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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2100895

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2100895

mardi 2 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2100895
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantCABINET CASADEI-JUNG

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 11 mars 2021 et le 24 octobre 2022, Mme A B, représentée par Arvis avocats, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 6 janvier 2021 par laquelle la maire de la commune de Lorris a refusé de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle ;

2°) d'enjoindre à la commune de Lorris de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle ou, à défaut, de statuer à nouveau sur sa demande dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Lorris une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision contestée est insuffisamment motivée tant en droit qu'en fait ;

- elle est entachée d'un vice de procédure en l'absence de mise en œuvre du dispositif prévu par le décret n° 2020-256 du 13 mars 2020 ;

- elle est entachée d'erreur de droit ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 13 juillet 2021 et 24 novembre 2022, la commune de Lorris, représentée par Me Rainaud, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative une somme de 2 000 euros.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le décret n° 2020-256 du 13 mai 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Defranc-Dousset,

- les conclusions de Mme Best-De Gand, rapporteure publique,

- et les observations de Me Tissier-Lotz, représentant la commune de Lorris.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, recrutée par la commune de Lorris en 2001, a été titularisée en 2015 en qualité de rédactrice territoriale sur le poste de responsable des services scolaires. En 2016, elle a été placée à plusieurs reprises en congés de maladie, en dernier lieu du 6 octobre 2016 au 30 juin 2017. Le 1er juillet 2017, elle a repris ses fonctions, dans le cadre d'un mi-temps thérapeutique. A la suite d'un incident survenu le 5 septembre 2017, elle a été placée en arrêt de travail du 11 au 13 septembre puis du 27 septembre 2017 au 30 septembre 2018. Ayant épuisé ses droits à congés de maladie ordinaire, elle a été placée en disponibilité d'office pour raison de santé, pour une durée de six mois, à compter du 1er octobre 2018. Le 27 mars 2019, elle a demandé à être réintégrée à compter du 1er avril suivant. Après recueil de l'avis du comité médical départemental, réuni le 25 avril 2019, la reconnaissant apte à la reprise de ses fonctions, la maire de la commune de Lorris l'a invitée à réintégrer les services municipaux le 22 mai 2019, sur un poste nouvellement créé, la fiche de poste correspondante étant jointe à sa lettre. Mme B n'a toutefois pas rejoint le poste sur lequel elle était affectée, informant la maire par un courriel et une lettre du 24 mai 2019 de ce qu'elle faisait usage de son droit de retrait. Par un courrier du 22 mai 2019, reçu le 27 mai suivant, la maire de la commune de Lorris a mis Mme B en demeure de justifier de son absence ou, à défaut, de rejoindre son poste le 29 mai 2019. L'intéressée ne s'étant pas présentée en mairie à la date fixée, par un arrêté du 29 mai 2019, la maire l'a radiée des cadres pour abandon de poste. Par lettre du 9 novembre 2020, indiquant avoir été victime d'actes constitutifs de harcèlement moral pendant la période d'exercice de ses fonctions en mairie de Lorris, Mme B a présenté une demande de protection fonctionnelle. Par une décision du 6 janvier 2021, dont elle demande l'annulation, la maire de la commune de Lorris a rejeté sa demande.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / () 6° Refusent un avantage dont l'attribution constitue un droit pour les personnes qui remplissent les conditions légales pour l'obtenir () ". Aux termes de l'article L. 211-5 de ce même code : " La motivation exigée () doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

3. Mme B soutient que la décision lui refusant le bénéfice de la protection fonctionnelle est insuffisamment motivée. Toutefois, la décision du 6 janvier 2021, par laquelle la maire de la commune de Lorris a refusé de faire droit à sa demande, vise les textes dont il a été fait application et indique à l'intéressée les motifs de ce refus, en mentionnant : " le harcèlement moral dont elle se dit victime n'est pas établi ". Alors que cet élément de fait permet à la requérante de comprendre les motifs de la décision qui lui est opposée, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

4. En deuxième lieu, la requérante soutient qu'en l'absence de mise en œuvre d'une procédure d'enquête interne préalablement à l'intervention de la décision contestée, le dispositif prévu par le décret du 13 mars 2020 relatif au signalement des actes de violence, de discrimination, de harcèlement et d'agissements sexistes dans la fonction publique a été méconnu, entachant cette décision d'illégalité. Toutefois, si elle affirme avoir à de multiples reprises alerté l'administration sur les actes de harcèlement dont elle était victime, elle ne l'établit pas. En outre, alors que le dispositif prévu par le décret du 13 mars 2020 n'était pas en vigueur à la date des faits dénoncés, elle n'est pas fondée à soutenir que celui-ci, lequel n'institue aucune formalité de traitement procédural des signalements d'actes de harcèlement moral ou sexuel, n'aurait pas été respecté. Le moyen doit donc être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, dans sa rédaction applicable au litige : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. / Aucune mesure concernant notamment le recrutement, la titularisation, la rémunération, la formation, l'appréciation de la valeur professionnelle, la discipline, la promotion, l'affectation et la mutation ne peut être prise à l'égard d'un fonctionnaire en prenant en considération : 1° Le fait qu'il ait subi ou refusé de subir les agissements de harcèlement moral visés au premier alinéa ; / 2° Le fait qu'il ait exercé un recours auprès d'un supérieur hiérarchique ou engagé une action en justice visant à faire cesser ces agissements ; / 3° Ou bien le fait qu'il ait témoigné de tels agissements ou qu'il les ait relatés. / Est passible d'une sanction disciplinaire tout agent ayant procédé ou ayant enjoint de procéder aux agissements définis ci-dessus ".

6. Aux termes de l'article 11 de cette même loi : " I- A raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, le fonctionnaire ou, le cas échéant, l'ancien fonctionnaire bénéficie, dans les conditions prévues au présent article, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire. / () IV - La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. () / VI - La collectivité publique est subrogée aux droits de la victime pour obtenir des auteurs des faits mentionnés aux IV et V la restitution des sommes versées au fonctionnaire ou aux personnes mentionnées au V. Elle dispose, en outre, aux mêmes fins, d'une action directe, qu'elle peut exercer au besoin par voie de constitution de partie civile devant la juridiction pénale. / () ". Ces dispositions établissent à la charge de l'administration une obligation de protection de ses agents dans l'exercice de leurs fonctions, à laquelle il ne peut être dérogé que pour des motifs d'intérêt général. Cette obligation de protection a pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles l'agent est exposé, mais aussi d'assurer à celui-ci une réparation adéquate des torts qu'il a subis.

7. Il appartient à l'agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral, lorsqu'il entend contester le refus opposé par l'administration dont il relève à une demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d'en faire présumer l'existence. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'administration auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, ces agissements doivent être répétés et excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. Dès lors qu'elle n'excède pas ces limites, une simple diminution des attributions justifiée par l'intérêt du service, en raison d'une manière de servir inadéquate ou de difficultés relationnelles, n'est pas constitutive de harcèlement moral.

8. Pour établir la réalité du harcèlement dont elle déclare avoir été victime, Mme B soutient tout d'abord avoir dû, à plusieurs reprises, prendre en charge des tâches supplémentaires du fait de l'absence de sa supérieure hiérarchique, s'être vu confier des responsabilités d'encadrement supplémentaires sans que la situation ne soit explicitée à ses collègues, ce qui aurait généré une importante fatigue et des tensions avec ses collègues, conduisant à son placement en arrêt de travail. Toutefois, par la seule production d'arrêts de travail, elle n'établit pas ses allégations. En outre, le fait de confier de manière ponctuelle des taches supplémentaires à un agent du fait de l'absence d'un autre agent ne saurait être regardé comme constitutif d'un acte de harcèlement.

9. La requérante indique ensuite avoir subi un choc en apprenant la nomination d'un agent contractuel sur le poste de responsable des services, alors qu'elle avait indiqué à la maire son intention de se présenter au concours d'attaché territorial après que celle-ci lui ait annoncé son intention de la nommer sur le poste et soutient avoir été, de ce fait, privée d'une promotion. Toutefois, elle ne produit aucun élément de nature à établir ses allégations, lesquelles ne sauraient être corroborées par la seule production d'arrêts de travail, intervenus selon la requérante à la suite de ce choc. En outre, la circonstance qu'elle avait décidé de préparer le concours d'attaché territorial ne lui donnait aucun droit, et notamment pas celui d'être nommée dans la commune. De même, si elle indique avoir, à son retour, été confrontée à l'attitude hostile de ses collègues, elle n'établit pas plus ses allégations. Si elle expose avoir, du fait de cette hostilité, été placée en arrêt de travail pendant neuf mois, d'octobre 2016 à juin 2017, le rapport du médecin psychiatre, qui l'a alors examinée, fait mention de causes multiples à son placement en congé de maladie, et notamment du décès de sa grand-mère dont elle était très proche. Par suite, les circonstances exposées ne sont pas de nature à faire présumer l'existence d'un harcèlement moral à l'encontre de Mme B.

10. La requérante, qui a repris ses fonctions dans le cadre d'un mi-temps thérapeutique, affirme avoir alors été victime d'une série de tracasseries et de mesures vexatoires de la part de la nouvelle directrice des services, laquelle aurait été réticente à lui accorder ses congés d'été, l'aurait affectée sur un poste sans responsabilités d'encadrement entrainant la suppression du bénéfice de la nouvelle bonification indiciaire (NBI). Toutefois, elle ne conteste pas avoir bénéficié de l'intégralité des trois semaines de congés d'été qu'elle avait demandés. Par ailleurs, sa nouvelle affectation répondait à son souhait d'occuper des fonctions moins stressantes. Enfin, c'est légalement que la suppression de la NBI est intervenue dès lors que la requérante n'exerçait plus de fonctions d'encadrement. Il s'ensuit que les faits relatés par Mme B ne sont pas de nature à faire présumer l'existence d'actes constitutifs de harcèlement moral à son encontre.

11. Si elle affirme avoir été victime le 5 septembre 2017 d'un accident, dont elle a demandé la reconnaissance de l'imputabilité au service, à la suite d'une altercation avec la directrice générale des services concernant sa demande de congés pour la Toussaint, elle n'établit ni par ses allégations, lesquelles ne sont corroborées par aucun témoignage - le seul témoignage produit allant à l'encontre de ses déclarations - ni par le dépôt de plainte formulée à l'encontre des collègues présents lors des faits, ni par les arrêts de travail qui s'en sont suivis, le caractère vexatoire ou humiliant des faits qu'elle dénonce, lesquels ne peuvent être regardés comme de nature à faire présumer l'existence de harcèlement moral à son encontre.

12. En dernier lieu, il résulte de ce qui a été dit au point 1 que, reconnue apte à la reprise de ses fonctions à l'issue de ses congés de maladie en avril 2019, Mme B a été invitée à se présenter en mairie le 22 mai 2019 et informée de ce qu'elle occuperait le poste de " responsable des archives et renfort du service d'accueil ". Toutefois, n'ayant pas rejoint son poste malgré la mise en demeure adressée par la maire, elle a été radiée des cadres pour abandon de poste. Le recours formé par l'intéressée contre cette décision devant le présent tribunal a été rejeté par un jugement du 13 octobre 2020 rendu sous le n° 19045557, confirmé par un arrêt de la Cour administrative d'appel de Versailles du 30 juin 2022 rendu sous le n° 20VE03243. Il s'ensuit que les faits dénoncés ne sont, là encore, pas susceptibles de faire présumer l'existence d'actes constitutifs de harcèlement moral dont elle aurait été la victime.

13. Il résulte de ce qui vient d'être dit aux points 8 à 12 qu'aucun des faits invoqués par la requérante, qu'ils soient pris isolément ou dans leur ensemble, n'est de nature à faire présumer l'existence d'actes constitutifs de harcèlement moral à son encontre.

14. Enfin, si la requérante soutient que la décision contestée est entachée d'erreur de droit, ce moyen n'est pas assorti des précisons nécessaires permettant au tribunal d'en apprécier le bien-fondé.

15. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions de Mme B tendant à l'annulation de la décision du 6 janvier 2021 par laquelle la maire de Lorris lui a refusé le bénéfice de la protection fonctionnelle doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction.

Sur les frais liés au litige :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la commune de Lorris, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, verse à Mme B une somme au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y pas lieu de faire droit aux conclusions de la commune de Lorris présentées sur ce même fondement.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la commune de Lorris au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la commune de Lorris.

Délibéré après l'audience du 4 avril 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Lefebvre-Soppelsa, présidente,

Mme Defranc-Dousset, première conseillère,

M. Joos, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 mai 2023.

La rapporteure,

Hélène DEFRANC-DOUSSET

La présidente,

Anne LEFEBVRE-SOPPELSALa greffière,

Lucie BARRUET

La République mande et ordonne à la préfète du Loiret en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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