Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires enregistrés le 18 décembre 2023, le 19 janvier 2024, le 25 mars 2025 et le 28 avril 2025 et un mémoire déposé le 3 février 2026, non communiqué, M. D... A..., représenté par Me Bendjador, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 19 octobre 2023 par lequel le ministre de l’intérieur a prononcé à son encontre la sanction disciplinaire de mise à la retraite d’office de ses fonctions ;
2°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur de le réintégrer dans ses fonctions et reconstituer sa carrière, et ce dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°) à titre subsidiaire de réformer la décision du 19 octobre 2023 et d’enjoindre à prendre les mesures de reconstitution afférentes ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 5 000 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative
Il soutient que :
- la compétence de l’auteur de la décision attaquée n’est pas établie ;
- le ministre de l’intérieur ne vise aucune disposition légale ou règlementaire au fondement des griefs retenus puisqu’aucun des griefs formulés n’est rattaché à un fondement juridique du code de la sécurité intérieure pas même visé dans les visas de ladite décision ;
- s’agissant du grief prétendu du non-respect des prescriptions liées à l’enregistrement des personnes se présentant au commissariat, les faits établis ne sont pas fautifs dès lors qu’au sein du commissariat de Blois la pratique de la « feuille volante » est quotidienne et acquise pour être connue et acceptée par la hiérarchie ;
- s’agissant du grief d’un accueil prétendument expéditif sans accomplir les diligences nécessaires prescrites en matière d’accueil des victimes de violences intrafamiliales, il est entaché d’erreur de fait et d’appréciation ;
- s’agissant du grief de différer la plainte, il est infondé ;
- s’agissant du grief d’avoir jeté l’opprobre sur tout le service public de la police nationale, il est également infondé ;
- seul le grief de mauvaise orientation de la plaignante quant au dépôt de plainte éventuel pourrait être retenu à son encontre mais il n’est pas de nature à justifier la sanction prise de mise à la retraite d’office qui est ainsi entachée d’erreur d’appréciation et manifestement disproportionnée.
Par un mémoire enregistré le 12 janvier 2024, le SGAMI Ouest conclut à son incompétence pour défendre.
Par un mémoire en défense enregistré le 27 mars 2025, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Lefebvre-Soppelsa ;
- les conclusions de M. Joos, rapporteur public ;
- et les observations de M. A....
Considérant ce qui suit :
1. M. D... A..., major, recruté dans le corps des gardiens de la paix de la police nationale le 1er septembre 1991, a exercé en dernier lieu les fonctions de chef de poste au commissariat de police de Blois. Le 7 février 2023, il a été informé de l’engagement d’une procédure disciplinaire à son encontre dans les suites d’une enquête administrative de l’IGPN portant sur les conditions de prise en charge au commissariat d’une jeune femme qui s’y était présentée le 13 décembre 2022 pour évoquer le comportement de son ex-compagnon à son encontre, avait été reçue par M. A... de 17 h 24 et 41 secondes à 17 h 27 et 11 secondes et avait été retrouvée vers 18 h 44 moins d’une heure plus tard inconsciente et grièvement blessée dans le couloir de son domicile à raison de violences exercées par cet ex-concubin. La commission administrative paritaire locale siégeant en conseil de discipline réunie le 11 mai 2023 est, du fait d’un partage de voix, réputée avoir rendu un avis. Par un arrêté du 19 octobre 2023, dont M. A... demande l’annulation, le ministre de l’intérieur a prononcé sa mise à la retraite d’office.
Sur les conclusions aux fins d’annulation :
2. Aux termes de l’article L. 530-1 du code général de la fonction publique : « Toute faute commise par un fonctionnaire dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de ses fonctions l’expose à une sanction disciplinaire sans préjudice, le cas échéant, des peines prévues par la loi pénale. (…) ». et aux termes de l’article L. 533-1 du même code : « Les sanctions disciplinaires pouvant être infligées aux fonctionnaires sont réparties en quatre groupes : 1° Premier groupe : / a) L’avertissement ; / b) Le blâme ; / c) L’exclusion temporaire de fonctions pour une durée maximale de trois jours. / 2° Deuxième groupe : / a) La radiation du tableau d’avancement ; / b) L’abaissement d’échelon à l’échelon immédiatement inférieur à celui détenu par le fonctionnaire ; / c) L’exclusion temporaire de fonctions pour une durée de quatre à quinze jours ; / d) Le déplacement d’office dans la fonction publique de l’Etat. / 3° Troisième groupe : / a) La rétrogradation au grade immédiatement inférieur et à l’échelon correspondant à un indice égal ou, à défaut, immédiatement inférieur à celui afférent à l’échelon détenu par le fonctionnaire ; / b) L’exclusion temporaire de fonctions pour une durée de seize jours à deux ans. / 4° Quatrième groupe : / a) La mise à la retraite d’office ; / b) La révocation. (…) 4° Quatrième groupe : / a) La mise à la retraite d’office ; / b) La révocation. ».
3. Il appartient au juge de l’excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l’objet d’une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.
4. Aux termes de l’arrêté en litige, la sanction attaquée a été prise aux motifs que « le major de police A... a gravement manqué aux obligations statutaires et déontologiques qui s’imposent aux fonctionnaires de la police nationale en l’occurrence au devoir d’obéissance par violation délibérée d’une règle, au devoir de discernement, au devoir de prendre en compte le statut de plaignant ou de victime ainsi qu’au devoir de conscience professionnelle par négligence ». Cet arrêté indique également « qu’au surplus, les faits médiatisés ont porté une atteinte notoire au crédit et au renom de la police nationale » et « que ce comportement fautif d’une extrême gravité est incompatible avec la qualité et l’exercice des fonctions de policier ».
5. Il ressort des pièces du dossier, notamment du rapport de l’enquête administrative diligentée par l’IGPN, que le 13 décembre 2022 entre 17 h et 17 h 15, un équipage de la police municipale de Blois a été témoin d’une altercation verbale entre Mme B... C... et son ex-compagnon, que Mme C... s’est ensuite rendue au commissariat de police de Blois afin de déposer plainte contre son ex-compagnon pour harcèlement sur les réseaux sociaux, que le requérant, chef de poste, d’une part, n’a pas renseigné l’application dédiée à l’enregistrement des personnes se présentant au commissariat, d’autre part, a invité Mme C... à revenir le lendemain avec les captures d’écran de son téléphone prouvant le harcèlement. Ainsi, il ressort des pièces du dossier que le requérant a laissé repartir Mme C... sans recueillir sa plainte alors que les faits relevaient de violences conjugales et que l’ex-compagnon de celle-ci s’était présenté le jour même à son domicile et qu’il n’a pas accompli les diligences nécessaires prescrites en matière d’accueil des victimes de violences intrafamiliales en n’orientant pas la plaignante vers un policier spécialisé dans les violences intrafamiliales, pourtant présent au commissariat lors de sa venue.
6. Il résulte de ce qui précède que les faits reprochés sont établis.
7. D’une part, si le requérant indique qu’au sein du commissariat de Blois la pratique de la « feuille volante » est quotidienne et acquise pour être connue et acceptée par la hiérarchie, il ne conteste pas ainsi utilement ne pas avoir respecté les instructions prescrivant de renseigner scrupuleusement l’application dédiée à l’enregistrement des personnes se présentant au commissariat. Dès lors qu’il ressort des pièces du dossier que cette procédure informatisée s’imposait aux agents, ce défaut caractérise un manquement au devoir d’obéissance hiérarchique.
8. D’autre part, si le requérant indique qu’au regard des propos non alarmants tenus par la jeune femme qui n’était « nullement apeurée », il avait convenu avec elle qu’elle revienne le lendemain, il a, ainsi que le fait valoir le ministre, reconnu ne pas avoir fait de lien entre les faits dénoncés et la note de service rappelant clairement le périmètre des violences conjugales, alors même qu’il avait été sensibilisé dans le courant de l’année 2022 sur le caractère impérieux de répondre aux sollicitations du public et qu’ainsi que le souligne le ministre il disposait de l’expérience suffisante pour réaliser le bon diagnostic. Par suite, quand bien même de nombreuses tâches incombaient à M. A... en sa qualité de chef de poste et à supposer que les conditions de travail et les moyens mis à disposition auraient été insuffisants, celui-ci a manqué à son devoir de discernement et à ses obligations déontologiques en s’abstenant de poser les questions permettant d’évaluer la situation de Mme C... et ensuite de l’orienter vers un policier spécialisé dans les violences intrafamiliales.
9. Il résulte de ce qui précède que les faits reprochés sont fautifs.
10. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, notamment de l’audition de la policière adjointe au chef de poste au moment de la venue de Mme C... au commissariat, que celle-ci entendait alors déposer plainte uniquement en raison de faits de harcèlement sur les réseaux sociaux, déniait avoir subi une agression le jour même et ne paraissait ni « perturbée », ni « apeurée ». M. A... soutient également sans contredit que des équipages de police municipale puis nationale ont, avant et après la venue de l’intéressée au commissariat, vu celle-ci en altercation avec son ex-compagnon sans prendre de mesure particulière, notamment des membres de la Brigade Anticriminalité vers 17 h 50 qui sont repartis sans relever aucun incident de violences intrafamiliales. Par suite, pour extrêmement regrettable soit le fait que les manquements imputables à M. A... dans l’accueil de Mme C... n’ont pas permis de prévenir la commission de faits de violences d’une considérable gravité à l’encontre de celle-ci moins d’une heure plus tard, ce qui a porté atteinte à l’image de la police nationale, et alors qu’il est constant que M. A... avait accompli trente-deux années de service sans le moindre antécédent disciplinaire, le ministre de l’intérieur en prononçant à son encontre une mise à la retraite d’office a pris une sanctiob disproportionnée.
11. Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que l’arrêté du 19 octobre 2023 par lequel le ministre de l’intérieur a prononcé à l’encontre de M. A... la sanction disciplinaire de mise à la retraite d’office de ses fonctions doit être annulé.
Sur les conclusions aux fins d’injonction :
12. Eu égard à son motif, l’annulation de la mise à la retraite d’office de M. A..., né le 20 septembre 1968, l’âge limite de départ à la retraite pour la police nationale étant fixé à 57 ans, n’implique pas nécessairement sa réintégration mais la reconstitution de sa carrière ainsi que ses droits à pension à compter de la date de son éviction illégale. Il y a lieu d’enjoindre au ministre de l’intérieur d’y procéder dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement, sans qu’il y ait lieu d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
13. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de faire application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. A... et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 19 octobre 2023 par laquelle le ministre de l’intérieur a prononcé à l’encontre de M. A... la sanction disciplinaire de mise à la retraite d’office de ses fonctions est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au ministre de l’intérieur de reconstituer la carrière de M. A... ainsi que ses droits à pension à compter de la date de son éviction illégale, dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement.
Article 3 : L’Etat versera à M. A... la somme de 1 500 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A... et au ministre de l’intérieur.
Délibéré après l’audience du 10 février 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Lefebvre-Soppelsa, présidente,
Mme Keiflin, première conseillère,
M. Garros, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 mars 2026.
La présidente-rapporteure,
Anne LEFEBVRE-SOPPELSA
L’assesseure la plus ancienne,
Laura KEIFLIN
La greffière,
Sarah LEROY
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.