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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2003505

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2003505

vendredi 28 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2003505
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantSELARL BERNABEU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 8 et 21 octobre 2020, le 3 novembre 2020 et le 17 février 2021, la SAS The Factory Bowling, représentée par la SELARL Bernabeu, avocat, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 septembre 2020 par lequel le préfet du Loiret a prononcé la fermeture administrative, pour une durée de quarante-cinq jours, de l'établissement qu'elle exploite à Saint-Denis-en-Val ;

2°) de mettre une somme de 3 000 euros à la charge de l'Etat, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La SAS The Factory Bowling soutient que :

- l'arrêté attaqué, qui vise le code pénal sans autre précision, est insuffisamment motivé en droit ;

- en se fondant sur les éléments de l'enquête de police judiciaire ouverte à la suite de l'accident mortel survenu le 16 février 2020, l'arrêté méconnaît le principe de séparation des autorités administratives et judiciaires proclamé par la loi des 16 et 24 août 1790 et réaffirmé par la loi du 16 fructidor an III ; en outre ces pièces ne sont pas communiquées, ce qui la place dans l'impossibilité de les discuter et donc de se défendre ;

- l'arrêté en litige est entaché d'une erreur sur l'exactitude matérielle des faits que le préfet a appréciés de manière erronée, dès lors qu'il s'est fondé sur une simple supputation et qu'aucun manquement de la société ni de son gérant n'est caractérisé en l'espèce ;

- la sanction infligée, en l'absence de lien direct entre les conditions d'exploitation de l'établissement et l'accident, porte une atteinte injustifiée et disproportionnée à la liberté d'entreprise, du commerce et de l'industrie.

Par un mémoire enregistré le 13 janvier 2021, le préfet du Loiret conclut au rejet de la requête.

Le préfet soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- et les conclusions de Mme Doisneau-Herry, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Il ressort des pièces du dossier que, le dimanche 16 février 2020 vers 2 h 30, un accident de la circulation s'est produit à Saint-Denis-en-Val (Loiret), à proximité de l'établissement " The Factory Bowling ". Le jeune conducteur du véhicule, qui présentait une alcoolémie de 1,72 g/l, a été tué dans cet accident, après avoir percuté un arbre. L'enquête de police ayant permis de constater que le jeune homme avait consommé de l'alcool dans le débit de boissons exploité par la SAS The Factory Bowling, le préfet du Loiret a informé cette société, par un courrier du 10 juillet 2020, qu'il envisageait d'ordonner la fermeture de son établissement pour une durée de quarante-cinq jours sur le fondement du 2 de l'article L. 3332-15 du code de la santé publique, et l'a invitée à présenter ses observations sur la mesure ainsi envisagée. Après que la société requérante a présenté ses observations écrites, par un courrier de son conseil reçu le 23 juillet 2020, et orales, au cours d'un entretien qui s'est déroulé le 7 septembre 2020, le préfet du Loiret, par un arrêté du 11 septembre 2020, a prononcé la fermeture administrative, pour une durée de quarante-cinq jours, de l'établissement " The Factory Bowling ". La société requérante demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 3332-15 du code de la santé publique : " 1. La fermeture des débits de boissons et des restaurants peut être ordonnée par le représentant de l'Etat dans le département pour une durée n'excédant pas six mois, à la suite d'infractions aux lois et règlements relatifs à ces établissements () / 2. En cas d'atteinte à l'ordre public, à la santé, à la tranquillité ou à la moralité publiques, la fermeture peut être ordonnée par le représentant de l'Etat dans le département pour une durée n'excédant pas deux mois () / 2 bis. L'arrêté ordonnant la fermeture sur le fondement des 1 ou 2 du présent article est exécutoire quarante-huit heures après sa notification lorsque les faits le motivant sont antérieurs de plus de quarante-cinq jours à la date de sa signature () / 4. Les crimes et délits ou les atteintes à l'ordre public pouvant justifier les fermetures prévues au 2 () doivent être en relation avec la fréquentation de l'établissement ou ses conditions d'exploitation () ".

3. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent.

A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

4. En premier lieu, l'arrêté attaqué, motivé par le trouble à l'ordre public constitué par l'accident mortel de la circulation survenu le 16 février 2020, est ainsi fondé sur le 2 de l'article L. 3332-12 du code de la santé publique, qui est mentionné dans ses visas avec le 2 bis du même article. Si le préfet a également visé " le code pénal ", il n'a tiré aucune conséquence de ce visa, qui a ainsi un caractère surabondant. Par suite, la SAS The Factory Bowling n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté attaqué serait insuffisamment motivé en droit, faute pour le préfet d'avoir précisé les articles du code pénal dont il faisait application.

5. En deuxième lieu, le principe de séparation des autorités administratives et judiciaires ne fait pas obstacle à ce qu'une décision administrative soit fondée sur des éléments recueillis au cours d'une enquête judiciaire. La société requérante ne peut à cet égard se prévaloir du " guide des débits de boissons " élaboré par le ministre de l'intérieur et le ministre chargé de la santé, qui est dépourvu de toute portée réglementaire. Par suite, le préfet du Loiret n'a commis aucune irrégularité en mentionnant les auditions réalisées dans le cadre de l'enquête de police. Par ailleurs, le préfet n'était pas tenu de communiquer à la SAS The Factory Bowling les procès-verbaux de ces auditions.

6. En troisième lieu, l'arrêté attaqué rappelle que l'accident, qui s'est produit à 2 h 30 du matin à proximité de l'établissement " The Factory Bowling ", a impliqué un jeune homme âgé de vingt ans, fortement alcoolisé, qui avait consommé des doses importantes de whisky dans l'établissement. L'arrêté indique que l'établissement était toujours ouvert à 2 h 00 du matin, alors qu'il ne disposait d'aucune dérogation pour une ouverture au-delà de 1 h 00 du matin, et qu'ainsi " pour partie, le défunt a pu s'alcooliser au-delà du raisonnable, sur une plage horaire où l'établissement aurait dû être fermé ".

7. D'une part, en indiquant que le jeune homme " a pu " s'alcooliser au-delà du raisonnable sur une plage horaire où l'établissement " The Factory Bowling " aurait dû être fermé, le préfet a ainsi entendu, non pas émettre une hypothèse, mais se fonder sur le fait que l'intéressé a eu effectivement la possibilité de s'alcooliser dans l'établissement après l'horaire normal de fermeture. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet se serait fondé sur de simples supputations.

8. D'autre part, pour contester le lien entre l'accident de la circulation et la fréquentation ou les conditions d'exploitation de son établissement, la SAS The Factory Bowling fait valoir qu'elle dispose de doseurs à bille et de verres avec mesure qui sont utilisés par ses employés, qu'elle met des alcootests à la disposition de ses clients, qu'elle participe aux actions de sécurité routière et qu'elle ne sert jamais de boissons alcoolisées à une personne en état d'ivresse manifeste. S'agissant plus particulièrement de l'accident du 16 février 2020, elle fait valoir que la victime faisait partie d'un groupe de six personnes et que si ce jeune homme a acheté plusieurs fois des verres au bar, il a emporté les boissons à la table du groupe et qu'ainsi le personnel n'était pas en mesure de contrôler à qui elles étaient destinées. Enfin, pour preuve de ce que l'état d'ivresse du jeune homme n'était pas manifeste, la société relève que ses amis, dont deux étaient selon elle désignés comme " capitaines de soirée ", l'ont jugé apte à reprendre son véhicule personnel.

9. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le jeune homme, arrivé dans l'établissement au plus tard à 23 h 41 - horaire figurant sur la photographie produite par la requérante -, y est resté jusqu'à environ 2 h 00 du matin, avant de le quitter et, après avoir parcouru trois kilomètres en voiture, de percuter un arbre. Il n'est pas contesté qu'il a consommé de l'alcool au sein de l'établissement, notamment après 1 h 00 du matin - horaire auquel l'établissement aurait dû fermer en application de l'arrêté préfectoral réglementant les horaires d'ouverture et de fermeture des établissements relevant du régime des débits de boissons - et qu'ainsi la fermeture tardive de l'établissement " The Factory Bowling " a contribué à la forte alcoolisation qui est à l'origine de l'accident. Par suite, le trouble à l'ordre public doit être regardé comme en relation avec la fréquentation de l'établissement ou ses conditions d'exploitation. Le préfet pouvait ainsi prendre une décision de fermeture administrative sur le fondement du 2 de l'article L. 3332-15 du code de la santé publique.

10. En quatrième lieu, eu égard à la gravité du trouble à l'ordre public constaté, le préfet du Loiret n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en fixant à quarante-cinq jours la durée de la fermeture.

11. Enfin, dès lors que les faits étaient de nature à justifier une décision de fermeture administrative en application des dispositions législatives précitées et que la durée de la fermeture prononcée n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation, la société requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet du Loiret aurait porté une atteinte injustifiée et disproportionnée à la liberté d'entreprendre et à la liberté du commerce et de l'industrie.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la SAS The Factory Bowling tendant à l'annulation de l'arrêté du 11 septembre 2020 susvisé du préfet du Loiret doivent être rejetées.

Sur les conclusions relatives aux frais exposés et non compris dans les dépens :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la SAS The Factory Bowling demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SAS The Factory Bowling est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SAS The Factory Bowling et à la préfète du Loiret.

Délibéré après l'audience du 14 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Dorlencourt, président,

Mme Le Toullec, première conseillère,

M. Lardennois, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 octobre 2022.

L'assesseure la plus ancienne,

Hélène LE TOULLEC

Le président-rapporteur,

Frédéric A

La greffière,

Isabelle METEAU

La République mande et ordonne à la préfète du Loiret en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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