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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2301976

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2301976

mercredi 28 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2301976
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES -JUGE UNIQUE
Avocat requérantSELARL LEVY AVOCAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 mai 2023, M. A C, représenté par la Selarl Lévy Avocat, demande au tribunal :

1) d'annuler l'arrêté du 23 mai 2023 du préfet du Cher l'obligeant à quitter sans délai le territoire français, fixant la Turquie comme pays de destination de sa reconduite et lui interdisant le retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans ;

2) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'obligation de quitter le territoire a été prise par une autorité incompétente, n'est pas motivée, n'a pas été précédée d'un examen sérieux de sa situation et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision refusant un délai de départ volontaire est entachée d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français est illégale dès lors que la décision refusant un délai de départ volontaire est illégale, n'est pas motivée et elle est disproportionnée.

La requête a été communiquée au préfet du Cher qui n'a pas produit de mémoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Delandre en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Delandre, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique.

Les parties n'étaient pas présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant turc né le 20 mai 1989, a été interpellé le 22 mai 2023 par les services de la gendarmerie de Saint-Amand-Montrond dans le cadre d'un contrôle routier. Il n'a pu justifier d'un document de séjour et a été placé en rétention en vue de la vérification de son droit au séjour. Par l'arrêté attaqué du 23 mai 2023, le préfet du Cher l'a obligé à quitter sans délai le territoire français à destination de la Turquie et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur l'obligation de quitter le territoire :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué du 23 mai 2023 a été signé par Mme B D. Selon l'article 1er de l'arrêté n° 2023-0721 du 15 mai 2023, publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture n° 18-2023-05-005, le préfet du Cher, a donné délégation à Mme Camille Witasse Thézy, secrétaire générale, à l'effet de signer " tous arrêtés, décisions () relevant des attributions de l'Etat dans le département du Cher () " à l'exception des déclinatoires de compétence et arrêtés de conflit, des réquisitions de comptable public et des réquisitions de la force armée. Cette délégation de signature n'est pas générale et mentionne le nom du délégataire. Aucune disposition légale ou réglementaire n'impose que l'arrêté attaqué vise l'acte de délégation de signature. Dès lors que l'arrêté du 15 mai 2023, qui constitue un acte réglementaire, a été régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Cher, l'administration n'a pas à produire cet arrêté que le tribunal n'a pas davantage l'obligation de communiquer au requérant. Au demeurant, l'arrêté attaqué vise la décision de délégation de signature précitée. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'obligation de quitter le territoire attaquée doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire est motivée. ".

4. En l'espèce, l'obligation de quitter le territoire attaquée du 23 mai 2023 vise la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, la convention de Schengen, le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le code des relations entre le public et l'administration et mentionne les éléments de fait propres à la situation du requérant, notamment les éléments relatifs à sa situation familiale, à raison desquels le préfet l'a obligé à quitter sans délai le territoire français à destination de son pays d'origine. Ainsi, l'obligation de quitter le territoire est suffisamment motivée en application des dispositions précitées de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment des motifs de l'arrêté attaqué, que le préfet du Cher n'aurait pas procédé à un examen attentif et personnalisé de la situation du requérant.

6. Enfin, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. Le requérant soutient qu'il est entré sur le territoire français en 2012 et qu'il y réside depuis de manière stable et continue. Toutefois, il ne justifie pas être entré en France depuis 2012. L'intéressé s'est maintenu sur le territoire français malgré une précédente obligation de quitter le territoire prise le 14 décembre 2020 par le préfet de Loir-et-Cher validée par un jugement n° 2101715 du 13 mai 2022 de ce tribunal administratif devenu définitif. Ses parents et ses frères et sœurs résident en Turquie. Il ne conteste pas être séparé de son épouse. Par suite, compte tenu notamment des conditions d'entrée et de séjour en France de l'intéressé, l'obligation de quitter le territoire ne méconnait pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision refusant un délai de départ volontaire :

8. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

9. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des motifs de l'arrêté d'obligation de quitter le territoire, que le refus d'accorder au requérant un délai de départ volontaire a été pris sur le fondement des dispositions précitées du 3° de l'article L. 612-2 et de celles des 1° et 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. Le requérant soutient que la décision refusant un délai de départ volontaire est entachée d'erreur de droit en faisant valoir qu'il réside en France depuis 2012, qu'il a communiqué son adresse lors de son interpellation et que, dès lors, il réside de manière permanente et effective sur le territoire français. Toutefois, il ne justifie pas être entré régulièrement en France et avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Dès lors, le préfet du Cher était en droit de prendre la décision de refus d'un délai de départ volontaire sur le fondement des dispositions précitées du 1° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par ailleurs, il ne conteste pas n'avoir pu présenter de documents d'identité ou de voyage en cours de validité lors de son interpellation le 22 mai 2023. Dans ces conditions et même s'il a communiqué son adresse lors de cette interpellation, le préfet était également en droit de prendre sa décision de refus d'un délai de départ volontaire sur le fondement des dispositions du 8° de l'article L. 612-3 précité. Enfin, le requérant ne produit aucun élément de nature à établir que la décision de refus d'un délai de départ volontaire est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

11. Pour les mêmes motifs que ceux développés au point 7 ci-dessus, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de renvoi méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

12. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. (). Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 621-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ". Aux termes de l'article L. 613-2 du code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et

L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. ".

13. Il ressort des termes mêmes des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

14. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

15. En l'espèce, le préfet du Cher, après avoir rappelé les termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a estimé qu'une interdiction de retour de trois ans ne portait pas une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au regard de sa vie privée et familiale et que le requérant ne justifiait pas de circonstances humanitaires propres à être dispensé de la mesure et de liens intenses et stables en France.

16. Le requérant soutient la décision de refus d'un délai de départ volontaire est illégale et qu'ainsi, cette décision ne peut constituer la motivation de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français, qu'il n'est fait à aucun moment ni état de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France ni de la menace réelle pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français et que, par conséquent, la décision d'interdiction de retour sur le territoire d'une durée de trois ans est disproportionnée et injustifiée. Toutefois, il ressort des pièces du dossier qu'il ne justifie pas résider en France depuis 2012, qu'il a déjà fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, qu'il n'établit pas avoir une vie privée et familiale en France alors que ses parents et ses frères et sœurs résident en Turquie. Par suite, le préfet du Cher a pu, sans erreur de droit, prendre la décision d'interdiction de retour sur le territoire français contestée d'une durée de trois ans qui n'apparaît pas disproportionnée.

17. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. C doit être rejetée y compris, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet du Cher.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 juin 2023.

Le magistrat désigné,

Jean-Michel DELANDRE

La greffière,

Florence PINGUET-COMMEREUC

La République mande et ordonne au préfet du Cher en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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