Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2203786

mercredi 18 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2203786
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantCABINET DUPLANTIER

Résumé IA

Le Tribunal Administratif d'Orléans annule l'arrêté du 5 août 2022 par lequel la préfète du Loiret a refusé un titre de séjour à Mme B, ressortissante laotienne, et l'a obligée à quitter le territoire français. Le tribunal juge que cet arrêté méconnaît l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, car Mme B vit en concubinage avec un réfugié laotien titulaire d'une carte de résident et a un enfant français, rendant impossible la reconstitution de la cellule familiale hors de France. La solution retenue est fondée sur les stipulations de l'article 8 de la CESDH, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées respectivement les 21 octobre 2022, 2 et 5 janvier 2023, Mme A B, représentée par Me Duplantier, avocate, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 5 août 2022 par lequel la préfète du Loiret a rejeté sa demande d'admission au séjour et l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Loiret de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou à défaut de réexaminer sa situation au besoin sous astreinte de 100 euros par jour de retard à partir d'un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement à son avocate de la somme de 1 300 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que l'arrêté attaqué :

- est entaché d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- contient une obligation de quitter le territoire français fondée sur un refus de titre illégal.

Mme B a été admise à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 septembre 2022.

La requête de Mme B a été communiquée à la préfète du Loiret, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu

- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-657 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lombard ;

- et les observations de Me Duplantier.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante laotienne née le 07 août 1994 à Houaphanh au Laos, est entrée en France le 13 octobre 2019, munie d'un visa court séjour délivré par les autorités françaises au Laos. Mme B a sollicité le 7 décembre 2021 la délivrance d'un titre de séjour en se prévalant de sa vie privée et familiale. Par un arrêté en date du 5 août 2022, la préfète du Loiret a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes des dispositions de l'article L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance [] ".

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme B vit en concubinage avec M. C depuis le 1er février 2020, et qu'est issu de cette union un enfant le 11 janvier 2021 à Gien. Mme B était en attente de leur second enfant commun à la date de l'arrêté attaqué. D'autre part, son concubin, de nationalité laotienne également, est titulaire d'une carte de résident en qualité de réfugié, valable du 16 août 2016 au 15 août 2026. Dans ces circonstances, notamment au regard de l'impossibilité pour la requérante de reformer hors de France la cellule familiale qu'elle a constituée avec son concubin réfugié et leur premier enfant, a fortiori avec leur second enfant alors à venir, la préfète du Loiret ne pouvait, sans porter au droit de la requérante au droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis, prendre à son encontre l'arrêté litigieux du 5 août 2022 lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination. Cet arrêté ayant ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, Mme B est, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, fondée à en demander l'annulation.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

4. Eu égard au motif d'annulation retenu, et sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait, l'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint à la préfète du Loiret de délivrer à Mme B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

5. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Duplantier de la somme demandée de 1 300 euros, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté de la préfète du Loiret du 5 août 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Loiret de délivrer à Mme B un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Il est mis à la charge de l'Etat le versement à Me Duplantier, avocate de la requérante, de la somme de 1 300 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la préfète du Loiret.

Délibéré après l'audience du 25 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Guével, président,

M. Lombard, premier conseiller, rapporteur,

M. Lardennois, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 septembre 2024.

Le rapporteur,

A. LOMBARDLe président,

B. GUÉVEL

Le greffier,

B. VESIN

La République mande et ordonne à la préfète du Loiret en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2203786