Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires enregistrés le 31 août 2023, le 14 décembre 2023 et le 19 février 2024, le centre hospitalier de Chartres, représenté par Me Jaafar, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d’annuler la décision du 4 août 2023 par laquelle le ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion a confirmé la décision du 25 avril 2023 de l’inspecteur du travail se déclarant incompétent pour se prononcer sur la réalité d’un danger grave et imminent au sein du centre hospitalier de Chartres, ensemble la décision du 2 février 2024 du directeur départemental de l’emploi, du travail, des solidarités et de la protection des populations d’Eure-et-Loir confirmant celle du 25 avril 2023 ;
2°) à titre principal, d’enjoindre au ministre du travail, de l’emploi et de l’insertion de désigner un inspecteur du travail pour qu’il intervienne et se prononce sur l’existence ou non d’un danger grave et imminent au sein du centre hospitalier de Chartres ;
3°) à titre subsidiaire, de constater que les faits signalés par les représentants du personnel ne constituent pas un danger grave et imminent ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 500 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- les décisions attaquées méconnaissent l’article 52 du décret n° 2021-1570 du 3 décembre 2021 qui prévoit qu’en cas de désaccord sur les mesures à prendre, l’agent de contrôle de l’inspection du travail doit être saisi et remettre un rapport qui mentionne, le cas échéant, les manquements en matière d’hygiène et de sécurité, ce qui implique nécessairement qu’il doive se prononcer sur l’existence d’un danger grave et imminent ;
- l’inspection du travail est compétente pour apprécier si une situation présente les caractéristiques d’un danger grave et imminent par analogie aux articles L. 4731-1 et R. 4731-1 du code du travail.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 28 novembre 2023 et le 27 décembre 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que le moyen tiré de l’erreur de droit n’est pas fondé et que celui tiré de la méconnaissance des articles L. 4731-1 et R. 4731-1 est inopérant.
Les parties ont été informées, en application des dispositions de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d’être fondé sur un moyen relevé d’office, tiré de ce qu’il n'appartient pas au juge administratif d'adresser des injonctions à l'administration en dehors des cas prévus par la loi, ni de faire œuvre d'administrateur.
Des observations en réponse à ce moyen d’ordre public, présentées pour le centre hospitalier de Chartres, ont été enregistrées le 12 septembre 2025 et communiquées.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- le code du travail ;
- le décret n° 2021-1570 du 3 décembre 2021 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Dicko-Dogan,
- et les conclusions de M. Gauthier, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
Le 24 mars 2023, deux membres de la formation spécialisée en santé sécurité et conditions de travail (F3SCT) du centre hospitalier de Chartres ont signalé une situation de danger grave et imminent concernant l’insuffisance des effectifs en néphrologie et des effectifs non réglementaires en hémodialyse. Le même jour, une enquête a été réalisée par le directeur des ressources humaines, la directrice des soins, la cadre chargée du service de néphro-dialyse et les deux représentants du personnel, membres de la F3SCT. A l’issue de cette enquête, le directeur des ressources humaines a contesté la réalité du danger grave et imminent et a convoqué une réunion extraordinaire de la F3SCT, le 27 mars 2023, à l’issue de laquelle ses membres ont, à la majorité, émis l’avis de reconnaître l’existence d’une situation de danger grave et imminent. Opposé à ce constat, le directeur du centre hospitalier de Chartres a, par un courrier du 11 avril 2023, saisi la direction départementale de l’emploi, du travail, des solidarités et de la protection des populations (DDETSPP) d’Eure-et-Loir d’une demande tendant à ce qu’un agent de contrôle de l’inspection du travail statue sur la réalité d’un danger grave et imminent. Par décision du 25 avril 2023, l’agent de contrôle de l’inspection du travail s’est déclaré incompétent. Saisi d’un recours hiérarchique, le ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion a, par une décision du 4 août 2023, confirmé l’incompétence de l’agent de contrôle de l’inspection du travail pour se prononcer sur la réalité d’un danger grave et imminent. Par un courrier du 19 janvier 2024, le centre hospitalier de Chartres a réitéré sa demande de saisine d’un agent de contrôle de l’inspection du travail pour statuer sur la réalité d’un danger grave et imminent. Par un courrier du 2 février 2024, la DDETSPP a confirmé sa position et celle du ministre. Par sa requête, le centre hospitalier de Chartres demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures, d’annuler l’ensemble de ces décisions.
L’article 52 du décret du 3 décembre 2021 relatif aux comités sociaux d'établissement des établissements publics de santé, des établissements sociaux, des établissements médico-sociaux et des groupements de coopération sanitaire de moyens de droit public, dans sa version alors en vigueur, prévoit que : « Le représentant du personnel de la formation spécialisée en matière de santé, de sécurité et de conditions de travail qui constate qu'il existe une cause de danger grave et imminent pour la santé ou la sécurité des agents lors de l'exercice de leurs fonctions, notamment par l'intermédiaire d'un agent, en alerte immédiatement le directeur d'établissement, l'administrateur du groupement ou son représentant et consigne cet avis dans le registre sur le registre spécial mentionné à l'article D. 4132-1 du code du travail. / Le directeur d'établissement, l'administrateur du groupement ou son représentant procède immédiatement à une enquête avec le représentant de la formation spécialisée qui lui a signalé le danger et prend les dispositions nécessaires pour y remédier. Il informe la formation spécialisée des décisions prises. / En cas de divergence sur la réalité du danger grave et imminent pour la santé ou la sécurité des agents ou la façon de le faire cesser, la formation spécialisée compétente est réunie d'urgence, dans un délai n'excédant pas vingt-quatre heures. L'agent de contrôle de l'inspection du travail est informé de cette réunion et peut y assister. / Après avoir pris connaissance de l'avis émis par la formation spécialisée, le directeur de l'établissement ou l'administrateur du groupement arrête les mesures à prendre. / A défaut d'accord entre le directeur de l'établissement ou l'administrateur du groupement et la formation spécialisée sur les mesures à prendre et leurs conditions d'exécution, l'agent de contrôle de l'inspection du travail est saisi. / Cette intervention donne lieu à un rapport adressé conjointement au directeur d'établissement ou à l'administrateur du groupement et à la formation spécialisée. Ce rapport indique, s'il y a lieu, les manquements en matière d'hygiène et de sécurité et les mesures proposées pour remédier à la situation. / Le directeur d'établissement ou à l'administrateur du groupement adresse dans les quinze jours à l'auteur du rapport une réponse motivée indiquant : / 1° Les mesures prises immédiatement après l'enquête prévue au deuxième alinéa du présent article ; / 2° Les mesures prises à la suite de l'avis émis par la formation spécialisée réunie en urgence ; / 3° Les mesures prises au vu du rapport ; / 4° Les mesures qu'elle va prendre et le calendrier de leur mise en œuvre. / Le directeur d'établissement ou à l'administrateur du groupement communique, dans le même délai, copie de sa réponse à la formation spécialisée ».
Il résulte de ces dispositions que l’inspecteur du travail ne peut être saisi qu’en cas de désaccord entre le directeur de l'établissement ou l'administrateur du groupement et la formation spécialisée sur les mesures à prendre et leurs conditions d'exécution en cas de danger grave et imminent pour la santé ou la sécurité des agents lors de l'exercice de leurs fonctions.
Il ressort des pièces du dossier et il n’est pas contesté qu’à la suite d’un signalement effectué par deux membres de la F3SCT le 24 mars 2023, une enquête a été réalisée par le directeur des ressources humaines, la directrice des soins, le cadre chargée du service de néphro-dialyse, les deux représentants du personnel membres de la F3SCT et signataires de l’avis sur le registre spécial. A l’issue de cette enquête, le directeur des ressources humaines a contesté la réalité du danger grave et imminent et a convoqué une réunion extraordinaire de la F3SCT, le 27 mars 2023, à l’issue de laquelle ses membres ont, à la majorité, émis l’avis de reconnaître l’existence d’une situation de danger grave et imminent. Le directeur du centre hospitalier, qui n’a pas donné suite à cet avis, a saisi, à deux reprises, en 2023 et 2024, la DDETSPP d’Eure-et-Loir afin qu’un agent de contrôle de l’inspection du travail statue sur la réalité du danger grave et imminent. En se déclarant incompétent pour répondre à une telle sollicitation émanant de l’employeur, alors que la procédure prévue à l’article 52 du décret concerne la seule saisine de l’agent de contrôle de l’inspection du travail des cas de désaccords sur les mesures à prendre et leurs conditions d'exécution pour faire cesser un danger grave et imminent dont la réalité est avérée, la DDETSPP n’a pas commis d’erreur de droit, non plus que le ministre dans sa réponse au recours hiérarchique du centre hospitalier.
Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation et celles tendant à ce qu’il soit enjoint au ministre désigner un agent de contrôle de l’inspection du travail pour qu’il intervienne et se prononce sur l’existence ou non d’un danger grave et imminent au sein du centre hospitalier de Chartres doivent être rejetées. En outre, dès lors qu’il n’appartient pas au juge administratif de se prononcer sur des conclusions en déclaration de droit, ni de faire œuvre d’administrateur et de se substituer aux administrations compétentes, les conclusions présentées à titre subsidiaire par le centre hospitalier de Chartres tendant à ce que le juge constate que les faits signalés par les représentants du personnel, le 24 mars 2023, ne constituent pas un danger grave et imminent, sont irrecevables et ne peuvent qu’être rejetées.
Enfin, eu égard à ce qui vient d’être énoncé, les conclusions du centre hospitalier de Chartres au titre des frais liés au litige, doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête du centre hospitalier de Chartres est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié au centre hospitalier de Chartres et au ministre du travail.
Délibéré après l’audience du 18 septembre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Lesieux, présidente,
Mme Bernard, première conseillère,
Mme Dicko-Dogan, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 octobre 2025.
La rapporteure,
Fatoumata DICKO-DOGAN
La présidente,
Sophie LESIEUX
La greffière,
Céline BOISGARD
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.