Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 10 janvier 2024, M. D... E..., représenté par Me Godefroy, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 14 novembre 2023 de la caisse des dépôts et consignations (CDC) en tant qu’elle a refusé de lui liquider sa retraite à taux plein à compter du 1er juillet 2022 pour « carrière longue » ;
2°) d’enjoindre à la caisse des dépôts et consignations de liquider sa retraite à taux plein à compter du 1er juillet 2022 sans délai, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de la caisse des dépôts et consignations une somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que la décision est illégale en raison :
de l’incompétence de son auteur ;
d’une erreur de droit sur sa demande de départ anticipé pour longue carrière dès lors qu’il a cotisé 186 trimestres et 38 jours, tous régimes confondus ;
d’une erreur d’appréciation.
Par deux mémoires en défense enregistrés le 16 avril 2024 et le 30 mai 2024, la caisse des dépôts et consignations conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. E... ne sont pas fondés.
Par ordonnance du 11 août 2025, la clôture de l'instruction a été fixée au 1er septembre 2025 à 12 heures.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;
la loi n° 84-11 du 16 janvier 1984 ;
le décret n° 2003-1306 du 26 décembre 2003 ;
le décret n° 2006-1691 du 22 décembre 2006 ;
le code général de la fonction publique ;
le code des pensions civiles et militaires de retraite ;
le code des relations entre le public et l'administration ;
le code de la sécurité sociale ;
le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme C...,
- les conclusions de M. Lombard, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
M. E..., né le 12 juin 1962, affilié au régime général de la sécurité sociale depuis 1979, a acquis des droits à pension en qualité d’assuré auprès de ce régime au titre de ses services effectués dans le secteur privé. Il a en outre intégré la fonction publique territoriale le 1er janvier 2008 en qualité d’adjoint technique 2ème classe jusqu’au 19 juin 2017, date à laquelle il a été radié des cadres et a été au cours de cette période affilié à la CNRACL. Il a sollicité le 1er décembre 2021 auprès de la CNRACL le bénéfice d’un départ anticipé à la retraite au titre des « carrières longues » à compter du 1er juillet 2022. Par une décision du 29 décembre 2022, la CNRACL a refusé de faire droit à sa demande au motif qu’il ne réunissait pas la condition tenant aux 168 trimestres de cotisations nécessaires. Il a ensuite sollicité en mars 2023 le bénéfice d’un départ anticipé à la retraite à compter du 1er juillet 2022 en qualité de fonctionnaire handicapé, demande à laquelle la CNRACL a refusé de faire droit par une décision du 28 mars 2023 au motif qu’il n’atteignait pas le nombre requis de 88 trimestres en durée d’assurance cotisée à la date de sa radiation des cadres en 2017. M. E... a, à partir du 31 juillet 2023, de nouveau exercé une activité professionnelle pendant une durée de 6 mois dans le secteur privé. Il a adressé par courrier du 20 octobre 2023 une nouvelle demande à la CNRACL tendant à la liquidation de sa pension à taux complet à compter du 1er juillet 2022 au titre des carrières longues. Par une décision du 14 novembre 2023, la CNRACL a rejeté sa demande au motif qu’il ne réunissait pas les conditions requises pour un départ anticipé à cette date. Par la présente requête, M. E... demande au tribunal l’annulation de cette décision.
Sur le cadre juridique applicable :
En premier lieu, l’article 26-1 du décret du 26 décembre 2003 relatif au régime de retraite des fonctionnaires affiliés à la Caisse nationale de retraites des agents des collectivités dispose : « Les dispositions de l'article L. 25 bis du code des pensions civiles et militaires de retraite s'appliquent aux fonctionnaires mentionnés à l'article 1er du présent décret, dans les conditions et selon les modalités prévues aux articles D. 16-1 à D. 16-3 du même code ».
En deuxième lieu, l’article 25 bis du code des pensions civiles et militaires de retraite prévoit que : « L'âge d'ouverture du droit à une pension de retraite résultant de l'application de l'article L. 161-17-2 du code de la sécurité sociale est abaissé pour les fonctionnaires relevant du régime des pensions civiles et militaires de retraite qui ont commencé leur activité avant un âge et dans des conditions déterminés par décret et ont accompli une durée totale d'assurance et de périodes reconnues équivalentes dans ce régime et, le cas échéant, dans un ou plusieurs autres régimes obligatoires au moins égale à une limite définie par le même décret, tout ou partie de cette durée totale ayant donné lieu à cotisations à la charge du fonctionnaire. Ce décret précise les modalités d'application du présent article et, notamment, les conditions dans lesquelles, le cas échéant, une partie des périodes de service national et les périodes pendant lesquelles les fonctionnaires ont été placés en congé de maladie statutaire ainsi que les périodes comptées comme périodes d'assurance dans un ou plusieurs autres régimes obligatoires au titre de la maladie, de la maternité et de l'inaptitude temporaire peuvent être réputées avoir donné lieu au versement de cotisations. ».
En troisième lieu, l’article D. 16-1 du code des pensions civiles et militaires de retraite prévoit que : « I. – L'âge d'ouverture du droit à une pension de retraite est abaissé à soixante ans, en application de l'article L. 25 bis, pour les fonctionnaires ayant débuté leur activité avant l'âge de vingt ans et qui justifient, dans le régime des pensions civiles et militaires de retraite et, le cas échéant, dans un ou plusieurs autres régimes obligatoires, d'une durée d'assurance ayant donné lieu à cotisations à leur charge au moins égale à la durée d'assurance définie à l'article L. 14 et applicable l'année où ils atteignent l'âge de soixante ans. / (…) ». Selon l’article D. 16-2 de ce code : « I. – Pour l'application de la condition de durée d'assurance ayant donné lieu à cotisations à la charge des fonctionnaires définie à l'article D. 16-1, sont réputées avoir donné lieu à cotisations : (…) / 2° Les périodes pendant lesquelles les fonctionnaires ont été placés en congé de maladie statutaire dans la limite de quatre trimestres. (…) / Ces périodes sont retenues sans que le nombre de trimestres ayant donné lieu à cotisations ou réputés tels puisse excéder quatre pour une même année civile. / II. – Sont également réputées avoir donné lieu à cotisations les périodes accomplies dans les autres régimes obligatoires de base et réputées comme telles en application du présent article ou, dans les conditions qu'elles fixent, de dispositions réglementaires ayant le même objet. Les trimestres réputés cotisés dans le régime des pensions civiles et militaires de retraite et dans les autres régimes obligatoires de base sont pris en compte dans les limites suivantes : (…) / 2° Les trimestres réputés cotisés au titre des périodes pendant lesquelles les fonctionnaires ont été placés en congé de maladie statutaire et les trimestres réputés cotisés dans un ou plusieurs autres régimes obligatoires au titre de la maladie et de l'inaptitude temporaire ne peuvent excéder au total quatre trimestres ; (…)/ 6° Les trimestres réputés cotisés au titre des périodes comptées comme périodes d'assurance au titre du chômage et des périodes au cours desquelles l'agent a perçu l'indemnité mentionnée au II de l'article L. 5122-1 du code du travail ne peuvent excéder quatre trimestres. / III. – Pour l'application de la condition de durée d'assurance ayant donné lieu à cotisations à la charge des fonctionnaires, il est retenu un nombre de trimestres au plus égal à quatre au titre de chaque année civile au cours de laquelle l'assuré a été affilié successivement ou simultanément à plusieurs régimes obligatoires. ». L’article D. 16-3 du même code dispose : « Pour l'application de la condition de début d'activité définie à l'article D. 16-1, sont considérés comme ayant débuté leur activité avant l'âge de seize, dix-sept ou vingt ans les fonctionnaires justifiants : / – soit d'une durée d'assurance d'au moins cinq trimestres à la fin de l'année au cours de laquelle est survenu, respectivement, leur seizième, dix-septième ou vingtième anniversaire (…) ».
En quatrième lieu, selon l’article L. 14 de ce même code : « I. – La durée d'assurance totalise la durée des services et bonifications admissibles en liquidation prévue à l'article L. 13, augmentée, le cas échéant, de la durée d'assurance et des périodes reconnues équivalentes validées dans un ou plusieurs autres régimes de retraite de base obligatoires. (…) ». Aux termes de l’article L. 13 dudit code : « I. – La durée des services et bonifications admissibles en liquidation s'exprime en trimestres. Le nombre de trimestres nécessaires pour obtenir le pourcentage maximum de la pension civile ou militaire est fixé à cent soixante trimestres. / (…) III. – Pour les assurés nés à compter du 1er janvier 1958, la durée des services et bonifications évolue dans les conditions prévues à l'article L. 161-17-3 du code de la sécurité sociale. Par dérogation, la durée des services et bonifications exigée des fonctionnaires de l'Etat et des militaires qui remplissent les conditions de liquidation d'une pension avant l'âge de soixante ans est celle exigée des fonctionnaires atteignant cet âge l'année à compter de laquelle la liquidation peut intervenir. ».
En cinquième lieu, en application de l’article L. 161-17-3 du code de la sécurité sociale : « Pour les assurés des régimes auxquels s'applique l'article L. 161-17-2, la durée d'assurance nécessaire pour bénéficier d'une pension de retraite au taux plein et la durée des services et bonifications nécessaire pour obtenir le pourcentage maximum d'une pension civile ou militaire de retraite sont fixées à : / 2° 168 trimestres, pour les assurés nés entre le 1er janvier 1961 et le 31 décembre 1963 ; (…) ».
Il résulte de la combinaison de l’ensemble des dispositions précitées qu’un fonctionnaire relevant de la fonction publique territoriale peut bénéficier d’un départ en retraite anticipé au titre des carrières longue à l’âge de 60 ans, à la double condition d’avoir cotisé au moins cinq trimestres avant son vingtième anniversaire et de justifier, dans le régime des pensions civiles et militaires de retraite et, le cas échéant, dans un ou plusieurs autres régimes obligatoires, d’une durée d’assurance ayant donné lieu à cotisations à leur charge au moins égale à la durée d’assurance définie à l’article L. 14 du code des pensions civiles et militaires de retraite et applicable l’année où il atteint l’âge de soixante ans, à savoir pour les assurés nés en 1961, 168 trimestres, étant précisé que seuls quatre trimestres cotisés peuvent être retenus par année civile et que les congés de maladie et les périodes comptées comme périodes d’assurance au titre du chômage ne sont prises en compte que dans la limite de quatre trimestres.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En premier lieu, il résulte de l’instruction que la décision contestée en date du 14 novembre 2023 a été signée par M. B... A..., directeur des gestions mutualisées auprès de la CNRACL en vertu d’un arrêté du 13 janvier 2023 du directeur des politiques sociales de la caisse des dépôts et consignations (CDC) lui subdéléguant en sa qualité d’adjoint au directeur de la direction dénommée « établissement de Bordeaux » la délégation de signature reçue du directeur général par un arrêté du 12 janvier 2023 l’habilitant à signer tous actes dans la limite des attributions de sa direction, ces arrêtés ayant été régulièrement publiés sur le site internet de la caisse des dépôts et consignations. Le moyen tiré de l’incompétence de l’auteur de l’acte attaquée manque ainsi en fait comme en droit et doit dès lors être écarté.
En deuxième lieu, si M. E... pourrait être regardé comme se prévalant dans son mémoire des dispositions relatives au départ anticipé à la retraite en qualité de fonctionnaire handicapé, il résulte de son courrier du 20 octobre 2023 qu’il n’a pas sollicité la liquidation de ses droits à pension de retraite sur ce fondement. Par suite, ce moyen doit être écarté comme inopérant. En tout état de cause, il ne justifie ni même n’allègue avoir cotisé 88 trimestres en qualité de fonctionnaire handicapé alors que la CNRACL soutient que cette qualité ne lui a été effectivement reconnue que du 1er janvier 2009 au 1er janvier 2014 puis à partir du 1er janvier 2023, comptabilisant ainsi seulement 28 trimestres sous cette qualité.
En troisième lieu, il est constant que M. E... a cotisé au moins cinq trimestres avant son 20e anniversaire lui permettant dès lors de répondre à la première condition posée par l’article D. 16-1 cité au point 4. Toutefois, la CNRACL a estimé que sa durée d’assurance cotisée était de 167 trimestres et 52 jours et était ainsi inférieure à celle exigée par les dispositions de l’article L. 161-17-3 du code de la sécurité sociale précitées, c'est-à-dire 168 trimestres. Il résulte de l’instruction que la carrière de M. E... comporte des périodes au cours desquelles il a simultanément cotisé auprès de la CNRACL et du régime général au titre de la vieillesse. Ce cumul, compte-tenu des règles précédemment exposées applicables au dispositif « carrières longues », implique un écrêtement, seuls quatre trimestres pouvant être rattachés à une année civile. Aussi, si M. E... justifiait d’une durée d’assurance globale s’élevant à 190 trimestres et 39 jours, il résulte toutefois de l’instruction que 22 trimestres et 77 jours ont été écrêtés pour les années où M. E... a comptabilisé plus de 4 trimestres par an, soit 1 trimestre et 60 jours en 1982, 30 jours en 1983, 53 jours en 1990, 36 jours en 1991, 2 trimestres en 2003, 4 trimestres pour chacune des années allant de 2013 à 2016, et 1 trimestre et 78 jours pour l’année 2017. Par ailleurs, aucun écrêtement n’est intervenu au titre du chômage ni au titre de la maladie. Dans ces conditions, et eu égard à la règle du plafonnement, il a comptabilisé 167 trimestres et 52 jours. S’il soutient par ailleurs avoir repris une activité professionnelle dans le secteur privé du 31 juillet 2023 au 31 janvier 2024 et que la CNRACL aurait dû lui comptabiliser ces deux trimestres supplémentaires, sa pension a cependant été liquidée auprès du régime général à compter du 1er juillet 2022 et si sa rémunération perçue par la suite a donné lieu à cotisations auprès du régime concerné, elle ne lui permet cependant pas d’acquérir de nouveaux droits à retraite, quel que soit ce régime. Ainsi, les nouveaux trimestres cotisés postérieurement au 30 juin 2022 dans le secteur privé ne peuvent donner lieu à l’acquisition de nouveaux droits à retraite pour une liquidation à compter du 1er juillet 2022 de la part de la CNRACL. Par suite, c’est sans entacher sa décision d’erreur de droit comme d’une erreur d’appréciation que la CNRACL a pu retenir, au titre de la durée d’assurance cotisée, 167 trimestres et 52 jours, et ainsi refuser à M. E... le bénéfice du dispositif « carrières longues ».
Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur la recevabilité de la requête, que les conclusions présentées par M. E... doivent être rejetées.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
Le présent jugement qui rejette les conclusions de la requête de M. E... à fin d’annulation n’appelle aucune mesure d’exécution. Par suite, ses conclusions à fin d’injonction doivent être rejetées.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la caisse des dépôts et consignations, qui n’est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que M. E... demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. E... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D... E... et à la caisse des dépôts et consignations.
Délibéré après l'audience du 19 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Samuel Deliancourt, président,
M. Jean-Luc Jaosidy, premier conseiller,
Mme Aurore Bardet, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 décembre 2025.
La rapporteure
Aurore C...
Le président,
Samuel DELIANCOURT
La greffière,
Barbara DELENNE
La République mande et ordonne au ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.