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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2201019

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2201019

vendredi 22 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2201019
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantAUBRY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 29 mars 2022, Mme B A, représentée par Me Aubry, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 29 septembre 2021 par laquelle le président du centre intercommunal d'action sociale (CIAS) du Blaisois l'a suspendue de ses fonctions sans rémunération ;

2°) d'enjoindre au CIAS du Blaisois de verser rétroactivement les traitements dus depuis la prise d'effet de la décision entreprise jusqu'à la reprise de son poste ;

3°) de mettre à la charge du CIAS du Blaisois la somme de 1 300 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- la décision attaquée méconnait le principe du consentement éclairé garanti par l'article 7 du Pacte international sur les droits civils et politiques de 1966, la directive 2001/20/CE du Parlement européen et du Conseil du 4 avril 2001, les articles 1er et 5 de la Convention sur les droits de l'homme et de la biomédecine d'Oviedo du 4 avril 1997 et l'article L. 1122-1-1 du code de la santé publique ;

- elle méconnaît le droit au respect de la vie privée et le principe de respect de l'intégrité physique et du corps humain garantis par les articles 2 et 8 de la Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait le principe de l'inviolabilité du corps humain.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 août 2022, le Centre intercommunal d'action sociale (CIAS) du Blaisois, représenté par Me Rainaud, conclut au rejet de la requête et demande au tribunal de mettre à la charge de Mme A la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que de l'arrêté du 29 septembre 2021 a été annulé et remplacé par un arrêté du 4 octobre 2021 et que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 14 janvier 2022.

Vu la décision attaquée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le pacte international relatif aux droits civils et politiques du 16 décembre 1966 ;

- la convention d'Oviedo du 4 avril 1997 ;

- la directive 2001/20/CE du 4 avril 2001 ;

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lefebvre-Soppelsa, présidente-rapporteure,

- les conclusions de M. Joos, rapporteur public '

- et les observations de Me Hallé, représentant le Centre intercommunal d'action sociale (CIAS) du Blaisois.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A exerçait des fonctions d'aide à domicile au sein du Centre Intercommunal d'Action Social (CIAS) du Blaisois. Elle a été placée en congé maladie ordinaire du 21 au 24 septembre 2021. Le 29 septembre 2021, le président du CIAS l'a suspendue de ses fonctions et a interrompu sa rémunération à compter du 25 septembre 2021 et jusqu'à ce qu'elle produise un justificatif de vaccination ou de contre-indication à la vaccination. Le 4 octobre 2021, le président du CIAS a retiré l'arrêté du 29 septembre 2021 et a suspendu Mme A de ses fonctions sans rémunération à compter du 21 septembre 2021. Par la présente requête, cette dernière doit être regardée comme demandant l'annulation de la décision du 4 octobre 2021 ainsi que le versement rétroactif de ses traitements.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

2. Aux termes de l'article 12 de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire : " I. - Doivent être vaccinés, sauf contre-indication médicale reconnue, contre la covid-19 :/1° Les personnes exerçant leur activité dans : / () k) Les établissements et services sociaux et médico-sociaux mentionnés aux 2°, 3°, 5°, 6°, 7°, 9° et 12° du I de l'article L. 312-1 du code de l'action sociale et des familles () ". Aux termes de l'article 13 de cette même loi : " I. - Les personnes mentionnées au I de l'article 12 établissent :/ 1° Satisfaire à l'obligation de vaccination en présentant le certificat de statut vaccinal prévu au second alinéa du II du même article 12. () 2° Ne pas être soumises à cette obligation en présentant un certificat médical de contre-indication. () ". Aux termes de l'article 14 de cette loi : " I. - () B. - A compter du 15 septembre 2021, les personnes mentionnées au I de l'article 12 ne peuvent plus exercer leur activité si elles n'ont pas présenté les documents mentionnés au I de l'article 13 ou, à défaut, le justificatif de l'administration des doses de vaccins requises par le décret mentionné au II de l'article 12. Par dérogation au premier alinéa du présent B, à compter du 15 septembre 2021 et jusqu'au 15 octobre 2021 inclus, sont autorisées à exercer leur activité les personnes mentionnées au I de l'article 12 qui, dans le cadre d'un schéma vaccinal comprenant plusieurs doses, justifient de l'administration d'au moins une des doses requises par le décret mentionné au II du même article 12, sous réserve de présenter le résultat, pour sa durée de validité, de l'examen de dépistage virologique ne concluant pas à une contamination par la covid-19 prévu par le même décret. / () III. - Lorsque l'employeur constate qu'un agent public ne peut plus exercer son activité en application du I, il l'informe sans délai des conséquences qu'emporte cette interdiction d'exercer sur son emploi ainsi que des moyens de régulariser sa situation. L'agent public qui fait l'objet d'une interdiction d'exercer peut utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés payés. A défaut, il est suspendu de ses fonctions ou de son contrat de travail. La suspension mentionnée au premier alinéa du présent III, qui s'accompagne de l'interruption du versement de la rémunération, prend fin dès que l'agent public remplit les conditions nécessaires à l'exercice de son activité prévues au I. Elle ne peut être assimilée à une période de travail effectif pour la détermination de la durée des congés payés ainsi que pour les droits acquis par l'agent public au titre de son ancienneté. Pendant cette suspension, l'agent public conserve le bénéfice des garanties de protection sociale complémentaire auxquelles il a souscrit. () ".

3. En premier lieu, aux termes de l'article 1er de la convention sur les droits de l'homme et la biomédecine signée à Oviedo le 4 avril 1975 : " Les Parties à la présente Convention protègent l'être humain dans sa dignité et son identité et garantissent à toute personne, sans discrimination, le respect de son intégrité et de ses autres droits et libertés fondamentales à l'égard des applications de la biologie et de la médecine () ". Aux termes de l'article 5 de la même Convention : " Une intervention dans le domaine de la santé ne peut être effectuée qu'après que la personne concernée y a donné son consentement libre et éclairé () ".

4. Il est constant que les vaccins contre la covid-19 administrés en France ont fait l'objet d'une autorisation conditionnelle de mise sur le marché de l'Agence européenne du médicament, qui procède à un contrôle strict des vaccins afin de garantir que ces derniers répondent aux normes européennes en matière de sécurité, d'efficacité et de qualité et soient fabriqués et contrôlés dans des installations agréées et certifiées. Contrairement à ce qui est soutenu, les vaccins ne sauraient dès lors être regardés comme des médicaments expérimentaux au sens de l'article L. 5121-1-1 du code de la santé publique. Est, par suite, inopérant le moyen tiré de ce qu'en imposant une vaccination par des médicaments expérimentaux, la loi du 5 août 2021, et donc l'arrêté contesté qui l'applique, méconnaîtrait la directive 2001/20/CE et porterait atteinte au droit à l'intégrité physique et au droit à la dignité de la personne humaine garantis par la convention d'Oviedo du 4 avril 1997.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. Le droit à l'intégrité physique fait partie du droit au respect de la vie privée au sens des stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, telles que la Cour européenne des droits de l'homme les interprète. Une vaccination obligatoire constitue une ingérence dans ce droit, qui peut être admise si elle remplit les conditions du paragraphe 2 de l'article 8 et, notamment, si elle est justifiée par des considérations de santé publique et proportionnée à l'objectif poursuivi. Il doit ainsi exister un rapport suffisamment favorable entre, d'une part, la contrainte et le risque présentés par la vaccination pour chaque personne vaccinée et, d'autre part, le bénéfice qui en est attendu tant pour cet individu que pour la collectivité dans son entier, y compris ceux de ses membres qui ne peuvent être vaccinés en raison d'une contre-indication médicale, compte tenu à la fois de la gravité de la maladie, de son caractère plus ou moins contagieux, de l'efficacité du vaccin et des risques ou effets indésirables qu'il peut présenter.

7. L'article 12 de la loi du 5 août 2021 a défini le champ de l'obligation de vaccination contre la covid-19 en retenant, notamment, un critère géographique pour y inclure les personnes exerçant leur activité dans un certain nombre d'établissements, principalement les établissements de santé et des établissements sociaux et médico-sociaux, ainsi qu'un critère professionnel pour y inclure les professionnels de santé afin, à la fois, de protéger les personnes accueillies par ces établissements qui présentent une vulnérabilité particulière au virus de la covid-19 et d'éviter la propagation du virus par les professionnels de la santé dans l'exercice de leur activité qui, par nature, peut les conduire à soigner des personnes vulnérables ou ayant de telles personnes dans leur entourage. Quand bien même la vaccination ne diminuerait que modérément le risque de transmission du virus, elle présente des effets indésirables limités au regard de son efficacité. Il s'ensuit que l'obligation vaccinale pesant sur le personnel exerçant dans un établissement social et médico-social, qui ne saurait être regardée comme incohérente et disproportionnée au regard de l'objectif de santé publique poursuivi, ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le principe de respect de l'intégrité physique et du corps humain.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi. La mort ne peut être infligée à quiconque intentionnellement, sauf en exécution d'une sentence capitale prononcée par un tribunal au cas où le délit est puni de cette peine par la loi ".

9. D'une part, les vaccins contre la covid-19 administrés en France ont fait l'objet d'une autorisation conditionnelle de mise sur le marché de l'Agence européenne du médicament, qui procède à un contrôle strict des vaccins afin de garantir que ces derniers répondent aux normes européennes en matière de sécurité, d'efficacité et de qualité et soient fabriqués et contrôlés dans des installations agréées et certifiées. Contrairement à ce qui est soutenu, les vaccins ne sauraient dès lors être regardés comme en phase expérimentale. D'autre part, si la requérante fait valoir que la limitation des possibilités de contre-indications individuelles, qui résulte des dispositions contestées, porterait une atteinte potentielle à ce droit, compte tenu des risques révélés par les données de pharmacovigilance, de tels éléments ne sont pas de nature à caractériser un danger de cette nature. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 2 de la convention précitée doit être écarté.

10. Pour les mêmes motifs que ceux exposés précédemment, l'obligation vaccinale pesant sur le personnel exerçant dans les établissements sociaux et médico-sociaux ne méconnaît pas les stipulations de l'article 7 du pacte international relatif aux droits civils et politiques aux termes duquel " Nul ne sera soumis à la torture ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. En particulier, il est interdit de soumettre une personne sans son libre consentement à une expérience médicale ou scientifique ". Dès lors, et en tout état de cause, le moyen doit être écarté.

11. En quatrième lieu, Mme A ne peut invoquer la contrariété des articles 12 à 14 précités de la loi du 5 août 2021 à l'article L. 1122-1-1 du code de la santé publique, qui n'ont pas un rang inférieur au leur dans la hiérarchie des normes, dès lors qu'il n'appartient pas au juge administratif de contrôler la cohésion des dispositions législatives entre elles ni de se prononcer sur l'opportunité de leur contenu.

12. En dernier lieu, il ressort des pièces du dossier d'une part que le 11 août, une note d'information a été diffusée aux agents du CIAS concernés par l'obligation vaccinale, que le 16 août 2021, la requérante a été reçue en entretien par sa hiérarchie afin de lui exposer les obligations auxquelles elle allait être soumise et les moyens d'y satisfaire et qu'un compte-rendu lui a été transmis, puis qu'un nouveau courrier rappelant le calendrier de mise en œuvre de l'obligation vaccinale lui a été adressé le 10 septembre 2021. D'autre part que la décision attaquée indique les moyens de mettre un terme à la suspension. Enfin que le CIAS a proposé à la requérante de faire un point sur sa situation le 15 décembre 2021 puis le 13 janvier 2022. Par suite, à le supposer soulevé, le moyen tiré de ce que CIAS aurait méconnu les droits de l'agent doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme A doivent être rejetées, ainsi que par voie de conséquence ses conclusions à fin d'injonction.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge du CIAS du Blaisois, qui n'est pas partie perdante, le versement d'une somme au titre des frais exposés par la requérante et non compris dans les dépens.

15. Dans les circonstances de l'espèce, Mme A ayant été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par le CIAS du Blaisois tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Les conclusions du CIAS du Blaisois présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au centre intercommunal d'action sociale (CIAS) du Blaisois.

Délibéré après l'audience du 5 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Lefebvre-Soppelsa, présidente,

Mme Best-De Gand, première conseillère,

Mme Keiflin, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 décembre 2023.

La présidente-rapporteure,

Anne LEFEBVRE-SOPPELSA

L'assesseure la plus ancienne,

Armelle BEST-DE GANDLa greffière,

Nadine PENNETIER-MOINET

La République mande et ordonne au préfet de Loir-et-Cher en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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