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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2301069

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2301069

lundi 24 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2301069
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES -JUGE UNIQUE
Avocat requérantHERVOIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 17 mars 2023, Mme C A, représentée par Me Gaëlle Duplantier, demande au tribunal :

1) d'annuler l'arrêté du 24 février 2023 à la préfète du Loiret l'obligeant à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et fixant le pays de destination de sa reconduite ;

2) d'enjoindre à la préfète du Loiret de l'admettre au séjour le temps de procéder au réexamen de sa situation au besoin sous astreinte de 100 euros par jour de retard à partir du délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir ;

3) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 300 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la requête est recevable ;

- l'arrêté méconnaît l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- l'arrêté méconnaît l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les articles 18 et 19 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'article 33 de la convention de Genève et est entaché d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 avril 2023, la préfète du Loiret, représentée par Me Johan Hervois, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requérante ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 14 avril 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 modifié portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. B en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Delandre, magistrat désigné ;

- et les observations de Me Duplantier, avocate de Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante camerounaise née le 7 août 1987, a déclaré être entrée en France le 7 mai 2022. Le 29 juin 2022, elle a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile. Sa demande été rejetée, pour irrecevabilité, par une décision du 17 octobre 2022 de l'office français de protection des réfugiés et apatrides au motif qu'elle était bénéficiaire d'une protection dans un autre Etat. Par l'arrêté attaqué du 24 février 2023, la préfète du Loiret l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination de sa reconduite.

2. En premier lieu, si, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ", il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que cet article s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le moyen tiré de leur violation par une autorité d'un Etat membre est inopérant.

3. Toutefois, il résulte également de la jurisprudence de la Cour de Justice que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

4. Dans le cas prévu au 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, comme en l'espèce, la décision faisant obligation de quitter le territoire français fait suite au constat de ce que la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger, ou de ce que celui-ci ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application de l'article L. 542-1 du même code, à moins qu'il ne soit titulaire d'un titre de séjour en cours de validité. Le droit d'être entendu n'implique alors pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a été entendu dans le cadre du dépôt de sa demande d'asile à l'occasion de laquelle l'étranger est conduit à préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demande que lui soit reconnu la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire et à produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. Il lui appartient, lors du dépôt de cette demande, laquelle doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utiles. Il lui est loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir toute observation complémentaire, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. En l'espèce, la requérante soutient qu'elle n'a pas été mise à même de présenter ses observations et notamment de faire valoir que durant son séjour en Grèce, elle a fait l'objet de multiples discriminations et agressions. Toutefois, elle n'était pas sans savoir que compte tenu du rejet de sa demande d'asile, elle était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement. En outre, il lui appartenait de faire connaître aux services préfectoraux tout élément nouveau qu'elle estimait utile au traitement de son dossier d'asile et susceptible d'avoir une influence sur la décision d'éloignement. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du principe précité ne peut être accueilli.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, reprenant les dispositions de l'ancien article L. 513-2 du même code : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article 18 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Le droit d'asile est garanti dans le respect des règles de la convention de Genève du 28 juillet 1951 et du protocole du 31 janvier 1967 relatifs au statut des réfugiés et conformément au traité instituant la Communauté européenne. ". Aux termes de l'article 19 de la même charte : " 1. Les expulsions collectives sont interdites. 2. Nul ne peut être éloigné, expulsé ou extradé vers un Etat où il existe un risque sérieux qu'il soit soumis à la peine de mort, à la torture ou à d'autres peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Aux termes de l'article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 : " 1. Aucun des Etats contractants n'expulsera ou ne refoulera, de quelque manière que ce soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques. 2. Le bénéfice de la présente disposition ne pourra toutefois être invoqué par un réfugié qu'il y aura des raisons sérieuses de considérer comme un danger pour la sécurité du pays où il se trouve ou qui, ayant été l'objet d'une condamnation définitive pour un crime ou délit particulièrement grave, constitue une menace pour la communauté dudit pays. ".

6. En prévoyant à l'article 4 de l'arrêté attaqué du 24 février 2023, que la requérante pourra être reconduite d'office dans son pays d'origine ou vers tout pays pour lequel elle établit être légalement admissible, la décision fixant le pays de renvoi permet d'éloigner l'intéressée vers le Cameroun, pays dont elle a la nationalité, contrairement à ce que soutient la préfète du Loiret, et vers la Grèce, pays qui lui a délivré une carte de séjour en qualité de réfugié en cours de validité.

7. En se prévalant des dispositions et stipulations rappelées au point 5, la requérante soutient qu'elle ne peut retourner dans son pays d'origine, le Cameroun, comme le permet l'arrêté attaqué car elle encourt des risques de persécutions dans ce pays en raison de son homosexualité et qu'en raison de ces risques, elle a obtenu le statut de réfugié en Grèce en juillet 2021. Dès lors qu'elle a obtenu la qualité de réfugié en Grèce à raison de persécutions subies au Cameroun, l'intéressée doit être regardée comme pouvant subir des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans ce pays ce que ne conteste d'ailleurs pas la préfète du Loiret. La requérante est donc fondée à soutenir que l'arrêté attaqué méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en tant qu'il permet l'exécution de l'obligation de quitter le territoire à destination de ce pays. En revanche et alors qu'il lui appartient de démontrer qu'il y a des raisons sérieuses de penser que, si la décision fixant le pays de renvoi était mise à exécution, elle serait exposée à un risque réel de se voir infliger des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne précitée, la requérante ne produit aucun élément probant de nature à établir la réalité de tels risques en cas de renvoi en Grèce.

8. Il résulte de ce qui précède que Mme A est seulement fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 24 février 2023 de la préfète du Loiret en tant qu'il fixe son pays d'origine, le Cameroun, comme pays de destination de sa reconduite.

Sur les conclusions en injonction :

9. Le présent jugement, qui annule l'arrêté du 24 février 2023 de la préfète du Loiret en tant seulement qu'il fixe son pays d'origine comme pays éventuel de destination de sa reconduite n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions en injonction de Mme A ne peuvent être accueillies.

Sur les frais du litige :

10. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme que demande la requérante au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 24 février 2023 de la préfète du Loiret obligeant Mme A à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et fixant le pays de destination de sa reconduite est annulé en tant qu'il fixe le Cameroun comme pays de destination de sa reconduite.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et à la préfète du Loiret.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 avril 2023.

Le magistrat désigné,

Jean-Michel B

Le greffier,

Roger MBELANI

La République mande et ordonne à la préfète du Loiret en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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