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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2300535

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2300535

mardi 7 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2300535
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantSCP MADRID-CABEZO MADRID-FOUSSEREAU MADRID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 février 2023, M. B, représenté par Me Madrid, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 6 décembre 2022 par laquelle la préfète du Loiret a refusé sa demande de renouvellement de carte de résident ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Loiret de lui délivrer une carte de résident dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la procédure est irrégulière en l'absence de saisine de la commission du titre de séjour, le requérant ayant demandé le renouvellement de sa carte de résident ;

- la décision est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur de droit en ce qu'il remplit les conditions de l'article 10 de l'accord franco-tunisien pour se voir renouveler, de plein droit, sa carte de résident ;

- l'arrêté, en ce qu'il se fonde sur la menace à l'ordre public, est entaché d'erreur de droit, le renouvellement de la carte de résident étant de plein droit ;

- sa présence ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

- la préfète ne pouvait procéder au retrait de sa carte de résident en ce que les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lesquelles elle se fonde ne sont pas applicables aux ressortissants tunisiens ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit, d'une erreur d'appréciation et d'un défaut d'examen particulier de sa situation au regard de son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Une mise en demeure a été adressée à la préfète du Loiret qui n'a pas produit de mémoire.

Par ordonnance du 18 mars 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 2 avril 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pajot,

- et les observations de Me Madrid, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, né le 1er mai 1976, de nationalité tunisienne, est entré sur le territoire français en 1980 dans le cadre d'un regroupement familial. Il s'est vu délivrer une carte de résident le 1er mai 1992, régulièrement renouvelée jusqu'au 30 avril 2022. Il a sollicité, le 4 mars 2022, le renouvellement de sa carte de résident. Par un courrier du 6 décembre 2022, la préfète du Loiret a refusé le renouvellement de sa carte de résident et lui a délivré une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale ".

2. D'une part, aux termes de l'article L. 433-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable à la date de la décision attaquée : " Sous réserve des dispositions des articles L. 411-5 et L. 432-3, une carte de résident est renouvelable de plein droit. " À cet égard, l'article L. 411-5 du même code prévoit que : " La carte de résident d'un étranger qui a quitté le territoire français et a résidé à l'étranger pendant une période de plus de trois ans consécutifs est périmée () ". Selon les termes de l'article L. 432-3 du même code, dans sa version applicable au litige : " Une carte de résident ne peut être délivrée aux conjoints d'un étranger qui vit en France en état de polygamie. Il en va de même pour tout étranger condamné pour avoir commis sur un mineur de quinze ans l'infraction de violences ayant entrainé une mutilation ou une infirmité permanente, définie à l'article 222-9 du code pénal, ou s'être rendu complice de celle-ci. "

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle () ainsi qu'à la délivrance de la carte de résident () ". L'article L. 432-1 du même code prévoit ainsi que : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public. " En vertu de l'article L. 432-2 de ce code : " Le renouvellement d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut, par une décision motivée, être refusé à l'étranger qui cesse de remplir l'une des conditions exigées pour la délivrance de cette carte dont il est titulaire, fait obstacle aux contrôles ou ne défère pas aux convocations () ".

4. Il résulte de ces dispositions que, contrairement à la délivrance d'une première carte de résident et au renouvellement d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle, le refus de renouvellement de la carte de résident ne peut être fondé sur la menace pour l'ordre public que constitue la présence en France de l'étranger ou sur l'absence de respect des principes qui régissent la République française, mais peut uniquement être fondé sur l'un des motifs énoncés aux articles L. 411-5 et L. 432-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui concernent, pour l'un, les étrangers ayant quitté le territoire français et résidé à l'étranger pendant une période de plus de trois ans consécutifs et, pour l'autre, les étrangers vivant en état de polygamie ou ayant été condamnés pour avoir commis, sur un mineur de quinze ans, l'infraction de violences ayant entraîné une mutilation ou une infirmité permanente ou s'en étant rendus complices. En revanche, ces dispositions ne font pas obstacle à l'application de la réglementation générale autorisant qu'il soit procédé à l'expulsion d'un étranger suivant les modalités définies par le législateur en fonction de l'importance respective qu'il attache, d'une part, aux impératifs liés à la sauvegarde de l'ordre public et à leur degré d'exigence et, d'autre part, au but d'assurer l'insertion de catégories d'étrangers déterminées à raison de considérations humanitaires, du souci de ne pas remettre en cause l'unité de la cellule familiale ou de l'ancienneté des liens noués par les intéressés avec la France.

5. En l'espèce, pour refuser à M. B le renouvellement de sa carte de résident, la préfète du Loiret a retenu qu'il s'était " affranchi du respect des lois " et avait " dérogé aux obligations qui le lient " à la République française. Elle s'est fondée sur onze condamnations prononcées en 1995, 1997, 2000, 2003, 2005, 2008, 2019 et 2020 pour des faits de vol, violence sur personne dépositaire de l'autorité publique, refus d'obtempérer à une sommation de s'arrêter, violence avec usage ou menace d'une arme suivie d'incapacité supérieure à huit jours, port prohibé d'arme de sixième catégorie, outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique, circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance, suspension du permis de conduire pendant six mois pour conduite de véhicule sous l'empire d'un état alcoolique et vol avec violence ayant entraîné une incapacité totale de travail n'excédant pas huit jours, ayant entraîné des condamnations à des peines de 6 mois d'emprisonnement en 1995, un mois d'emprisonnement en 1997, quatre mois d'emprisonnement en 2000, 800 euros d'amende en 2003, 15 jours d'emprisonnement en 2005, 300 euros d'amende en 2008, 500 euros d'amende en 2019 et deux mois d'emprisonnement avec sursis en 2020. Elle a également retenu qu'il était connu défavorablement des forces de sécurité. Or, ainsi qu'il a été précisé au point précédent, la menace à l'ordre public ou le non-respect des principes de la République française ne peuvent être opposés à une demande de renouvellement d'une carte de résident, renouvelable de plein droit sous réserve des dispositions des articles L. 411-5 et L. 432-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ressort des pièces du dossier qu'aucune des condamnations de M. B n'a été prononcée sur le fondement de l'infraction visée par ce dernier article. Par suite, M. B est fondé à soutenir que la préfète du Loiret a entaché sa décision d'erreur de droit. Il appartient ainsi seulement, dans ces conditions, à la préfète du Loiret, ainsi qu'il a été dit au point précédent, de prendre, si elle s'y croit fondée, une mesure d'expulsion à l'encontre de M. B.

6. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 6 décembre 2022 par laquelle la préfète du Loiret a refusé le renouvellement de sa carte de résident.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

7. Aux termes de l'article L. 433-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction résultant de la loi du 26 janvier 2024 : " Sous réserve de l'absence de menace grave pour l'ordre public, de l'établissement de la résidence habituelle de l'étranger en France et des articles L. 411-5 et L. 432-3, une carte de résident est renouvelable de plein droit. "

8. En l'espèce, il résulte l'instruction qu'au regard de l'ancienneté desdits faits et du quantum des peines prononcées, la présence en France de M. B ne peut être regardée comme constituant, à la date du présent jugement, une menace grave pour l'ordre public.

9. Par suite et eu égard au motif d'annulation retenu par le présent jugement, il y a lieu d'enjoindre à la préfète du Loiret, sous réserve d'un changement de circonstances de droit ou de fait, de délivrer à M. B une carte de résident, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu dans les circonstances de l'espèce et en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la préfète du Loiret du 6 décembre 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Loiret de délivrer, sous réserve d'un changement de circonstances de droit ou de fait, une carte de résident dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

Article 3 : L'Etat versera au requérant la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète du Loiret.

Délibéré après l'audience du 18 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Lacassagne, président,

Mme Pajot, conseillère,

M. Gasnier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mai 2024.

La rapporteure,

Anne-Laure PAJOT

Le président,

Denis LACASSAGNELa greffière,

Aurore MARTIN

La République mande et ordonne à la préfète du Loiret en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement

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