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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2200966

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2200966

jeudi 1 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2200966
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantSCP PETIT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

A une requête enregistrée le 24 mars 2022, M. E C, représenté A Me Petit, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 27 janvier 2022 A laquelle la préfète du Loiret a rejeté la demande de regroupement familial présentée au bénéfice de ses deux filles mineures F C et D C ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Loiret, à titre principal, d'admettre au séjour au titre du regroupement familial ses deux filles F C et D C dans un délai de vingt-et-un jours à compter du jugement à intervenir et sous astreinte d'un montant de 50 euros A jour de retard passé ce délai, ou à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande sous les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'erreur de droit au regard des dispositions des articles L. 434-4, L. 434-5 et L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des articles 47 et 311-1 du code civil ;

- la décision attaquée méconnaît l'intérêt supérieur des enfants protégé A les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

A un mémoire enregistré le 31 mai 2022, la préfète du Loiret conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 2019-222 du 23 mars 2019 ;

- le décret n° 2020-1370 du 10 novembre 2020 ;

- le décret n° 2007-1205 du 10 août 2007 ;

- la décision n° 2021-972 QPC du 18 février 2022 du Conseil constitutionnel ;

- la décision n° 448296, 448305, 454144, 455519 du Conseil d'Etat, statuant au contentieux, du 7 avril 2022 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. E C, ressortissant guinéen né le 14 février 1992, est titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle délivrée le 8 novembre 2021 et valable jusqu'au 7 novembre 2023. Le 28 septembre 2020, il a sollicité le bénéfice du regroupement familial au profit de F C, née le 12 mai 2008, et D C, née le 28 décembre 2010. Cette demande a été rejetée A une décision de la préfète du Loiret du 27 janvier 2022, dont il demande l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France ". Aux termes de l'article L. 434-5 du même code : " L'enfant pouvant bénéficier du regroupement familial est l'enfant ayant une filiation légalement établie, y compris l'enfant adopté, en vertu d'une décision d'adoption, sous réserve de la vérification A le ministère public de la régularité de cette décision lorsqu'elle a été prononcée à l'étranger ". Aux termes de l'article L. 423-12 du même code : " () la filiation s'entend de la filiation légalement établie, y compris en vertu d'une décision d'adoption, sous réserve de la vérification A le ministère public de la régularité de cette décision lorsqu'elle a été prononcée à l'étranger ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française ".

3. Aux termes du II de l'article 16 de la loi du 23 mars 2019 de programmation 2018-2022 et de réforme pour la justice : " Sauf engagement international contraire, tout acte public établi A une autorité étrangère et destiné à être produit en France doit être légalisé pour y produire effet. / La légalisation est la formalité A laquelle est attestée la véracité de la signature, la qualité en laquelle le signataire de l'acte a agi et, le cas échéant, l'identité du sceau ou timbre dont cet acte est revêtu. / Un décret en Conseil d'Etat précise les actes publics concernés A le présent II et fixe les modalités de la légalisation ". Aux termes de l'article 1er du décret du 10 novembre 2020 relatif à la légalisation des actes publics établis A une autorité étrangère, applicable aux légalisations intervenues à compter du 1er janvier 2021 : " Sauf engagement international contraire, tout acte public établi A une autorité étrangère et destiné à être produit en France ou devant un ambassadeur ou chef de poste consulaire français doit être légalisé pour y produire effet. La légalisation est la formalité A laquelle est attestée la véracité de la signature, la qualité en laquelle le signataire de l'acte a agi et, le cas échéant, l'identité du sceau ou timbre dont cet acte est revêtu. Elle donne lieu à l'apposition d'un cachet dont les caractéristiques sont définies A arrêté conjoint des ministres chargés de la justice et des affaires étrangères ".

4. A moins d'engagements internationaux contraires, la légalisation était imposée, s'agissant des actes publics étrangers destinés à être produits en France, sur le fondement de l'article 23 du titre IX du livre I de l'ordonnance de la marine d'août 1681, jusqu'à ce que ce texte soit abrogé A le II de l'article 7 de l'ordonnance du 21 avril 2006 relative à la partie législative du code général de la propriété des personnes publiques. L'exigence de légalisation est toutefois demeurée, sur le fondement de la coutume internationale, reconnue A une jurisprudence établie du juge judiciaire, jusqu'à l'intervention des dispositions citées ci-dessus du II de l'article 16 de la loi du 23 mars 2019. Les dispositions des 1er et 3ème alinéas de cet article ont été déclarées contraires à la Constitution, au motif qu'elles ne prévoient pas de voie de recours en cas de refus de légalisation d'actes d'état civil, A la décision n° 2021-972 QPC du 18 février 2022 du Conseil constitutionnel, qui a toutefois reporté au 31 décembre 2022 la date de leur abrogation. A une décision n° 48296, 448305, 454144, 455519 du 7 avril 2022, le Conseil d'Etat, statuant au contentieux, a annulé le décret du 10 novembre 2020 relatif à la légalisation des actes publics établis A une autorité étrangère, pris pour l'application de ces dispositions législatives, en reportant la date et l'effet de cette annulation au 31 décembre 2022. Il en résulte que les dispositions citées au point 3, qui se sont substituées à compter de leur entrée en vigueur comme fondement de l'exigence de légalisation à la coutume internationale, demeurent applicables jusqu'à cette date.

5. Il résulte de ces dispositions que, lorsqu'est produit devant l'administration un acte d'état civil émanant d'une autorité étrangère qui a fait l'objet d'une légalisation, sont en principe attestées la véracité de la signature apposée sur cet acte, la qualité de celui qui l'a dressé et l'identité du sceau ou timbre dont cet acte est revêtu. En cas de doute sur la véracité de la signature, sur l'identité du timbre ou sur la qualité du signataire de la légalisation, il appartient à l'autorité administrative de procéder, sous le contrôle du juge, à toutes vérifications utiles pour s'assurer de la réalité et de l'authenticité de la légalisation.

6. En outre, la légalisation se bornant à attester de la régularité formelle d'un acte, la force probante de celui-ci peut être combattue A tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. A suite, en cas de contestation de la valeur probante d'un acte d'état civil légalisé établi à l'étranger, il revient au juge administratif de former sa conviction en se fondant sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

7. A la condition que l'acte d'état civil étranger soumis à l'obligation de légalisation et produit à titre de preuve devant l'autorité administrative ou devant le juge présente des garanties suffisantes d'authenticité, l'absence ou l'irrégularité de sa légalisation ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'il contient.

8. A l'appui de sa demande de regroupement familial, M. C a produit outre son passeport, deux jugements supplétifs du tribunal de première instance de Kindia du 13 avril 2018 tenant lieu d'acte de naissance pour chacune des enfants F C et D C, ainsi que leur transcription dans les registres d'état civil de la commune du même jour. Pour remettre en cause le caractère probant de ces documents, la préfète du Loiret s'est fondée sur le résultat d'analyses documentaires réalisées le 3 février 2021 A les services spécialisés de la police aux frontières d'Orléans, qui ont émis deux avis défavorables en raison de la fraude massive à l'état-civil en Guinée et de l'absence complète de fiabilité de tout document d'état-civil qui en résulte. Toutefois, un tel avis ne faisait pas, A lui-même et à lui seul, obstacle à la prise en compte A la préfète des jugements supplétifs qui lui étaient présentés. A ailleurs, si les services spécialisés ont relevé que ces jugements ont fait l'objet d'une transcription avant l'expiration du délai d'appel prévu A les dispositions de l'article 601 du code de procédure civile guinéen, qui concerne les matières contentieuses et gracieuses, l'article 899 du même code prévoit la transcription immédiate du dispositif des jugements supplétifs d'actes de naissance sur les registres d'état civil. Ainsi, la circonstance que les actes de naissance ont été émis dans le

délai d'appel prescrit A cet article, ne permettait pas de conclure au caractère frauduleux de ces jugements. Dans ces conditions, en l'absence de tout élément complémentaire, tiré d'autres actes ou pièces détenus A M. C, de données extérieures, de nature à remettre en cause la teneur des éléments figurant sur les jugements supplétifs produits A celui-ci, en tout point concordants avec ceux figurant sur les extraits des registres d'état-civil et sur le jugement de délégation d'autorité parentale du 3 février 2022 émanant du même tribunal guinéen et produit en cours d'instance, le requérant doit être regardé comme justifiant de sa filiation à l'égard de ces deux enfants, alors-même que ces pièces n'ont pas donné lieu à une légalisation. Il s'ensuit que la préfète du Loiret ne pouvait se fonder sur l'absence de justification A M. C de son lien de filiation avec les enfants et le caractère frauduleux des documents présentés pour rejeter la demande de regroupement familial qu'il a présentée.

9. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue A la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes du paragraphe 1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

10. Eu égard aux relations stables et étroites unissant le requérant à chacun des enfants F C et D C telles qu'elles ressortent des pièces du dossier, et dont le lien de filiation à leur égard, ainsi qu'il a été dit au point 8, est établi, le refus du regroupement familial opposé à M. C méconnaît l'intérêt supérieur de ces enfants et porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris.

11. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision du 27 janvier 2022 prise A la préfète du Loiret doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. L'annulation prononcée A le présent jugement implique nécessairement, eu égard au motif qui la fonde, que la préfète du Loiret accorde à M. C le bénéfice du regroupement familial en faveur de ses deux filles F et D. Il y a lieu d'enjoindre à la préfète du Loiret de prendre cette mesure dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre la somme de 1 500 euros à la charge de l'Etat sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 27 janvier 2022 A laquelle la préfète du Loiret a rejeté la demande de regroupement familial présentée A M. C est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Loiret d'admettre au séjour F C et D C dans le cadre du regroupement familial, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. C une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. E C et à la préfète du Loiret.

Délibéré après l'audience du 8 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Lefebvre-Soppelsa, présidente,

M. Joos, premier conseiller,

Mme Bertrand, première conseillère.

Rendu public A mise à disposition au greffe le 1er décembre 2022.

Le rapporteur,

Emmanuel B

La présidente,

Anne LEFEBVRE-SOPPELSA

La greffière,

Nadine PENNETIER-MOINET

La République mande et ordonne à la préfète du Loiret en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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