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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2104562

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2104562

mercredi 13 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2104562
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantCABINET DUPLANTIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 20 décembre 2021 et le 2 juin 2022, Mme E B, représentée par Me Duplantier, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du préfet du Cher du 10 septembre 2021 lui refusant la délivrance d'un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français et lui faisant obligation de quitter le territoire français ;

2°) d'enjoindre au préfet du Cher de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée ou familiale " ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa demande et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 100 euros par jour de retard dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que la préfète a omis de saisir la commission du titre de séjour ;

- elle méconnaît l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été prise sur le fondement d'une décision de refus de titre de séjour illégale ;

- elle méconnaît l'article L. 611-3 alinéa 5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire enregistré le 7 février 2022, le préfet du Cher conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par ordonnance du 3 juin 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 17 juin 2022.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 novembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E B, ressortissante surinamaise née le 2 novembre 1984, est entrée en 2015, en Guyane française, selon ses déclarations, accompagnée de ses trois filles, nées respectivement en 1999, 2001 et le 26 juin 2005. Elle a ensuite rejoint le territoire français métropolitain en juin 2020, également selon ses déclarations, avec sa fille cadette, D A. Le 14 avril 2021, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français. Par arrêté en date du 10 septembre 2021, dont la requérante demande l'annulation, le préfet du Cher a refusé de faire droit à sa demande de titre et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". En outre, aux termes de l'article 31-2 du code civil : " Le certificat de nationalité indique, en se référant aux chapitres II, III, IV et VII du présent titre, la disposition légale en vertu de laquelle l'intéressé a la qualité de Français, ainsi que les documents qui ont permis de l'établir. Il fait foi jusqu'à preuve du contraire. Pour l'établissement d'un certificat de nationalité, le directeur des services de greffe judiciaires du tribunal judiciaire pourra présumer, à défaut d'autres éléments, que les actes d'état civil dressés à l'étranger et qui sont produits devant lui emportent les effets que la loi française y aurait attachés ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant ". Aux termes de l'article 371-2 du code civil : " Chacun des parents contribue à l'entretien et à l'éducation des enfants à proportion de ses ressources, de celles de l'autre parent, ainsi que des besoins de l'enfant. Cette obligation ne cesse de plein droit ni lorsque l'autorité parentale ou son exercice est retiré, ni lorsque l'enfant est majeur ".

4. Si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec, même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ces compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas pour la mise en œuvre des dispositions précitées de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui n'ont pas entendu écarter l'application des principes ci-dessus rappelés. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française ou d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance du titre de séjour sollicité par la personne se présentant comme père ou mère d'un enfant français.

5. Pour refuser la délivrance d'un titre de séjour à la requérante, le préfet a considéré qu'un faisceau d'indices sérieux et concordants conduisait à suspecter que ses enfants ont été reconnus par M. A, de nationalité française, de manière frauduleuse. Il s'appuie en particulier sur les déclarations contradictoires de la requérante et de M. A, le peu d'éléments circonstanciés apporté par la requérante sur sa rencontre et sa relation avec celui-ci lors de son audition par la référente fraude de la préfecture en juillet 2021 et la négation par M. A de sa filiation avec les trois enfants lors de sa propre audition devant les services de la préfecture du Gers en août 2021.

6. Toutefois, si M. A a déclaré aux services de la préfecture n'avoir jamais signé un quelconque document officiel mais s'être juste engagé oralement auprès de la requérante, il ressort des pièces du dossier que M. A a signé, le 5 juillet 2013 et en présence de la requérante, un acte de reconnaissance de paternité de sa fille D et de ses deux sœurs, établi par l'officier d'état-civil du district Wanica au Surinam, ces trois enfants portant, au demeurant, son nom de famille. Si le préfet relève que cette reconnaissance est intervenue tardivement, il n'est pas contesté que M. A s'absentait souvent du domicile familial pour parfois de longues périodes, en tant qu'orpailleur travaillant dans la forêt amazonienne. Il ressort également des pièces du dossier que le directeur des services du greffe du tribunal judiciaire de Cayenne a établi, le 29 avril 2020, un certificat de nationalité française pour D et ses deux sœurs, conformément à l'article 31-2 du code civil précité. Si le préfet du Cher indique également avoir effectué un signalement pour reconnaissance frauduleuse de paternité en septembre 2021, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'une action en contestation de filiation ait été initiée depuis par le ministère public, ainsi que le fait valoir la requérante. Dans ces conditions, le préfet ne peut être regardé comme ayant apporté des éléments précis et concordants de nature à établir que M. A ne serait pas le père biologique des enfants de la requérante.

7. Cependant, pour bénéficier d'un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français, l'intéressée, qui a fait une demande de titre de séjour postérieurement au 1er mars 2019, doit également établir la contribution à l'entretien et à l'éducation de l'enfant français résidant en France par celui qui en a reconnu la paternité, conformément à l'article L. 423-8 du code précité. Il est constant que la requérante n'a plus de contact avec M. A depuis 2017, comme ce dernier en a également témoigné lors de son audition, au point de ne pas connaître sa dernière adresse et numéro de téléphone. Il ressort également des pièces du dossier que la requérante ne présente aucune saisine du juge aux affaires familiales tendant à se voir attribuer la résidence principale des enfants ainsi que l'exercice exclusif de l'autorité parentale sur eux. Dans ces conditions, son droit au séjour s'apprécie au regard de sa vie privée et familiale de la requérante et de l'intérêt supérieur de sa fille mineure résidant en France, à la date de la décision attaquée.

8. A cet égard, il ressort des pièces du dossier que la requérante, célibataire, résidait en Guyane depuis au moins 2018, ainsi qu'en attestent, selon l'audition réalisée par la préfecture du Cher, des documents scolaires concernant ses trois filles. Il ressort également des pièces du dossier que la requérante réside désormais avec sa fille, D, née en 2005, scolarisée au lycée professionnel Jean Mermoz à Bourges, tandis qu'il est constant que ses deux autres filles, majeures, résident en Guyane auprès de leur tante. Il ressort par ailleurs de l'audition réalisée par les services de la préfecture du Cher, d'une part, que le père de la requérante réside également en Guyane, de même qu'un de ses frères et une de ses sœurs, ses tantes et ses cousins résidant quant à eux en France métropolitaine, d'autre part, qu'elle a perdu sa mère et deux de ses frères au Surinam. Dès lors, dans les circonstances très particulières de l'espèce et alors qu'elle témoigne d'efforts d'intégration en ayant conclu un contrat de formation auprès de l'association " Accueil et promotion " afin d'apprendre la langue française, en s'étant inscrite à Pôle Emploi et en ayant travaillé quelques jours en qualité de saisonnière, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, combiné à l'article L. 423-8 du même code, selon lequel le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant, doit être accueilli.

9. Sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, il résulte de tout ce qui précède que la décision de refus de titre de séjour doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. En raison du motif qui la fonde, l'annulation de l'arrêté attaqué implique nécessairement, compte tenu de l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, qu'un titre de séjour " vie privée et familiale " soit délivré à Mme B. Il y a lieu d'enjoindre au préfet du Cher de délivrer ce titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, de la munir d'une autorisation provisoire de séjour, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Duplantier, avocate de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Duplantier de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 10 septembre 2021 du préfet du Cher est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Cher de délivrer à Mme B un titre de séjour " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et dans l'attente, de la munir d'une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Me Duplantier une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Duplantier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme E B, au préfet du Cher et à Me Duplantier.

Délibéré après l'audience du 5 juillet 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Lefebvre-Soppelsa, présidente,

Mme Vincent, première conseillère,

M. Joos, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juillet 2022.

La rapporteure,

Laurence C

La présidente,

Anne LEFEBVRE-SOPPELSALa greffière,

Sarah LEROY

La République mande et ordonne au préfet du Cher en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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