versement de la somme de 2 000 euros à Me Guerekobaya au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de condamner le Conseil national de l'Ordre des médecins aux entiers dépens conformément aux dispositions relatives à l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la décision n'est pas motivée ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, le docteur A ayant méconnu les obligations déontologiques qui résultent des articles R. 4127-7, R. 4127-9, R. 4127-37-2, R. 4127-38, R. 4127-47 et l'ordre national des médecins ayant par conséquent mal apprécié les manquements commis en refusant de saisir la chambre disciplinaire de première instance de l'Ordre des médecins du Centre-Val de Loire ;

- la décision méconnaît son droit à un recours effectif.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 mars 2020, le Conseil national de l'Ordre des médecins conclut au rejet de la requête.

Le Conseil national de l'Ordre des médecins fait valoir que les moyens ne sont pas fondés.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Viéville,

- et les conclusions de Mme Palis De Koninck, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. A la suite d'une chute le 14 octobre 2018 avec perte de connaissance, le père de Mme B C, âgé de quatre-vingts ans et atteint de la maladie d'Alzheimer, a été transporté par les pompiers au service des urgences du centre hospitalier de Chartres. Il a ensuite été transféré dans le service de réanimation pour un hématome sous-dural hémisphérique droit avec engagement sous falcoriel et temporal. Il est décédé d'un arrêt cardiaque sous ventilation mécanique dans le service de réanimation le 20 novembre 2018. Par courrier du 14 décembre 2018, la famille de M. C a saisi le conseil départemental d'Eure-et-Loir de l'Ordre des médecins d'une plainte à l'encontre du docteur A, praticien hospitalier exerçant au centre hospitalier de Chartres. Une conciliation a été organisée le 5 février 2019 à l'issue de laquelle un procès-verbal de non-conciliation a été établi. Lors de sa séance du 28 février 2019, le conseil départemental d'Eure-et-Loir de l'Ordre des médecins a décidé de ne pas déférer le docteur A devant la juridiction disciplinaire. Par courriers des 12 avril et 22 mai 2019, Mme C a saisi le Conseil national de l'Ordre des médecins de ses griefs contre le docteur A. Le Conseil national de l'Ordre des médecins a décidé, le 3 octobre 2019 de ne pas saisir la chambre disciplinaire de première instance du Centre-Val-de-Loire d'une plainte à l'encontre du praticien. C'est la décision attaquée.

Sur la légalité de la décision attaquée :

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 4127-112 du code de la santé publique :

" Toutes les décisions prises par l'ordre des médecins en application du présent code de déontologie doivent être motivées. / Celles de ces décisions qui sont prises par les conseils départementaux peuvent être réformées ou annulées par le conseil national soit d'office, soit à la demande des intéressés ; celle-ci doit être présentée dans les deux mois de la notification de la décision ". D'une part, les décisions visées par ces dispositions sont les décisions d'ordre administratif prises par les instances ordinales en application du code de déontologie des médecins, lesquelles ne comprennent pas les décisions que ces instances peuvent prendre en matière disciplinaire, comme celles mentionnées aux articles L. 4124-2 et L. 4123-2 du code de la santé publique. D'autre part, lorsque l'attention du conseil départemental de l'Ordre des médecins a été appelée par un particulier sur un acte réalisé, au titre de ses fonctions publiques, par un médecin chargé d'un service public, la décision par laquelle cette autorité retient qu'il n'y a pas lieu de traduire ce médecin devant la juridiction disciplinaire, laquelle procède ainsi qu'il a été dit de l'exercice du large pouvoir d'appréciation dont il dispose quant à l'opportunité d'engager une telle procédure, ne constitue pas, à l'égard du particulier concerné, une décision administrative individuelle défavorable, au sens de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. Ainsi, elle n'a pas à être motivée en application de cet article. Dès lors, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision litigieuse doit être écarté comme inopérant.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 4123-2 du code de la santé publique : " Il est constitué auprès de chaque conseil départemental une commission de conciliation composée d'au moins trois de ses membres. () / Lorsqu'une plainte est portée devant le conseil départemental, son président en accuse réception à l'auteur, en informe le médecin () mis en cause et les convoque dans un délai d'un mois à compter de la date d'enregistrement de la plainte en vue d'une conciliation. En cas d'échec de celle-ci, il transmet la plainte à la chambre disciplinaire de première instance avec l'avis motivé du conseil dans un délai de trois mois à compter de la date d'enregistrement de la plainte, en s'y associant le cas échéant. / () / En cas de carence du conseil départemental, l'auteur de la plainte peut demander au président du conseil national de saisir la chambre disciplinaire de première instance compétente. Le président du conseil national transmet la plainte dans le délai d'un mois ".

4. Par dérogation à ces dispositions, l'article L. 4124-2 du code de la santé publique prévoit, s'agissant des " médecins () chargés d'un service public et inscrits au tableau de l'ordre ", qu'ils " ne peuvent être traduits devant la chambre disciplinaire de première instance, à l'occasion des actes de leur fonction publique, que par le ministre chargé de la santé, le représentant de l'Etat dans le département, le directeur général de l'agence régionale de santé, le procureur de la République, le conseil national ou le conseil départemental au tableau duquel le praticien est inscrit () ". Les personnes et autorités publiques mentionnées à cet article ont seules le pouvoir de traduire un médecin chargé d'un service public devant la juridiction disciplinaire à raison d'actes commis dans l'exercice de cette fonction publique. En particulier, un conseil départemental de l'ordre des médecins exerce, en la matière, une compétence propre et les décisions par lesquelles il décide de ne pas déférer un médecin devant la juridiction disciplinaire peuvent faire directement l'objet d'un recours pour excès de pouvoir devant la juridiction administrative.

5. Mme C soutient que la décision est entachée d'une erreur de droit et expose que si le Conseil national de l'Ordre des médecins estimait ne pas avoir la compétence requise pour apprécier les différents griefs relevés à l'encontre du docteur A, il lui incombait de déclarer recevable et bien-fondé sa plainte. Cependant, en fondant sa décision sur les dispositions précitées, le conseil n'a commis aucune erreur de droit.

6. En troisième lieu, Mme C soutient que la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation. Elle reproche au docteur A de ne pas avoir mis en œuvre les dispositions du IV de l'article R. 4127-37-2 du code de la santé publique, relatives à la limitation et à l'arrêt des traitements et soutient qu'elle n'a été informée par le praticien ni de la motivation ni de la date de la décision d'arrêter le traitement de M. C, son père. Mme C estime par ailleurs que ce même praticien, en ne réanimant pas son père à la suite d'un arrêt cardiaque survenu le 20 novembre 2018, a méconnu les dispositions des articles R. 4127-9, R. 4127-38 et R. 4127-47 du code de la santé publique.

7. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du compte-rendu d'hospitalisation de M. C, que celui-ci a été admis aux urgences du centre hospitalier de Chartres à la suite d'un hématome sous-dural et qu'il présentait des antécédents de diabète insulino-dépendant, d'hypertension artérielle et de maladie d'Alzheimer évoluée. Le service de neurochirurgie de l'hôpital a, à deux reprises, estimé qu'il n'y avait pas d'indication opératoire. L'évolution n'a pas été favorable. Une procédure collégiale conduisant à proposer une limitation et un arrêt des thérapeutiques actives pour éviter une obstination déraisonnable a été engagée, avec avis du médecin gériatrique et de l'ensemble de l'équipe de réanimation, ainsi que l'avis d'un neurologue. La famille a régulièrement été informée de l'évolution défavorable, notamment au cours de deux entretiens sur l'état de santé de M. C, durant lesquels les proches ont été avisés que son évolution conduirait à terme vers un état pauci-relationnel ainsi que de l'absence de toute possibilité de retour à l'état antérieur et de la survenue inéluctable d'un décès à l'hôpital. Néanmoins, la famille a fait part de son refus d'une mise en œuvre d'une limitation et d'un arrêt des thérapeutiques actives. La décision a donc été prise du maintien de l'ensemble des traitements, à savoir ventilation, aspiration entérale ou parentérale selon la tolérance de la nutrition entérale et hydratation, en laissant en place une voie veineuse centrale.

8. Ainsi, la description dans le compte-rendu d'hospitalisation tant de la procédure mise en œuvre que des soins apportés à M. C depuis son admission au centre hospitalier jusqu'à son décès survenu le 20 novembre 2018, et de l'information délivrée à sa famille, ne permet pas de caractériser un manquement du docteur A à ses obligations et montre une prise en charge et un maintien des traitements sur un patient au pronostic qualifié de sombre dès son admission et dont l'évolution n'a pas été favorable. De même, si Mme C affirme encore qu'aucune thérapeutique n'a été mise en place par le docteur A au jour de la survenance de l'arrêt cardiaque de son père, en raison de l'âge de ce dernier et de ses antécédents médicaux, en violation des dispositions du code de la santé publique, il ne ressort aucunement des pièces du dossier que tel aurait été le cas.

9. Ainsi, il ne ressort pas des pièces du dossier que le Conseil national de l'Ordre des médecins aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de déposer une plainte à l'encontre du docteur A.

10. En dernier lieu, Mme C invoque une violation des stipulations des articles 6-1 et 13 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales qui garantissent à toute personne le droit à un recours effectif. Cependant, alors que la décision du Conseil national de l'Ordre des médecins refusant de saisir la chambre disciplinaire de l'ordre des médecins des agissements d'un médecin chargé d'un service public peut être déférée à la juridiction administrative, son droit à un recours effectif est ainsi nécessairement préservé. Au demeurant, il appartient à la requérante, qui invoque des fautes dans les conditions de prise en charge de son père aux urgences du centre hospitalier de Chartres, si elle s'y croit fondée, d'introduire une action tendant à la réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi du fait des agissements de cet établissement. Le moyen est dès lors écarté.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 3 octobre 2019 du Conseil national de l'Ordre des médecins doivent être rejetées.

Sur les autres conclusions :

12. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction ne peuvent dès lors qu'être également rejetées.

13. Par ailleurs, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du Conseil national de l'Ordre des médecins, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme dont la requérante sollicite le versement au titre des frais de justice.

14. Enfin, dès lors qu'aucun dépens n'a été exposé pour les besoins de l'instance, les conclusions de Mme C tendant à ce que les dépens soient mis à la charge du centre hospitalier de Chartres doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C et au Conseil national de l'Ordre des médecins.

Délibéré après l'audience du 1er juin 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rouault-Chalier, présidente,

M. Viéville, premier conseiller,

M. Nehring, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juin 2023.

Le rapporteur,

Sébastien VIEVILLE

La présidente,

Patricia ROUAULT-CHALIER

La greffière,

Agnès BRAUD

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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