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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2004121

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2004121

mardi 11 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2004121
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantAUBRY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 novembre 2020 et un mémoire, enregistré le

19 juin 2023, M. A B, représenté par Me Aubry, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision refusant de communiquer les documents réglementant la fouille intégrale dans l'établissement pénitentiaire ;

2°) d'annuler les décisions autorisant les fouilles intégrales réalisées sur sa personne au cours de ses deux périodes de détention à la maison d'arrêt de Tours ;

3°) de mettre à la charge de la maison d'arrêt de Tours la somme de 2 000 euros au profit de son conseil, par application combinée de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 sur l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- s'agissant de la légalité de la décision refusant de communiquer les documents réglementant la fouille intégrale dans l'établissement pénitentiaire : cette décision est communicable ;

- s'agissant de la légalité des décisions de fouilles : les décisions ont été prises par une autorité incompétente ; elles ne sont pas motivées ; elles n'étaient pas justifiées.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 mai 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 11 décembre 2020.

Les parties ont été informées en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative que le tribunal était susceptible de fonder la solution du litige sur le moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions tendant à l'annulation des décisions implicites de refus de communication de documents administratifs en l'absence d'avis préalables obligatoires de la CADA.

Par une lettre, enregistrée au greffe du tribunal le 30 mai 2023, M. B, représenté par Me Aubry, indique ne pas avoir d'observations particulières s'agissant du moyen d'ordre public susceptible d'être soulevé d'office par le tribunal.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 pénitentiaire ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Viéville ;

- et les conclusions de Mme Palis De Koninck, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B a été écroué à la maison d'arrêt de Tours sur décision du juge de la liberté et de la détention de Blois pour une durée d'un mois en raison de la violation de son contrôle judiciaire. Sa détention a été prolongée pour une durée supplémentaire d'un mois, jusqu'au 2 juin 2020. Au cours de cette première période de détention, il a subi des fouilles intégrales. Son conseil, par courrier recommandé distribué le 5 août 2020, a demandé communication des copies des décisions autorisant les fouilles auxquelles l'intéressé a été soumis durant sa détention, d'une copie du registre des fouilles réalisées sur sa personne et de l'ensemble des documents relatifs à la fouille intégrale des détenus applicables au sein de l'établissement. En réponse, par courriel du 12 août 2020, l'adjoint au chef d'établissement a indiqué que pendant sa détention, M. B avait subi plusieurs fouilles, de cellule et intégrales. Son conseil a réitéré la demande de communication, le 20 août 2020.

2. Le 14 octobre 2020, M. B a de nouveau été écroué à la maison d'arrêt de Tours sur décision du juge de la liberté et de la détention de Blois, pour une durée d'un mois, détention prolongée jusqu'au 14 décembre 2020. M. B a indiqué à son conseil avoir été soumis à une fouille intégrale. Ce dernier a alors formé une demande de communication,

le 6 novembre 2020.

3. La Commission d'accès aux documents administratifs (CADA) a rendu le

10 mai 2021 un avis favorable à la communication à l'intéressé ou à son conseil des décisions autorisant chaque fouille à laquelle M. B a été soumis, du 3 avril au 2 juin 2020 et à compter du 14 octobre 2020, pendant son incarcération et un avis favorable à la communication à toute personne qui en fait la demande des documents et notes internes à l'établissement, relatifs à la fouille intégrale des détenus.

4. Suite à la communication de certains documents par le garde des sceaux, ministre de la justice, M. B demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures, d'annuler la décision refusant de communiquer les documents réglementant la fouille intégrale dans l'établissement pénitentiaire ainsi que les décisions autorisant les fouilles intégrales réalisées sur sa personne au cours de ses deux périodes de détention à la maison d'arrêt de Tours.

Sur la légalité de la décision refusant de communiquer les documents réglementant la fouille intégrale dans l'établissement pénitentiaire :

5. Aux termes de l'article L. 300-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Sont considérés comme documents administratifs (), les documents produits ou reçus, dans le cadre de leur mission de service public, par l'Etat, les collectivités territoriales ainsi que par les autres personnes de droit public ou les personnes de droit privé chargées d'une telle mission. Constituent de tels documents notamment les dossiers, rapports, études, comptes rendus, procès-verbaux, statistiques, instructions, circulaires, notes et réponses ministérielles, correspondances, avis, prévisions et décisions. / () ". Aux termes de l'article L. 311-1 du même code : " Sous réserve des dispositions des articles L. 311-5 et L. 311-6, les administrations mentionnées à l'article L. 300-2 sont tenues de publier en ligne ou de communiquer les documents administratifs qu'elles détiennent aux personnes qui en font la demande, dans les conditions prévues par le présent livre ". Ces dispositions n'imposent pas à l'administration de communiquer un document qui n'existe pas, ni d'élaborer un document dont elle ne disposerait pas pour faire droit à une demande de communication. En revanche, constituent des documents administratifs au sens de ces dispositions les documents qui peuvent être établis par extraction des bases de données dont l'administration dispose, si cela ne fait pas peser sur elle une charge de travail déraisonnable.

6. Les documents et notes internes à la maison d'arrêt de Tours, relatifs à la fouille intégrale des détenus, constituent des documents administratifs au sens de l'article

L. 300-2 du code des relations entre le public et l'administration et sont donc communicables aux personnes qui en font la demande en application des dispositions précitées du même code. Alors que le ministre n'allègue pas que ces documents n'existeraient pas, il y a lieu d'annuler la décision implicite de refus de communication des documents et notes internes à la maison d'arrêt de Tours, relatifs à la fouille intégrale des détenus.

Sur la légalité des décisions de fouille :

7. Il ressort des pièces du dossier que durant les périodes en cause et préalablement à l'enregistrement de la requête, quatre décisions de fouille intégrale ont été prises concernant l'intéressé, les 18 avril 2020, 21 avril 2020, 29 octobre 2020 et 2 novembre 2020. M. B doit être regardé comme demandant l'annulation de ces quatre décisions.

8. Aux termes de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". D'autre part, l'article 57 de la loi pénitentiaire du

24 novembre 2009 alors en vigueur dispose que : " () Les fouilles doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que le comportement des personnes détenues fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. / Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement peut également ordonner des fouilles dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de la personnalité des personnes détenues. Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire. / les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / Les investigations corporelles internes sont proscrites, sauf impératif spécialement motivé. Elles ne peuvent alors être réalisées que par un médecin n'exerçant pas au sein de l'établissement pénitentiaire et requis à cet effet par l'autorité judiciaire ". Et, aux termes de l'article R. 57-7-79 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. () ". Enfin, selon l'article R. 57-7-80 du même code : " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement ".

9. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.

En ce qui concerne les décisions de fouille intégrale intervenues durant la période de détention du 3 avril au 2 juin 2020 :

10. Il ressort des pièces du dossier que durant cette période de détention, le requérant a fait l'objet de deux fouilles intégrales les 18 et 21 avril 2020. S'agissant de la fouille du 18 avril 2020, il ressort des pièces du dossier que la fouille a été réalisée après une promenade en raison d'une suspicion de projections extérieures et de récupération d'objets compromettant la sécurité de l'établissement. Cependant, aucune précision n'est donnée par le ministre de la justice en défense sur la nature et les caractéristiques des objets prétendument projetés depuis l'extérieur au requérant. S'agissant de la fouille intégrale pratiquée le

21 avril 2020, le requérant a été soupçonné de détenir des objets interdits en détention (suspicion de détention d'un téléphone portable). Cependant, le ministre ne fournit aucun élément de nature à établir la pertinence de tels soupçons. Par ailleurs, si le ministre fait état d'un tapage de la part du requérant, il ressort des pièces du dossier que cet incident, qui a justifié une procédure disciplinaire, est postérieur à la réalisation de la fouille intégrale en cause.

En ce qui concerne les décisions de fouille intégrale intervenues durant la période de détention du 14 octobre au 14 décembre 2020 :

11. Le ministre de la justice fait valoir que pour ces deux fouilles intégrales, le requérant était soupçonné d'avoir sur lui des objets ou substances prohibés. Cependant, le ministre ne fournit aucun élément de nature à établir la pertinence de tels soupçons.

12. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que le requérant est fondé à demander l'annulation des décisions de fouille intégrale des 18 avril 2020, 21 avril 2020, 29 octobre 2020 et 2 novembre 2020.

Sur les frais liés au litige :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser au conseil de M. B en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve de son renoncement à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de refus de communication des documents et notes internes à la maison d'arrêt de Tours, relatifs à la fouille intégrale des détenus est annulée.

Article 2 : Les décisions de fouilles intégrales pratiquées sur M. B le 18 avril 2020, le 21 avril 2020, le 29 octobre 2020 et le 2 novembre 2020 sont annulées.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 500 euros au conseil de M. B en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve de son renoncement à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au garde des sceaux, ministre de la justice et à Me Aubry.

Délibéré après l'audience du 30 juin 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rouault-Chalier, présidente,

M. Viéville, premier conseiller,

Mme Bernard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2023.

Le rapporteur

Sébastien VIEVILLE

La présidente,

Patricia ROUAULT-CHALIER

La greffière,

Emilie DEPARDIEU

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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