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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2301980

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2301980

jeudi 22 février 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2301980
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantSCP MADRID-CABEZO MADRID-FOUSSEREAU MADRID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 25 mai 2023 et le 18 juillet 2023, M. A, représenté par Me Madrid, demande au tribunal :

1°) à titre principal, d'annuler la décision du 1er décembre 2022 par laquelle la préfète du Loiret a refusé le bénéfice du regroupement familial au profit de son épouse et la décision de rejet de son recours gracieux ;

2°) à titre subsidiaire, d'abroger ces décisions ;

3°) en tout état de cause, d'enjoindre à la préfète du Loiret de faire droit à sa demande dans un délai de 30 jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'erreur de droit, de fait et d'appréciation en ce qu'il remplit l'ensemble des conditions pour obtenir le bénéfice du regroupement familial ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit en ce que la préfète n'a pas fait application de son pouvoir discrétionnaire permettant d'autoriser le regroupement familial à titre exceptionnel ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle de l'intéressé et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- en raison d'un changement de circonstances de faits, il bénéficie désormais des ressources suffisantes pour obtenir le bénéfice du regroupement familial.

La requête a été communiquée à la préfète du Loiret qui n'a pas produit d'observations.

Par ordonnance du 6 octobre 2023, la clôture d'instruction a été fixée le 27 octobre 2023.

Par une lettre du 25 janvier 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions à fins d'abrogation de la décision contestée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gasnier,

- et les observations de Me Madrid représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant afghan né le 6 mars 1977, déclare être entré en France en 2001. Il est titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale " valable du 31 août 2022 au 30 août 2024. Le 15 février 2021, il a présenté une demande de regroupement familial en faveur de son épouse, ressortissante afghane résidant en Iran. La préfète du Loiret a, par décision du 1er décembre 2022, rejeté cette demande. M. A demande au tribunal d'annuler cette décision et celle du rejet de son recours gracieux.

Sur les conclusions à fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : / 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans () ". Aux termes de l'article L. 434-7 du même code : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : / 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; / 2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; / 3° Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil. ". Aux termes de l'article R. 434-4 de ce code : " () les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. Ces ressources sont considérées comme suffisantes lorsqu'elles atteignent un montant équivalent à : / 1° Cette moyenne pour une famille de deux ou trois personnes ; () ".

3. Il résulte des dispositions citées au point précédent que, lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, le préfet peut rejeter la demande dans le cas où l'intéressé ne justifierait pas remplir l'une ou l'autre des conditions légalement requises, notamment celle liée aux ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de la famille. Il dispose toutefois d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu par les dispositions précitées, notamment dans le cas où il est porté une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Pour rejeter la demande de regroupement familial présentée par M. A au bénéfice de son épouse, la préfète du Loiret a relevé que l'intéressé disposait de ressources moyennes mensuelles inférieures au salaire minimum de croissance (SMIC) sur la période de référence du mois de septembre 2021 au mois d'août 2022.

5. Il ressort toutefois des pièces du dossier que M. A s'est marié avec Mme B, de nationalité afghane, le 27 août 2018, soit depuis plus de 4 ans à la date de la décision attaquée, et tente, par tout moyen, de maintenir des liens personnels avec son épouse résidant en situation irrégulière en Iran depuis la prise de pouvoir en Afghanistan des talibans le 15 août 2021, ainsi que l'atteste notamment son voyage au cours de l'été 2022 à destination de Téhéran où son épouse avait temporairement fuit. Il ressort également des pièces du dossier que l'intéressé est présent en France depuis l'année 2020, soit plus de 2 ans à la date de la décision attaquée, qu'il est titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu'au 30 août 2024, qu'il dispose d'un logement normal au sens de l'article L. 434-7 du code précité et qu'il a exercé plusieurs emplois, d'abord en intérim jusqu'au mois d'août 2022, puis dans le cadre d'un contrat à durée déterminée en qualité de préparateur de câbles pour avions, emploi qu'il a continué à exercer depuis lors, jusqu'à la signature d'un contrat à durée indéterminée le 24 juillet 2023 lui procurant désormais un revenu brut mensuel d'environ 1 800 euros. Il ressort en outre des pièces du dossier que l'absence de revenus de M. A durant la période du mois de mai à août 2022 est justifiée par son voyage en Iran pour y retrouver ponctuellement son épouse et que, postérieurement à cette période, l'intéressé a, ainsi qu'il a été dit, repris son activité professionnelle jusqu'à la signature du contrat à durée indéterminée précité révélant ainsi sa stabilité professionnelle. Eu égard à l'ensemble de ces éléments, et dans les circonstances particulières de l'espèce, le refus opposé à M. A, aux seuls motifs de son insuffisance de ressources et de son instabilité professionnelle, est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences qu'il emporte sur sa situation personnelle et familiale.

6. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens, M. A est fondé à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fins d'injonction :

7. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement que l'administration autorise le regroupement familial demandé par M. A en faveur de son épouse. Par suite, il y a lieu d'enjoindre à la préfète du Loiret, en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

8. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle au taux de 25 %. Il n'allègue pas avoir engagé d'autres frais que ceux partiellement pris en charge à ce titre. Son avocate a demandé que lui soit versée par l'Etat la somme correspondant aux frais exposés qu'elle aurait réclamée à son client si ce dernier n'avait pas bénéficié de l'aide juridictionnelle. Dans ces conditions, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Madrid de la somme de 1 000 euros, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 1er décembre 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète d'autoriser le regroupement familial demandé par M. A en faveur de son épouse dans un délai d'un mois.

Article 3 : L'Etat versera à Me Madrid la somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Madrid et à la préfète du Loiret.

Délibéré après l'audience du 1er février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Lacassagne, président,

Mme Pajot, conseillère,

M. Gasnier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 février 2024.

Le rapporteur,

Paul GASNIER

Le président,

Denis LACASSAGNE

La greffière,

Aurore MARTIN

La République mande et ordonne à la préfète du Loiret en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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