Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2203034
vendredi 19 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2203034 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | GARCIA AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et une pièce complémentaire enregistrées respectivement les 1er septembre 2022 et 07 novembre 2022 et par un mémoire complémentaire et des pièces complémentaires enregistrés respectivement les 16 mai et 10 juillet 2023 et présentés par un nouvel avocat, Mme B A, représentée par Me Madrid, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 5 décembre 2022 par lequel la préfète du Loiret lui a refusé le renouvellement de son titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourrait être reconduite en cas d'inexécution de celle-ci ;
2°) d'enjoindre à la préfète du Loiret de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", assortie d'une astreinte fixée à 50 euros par jour de retard à compter du délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir ;
3°) d'enjoindre, à titre subsidiaire, à la préfète du Loiret de procéder à un réexamen de sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, assortie d'une astreinte fixée à 50 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :
- il est insuffisamment motivé ;
- il méconnaît les dispositions de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui prévoit l'obligation de saisine de la commission du titre de séjour ;
En ce qui concerne la décision portant refus du titre de séjour :
- elle est entachée d'une erreur de droit dans l'application des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'une erreur de droit dans l'application des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation privée et familiale ;
- elle méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale car fondée sur le refus de titre de séjour lui-même illégal ;
- elle est entachée d'une erreur de droit dans l'application des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les dispositions du 3 de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la fixation du délai de départ volontaire :
- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 mai 2024, la préfète du Loiret, représentée par Me Termeau, conclut au rejet de la requête ;
Elle fait valoir que les moyens de la requérante ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Lombard, conseiller-rapporteur,
- les observations de Me Madrid.
Considérant ce qui suit :
Sur les conclusions à fin d'annulation :
Sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête :
1. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".
2. Il ressort des pièces du dossier que Mme A, de nationalité ivoirienne, qui a vécu en situation régulière en France depuis mai 2018, y vit avec ses trois enfants qu'elle a eus avec trois pères différents, âgés à la date de la décision attaquée de presque 5 ans, 7 ans et 21 ans et qui sont scolarisés. L'aîné et le benjamin sont de nationalité ivoirienne, le cadet de nationalité française. Il n'est pas contesté qu'elle vit avec le père de son plus jeune enfant, qui est de nationalité ivoirienne et bénéficie du statut de réfugié politique. Elle est intégrée en France où elle travaille régulièrement depuis décembre 2021. Il n'est pas non plus contesté qu'elle assure l'entretien et l'éducation de ses trois enfants, en particulier de son deuxième enfant dont le père est français. Cette filiation n'est également pas contestée et, si elle est intervenue postérieurement à la décision attaquée, une décision de justice est bien venue préciser la situation de ce père relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments et de la difficulté dans les circonstances de l'espèce pour la requérante de reconstituer sa vie familiale en Côte d'Ivoire notamment avec un enfant français et un conjoint réfugié politique ivoirien, la préfète du Loiret a, par la décision de refus de titre de séjour attaquée, dans les circonstances particulières de l'espèce, porté à son droit au respect de la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, la requérante est fondée à soutenir que la décision de refus de séjour contestée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'illégalité ainsi que les autres décisions distinctes fixant le délai de départ volontaire et le pays de destination Il s'ensuit que l'arrêté attaqué du 5 décembre 2022 de la préfète du Loire doit être annulé en totalité.
Sur les conclusions présentées aux fins d'injonction et d'astreinte :
3. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une décision dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ".
4. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement que le titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sollicité par Mme A lui soit délivré par la préfète du Loiret, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
5. Il y a lieu de mettre à la charge de l'État le versement à Mme A de la somme demandée de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté en date du 5 décembre 2022 par lequel la préfète du Loiret a refusé à Mme B A le renouvellement de son titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", lui fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourrait être reconduite en cas d'inexécution de celle-ci est annulé.
Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Loiret de délivrer à Mme B A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'État versera à Mme B A une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la préfète du Loiret.
Délibéré après l'audience du 28 mai 2024, à laquelle siégeaient :
M. Guével, président,
M. Lombard, premier conseiller,
Mme Pajot, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juillet 2024.
Le rapporteur,
Alexandre LOMBARD
Le président,
Benoist GUEVEL
Le greffier,
Benoît VESIN
La République mande et ordonne à la préfète du Loiret en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.