Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, des mémoires, et des pièces complémentaires enregistrés le 17 janvier 2024, le 30 septembre 2024 et le 12 novembre 2024, M. A... B..., demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 4 janvier 2024 par laquelle le ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion l’a licencié pour insuffisance professionnelle ;
2°) d’enjoindre aux autorités compétentes de le réintégrer dans le corps des inspecteurs du travail.
Il soutient que :
- la décision attaquée est entachée d’un vice de procédure dès lors qu’il n’a pas été convoqué au moins quinze jours avant la réunion de la commission administrative paritaire en méconnaissance de l’article 4 du décret n° 84-961 du 25 octobre 1984 relatif à la procédure disciplinaire concernant les fonctionnaires de l'Etat ;
- elle est entachée d’une insuffisance de motivation ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation ;
- son licenciement est disproportionnée ;
- elle est entachée d’un détournement de procédure, dès lors que la décision attaquée constitue une sanction déguisée.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 1er octobre 2024 et le 31 octobre 2024, la ministre du travail et de l’emploi conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par M. B... ne sont pas fondés.
Par ordonnance du 13 novembre 2024, la clôture d'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 29 novembre 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- le code général de la fonction publique ;
- le décret n° 84-961 du 25 octobre 1984 relatif à la procédure disciplinaire concernant les fonctionnaires de l'Etat ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Garros,
- les conclusions de M. Joos, rapporteur public,
- et les observations de M. B..., et de M. D... et M. C..., représentant la direction des affaires juridiques des ministères sociaux.
Un mémoire présenté par M. B... a été déposé le 28 décembre 2005, il n’a pas été communiqué.
Une note en délibéré présentée par le ministre du travail et des solidarités a été déposée le 13 janvier 2026.
Considérant ce qui suit :
1. M. A... B..., a été titularisé dans le corps des inspecteurs du travail à compter du 8 avril 2010 et était affecté en dernier lieu à l’unité de contrôle du Loir-et-Cher. Par un courrier du 14 novembre 2023, il a été informé de l’engagement à son encontre d’une procédure de licenciement pour insuffisance professionnelle. La commission administrative paritaire compétente a été consultée le 15 décembre sur ce projet de licenciement. Par un arrêté du 4 janvier 2024, dont M. B... demande l’annulation, le ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion l’a licencié pour insuffisance professionnelle et a prononcé sa radiation des cadres à compter du 1er février 2024.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
S’agissant du respect du délai de convocation devant le conseil de discipline
2. Aux termes de l’article L. 553-2 du code général de la fonction publique : « Le licenciement d'un fonctionnaire pour insuffisance professionnelle est prononcé après observation de la procédure prévue en matière disciplinaire ». Aux termes de l’article 3 du décret n° 84-961 modifié du 25 octobre 1984 relatif à la procédure disciplinaire concernant les fonctionnaires de l’Etat : « Le fonctionnaire poursuivi peut présenter devant le conseil de discipline des observations écrites ou orales, citer des témoins et se faire assister par un ou plusieurs défenseurs de son choix (…) ». Aux termes de l’article 4 de ce même décret : « Le fonctionnaire poursuivi est convoqué par le président du conseil de discipline quinze jours avant la date de réunion, par lettre recommandée avec demande d’avis de réception (…) ».
3. Le délai de quinze jours entre la convocation d'un fonctionnaire de l’Etat par le président du conseil de discipline et la réunion de ce conseil, mentionné par l'article 4 du décret n° 84-961 du 25 octobre 1984, constitue pour l'agent concerné une garantie visant à lui permettre de préparer utilement sa défense. Par suite, la méconnaissance de ce délai a pour effet de vicier la consultation du conseil de discipline, sauf s'il est établi que l'agent a été informé de la date du conseil de discipline au moins quinze jours à l'avance par d'autres voies.
4. M. B... soutient avoir été convoqué tardivement à la séance de la commission administrative paritaire compétente ayant statué pour avis le 15 décembre 2023 s’agissant du projet de son licenciement pour insuffisance professionnelle. Il verse au soutien de cette allégation une lettre intitulée « convocation à la commission administrative paritaire le 15 décembre 2023 » dont il ressort des pièces du dossier qu’elle ne lui a été notifiée que le 9 décembre 2023. Toutefois, le ministre fait valoir que le requérant avait été informé de la tenue le 15 décembre 2023 de la séance de la commission administrative paritaire par un courrier en date du 14 novembre 2023. Aux termes de cette lettre, notifiée le 18 novembre 2023 à M. B... et intitulée « engagement d’une procédure de licenciement pour insuffisance professionnelle à votre encontre » le ministre indiquait que « dans le cadre de cette procédure, je vous informe saisir la commission administrative paritaire compétente à l’égard du corps de l’inspection du travail, qui se réunira le 15 décembre 2023, afin qu’elle rende un avis sur votre licenciement pour insuffisance professionnelle ». Il ressort donc des pièces du dossier que le requérant a bien été informé plus de quinze jours à l’avance de la date de réunion du conseil de discipline statuant sur son insuffisance professionnelle. Par suite, le moyen tiré du non respect du délai de convocation imparti doit être écarté.
S’agissant de la motivation
5. Aux termes de l’article L. 211-2 du code des relations entre le public et l’administration : « Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. /A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : (…) 4° Retirent ou abrogent une décision créatrice de droits ; (…) ». Aux termes de l’article L. 211-5 du même code : « La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ».
6. Aux termes de la décision attaquée, le licenciement pour insuffisance professionnelle de M. B... a été décidé d’une part, en raison de manquements aux principes de diligence normale, de discernement, d’impartialité et de neutralité attendus d’un inspecteur du travail, et aux obligations d’information auprès des services d’enquêtes et des usagers, de discrétion professionnelle et de confidentialité des plaintes auxquelles sont également tenus les inspecteurs du travail. D’autre part, la décision attaquée mentionne également la circonstance que la pratique professionnelle du requérant entraine des difficultés de fonctionnement et d’organisation du service de l’unité de contrôle dont il relève, une atteinte à la légitimité et à la crédibilité de l’inspection du travail à l’égard des autres institutions, et une perte de confiance des usagers du service public de l’inspection du travail. Si, ce faisant, la décision attaquée n’énonce par les faits reprochés à M. B... et les raisons pour lesquels l’administration a estimé que ceux-ci étaient de nature à justifier son licenciement pour insuffisance professionnelle, elle vise toutefois le rapport de la direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (DREETS) du Centre-Val-de-Loire, qui avait été préalablement porté à la connaissance du requérant. Il ressort des pièces du dossier que ce rapport en date du 28 juillet 2023 contient la description d’une quinzaine de situations qui illustrent, selon l’administration, l’insuffisance professionnelle de M. B..., et que celui-ci conteste d’ailleurs une à une aux termes de sa requête. La décision attaquée doit ainsi être regardée comme motivée par référence au rapport circonstancié précité, qui détaille avec précision les faits fondant le licenciement pour insuffisance professionnelle en litige du requérant. Par suite, le moyen tiré de l’insuffisance de motivation doit être écarté.
S’agissant de l’insuffisance professionnelle
7. Aux termes de l’article R. 8124-7 du code du travail : « Les agents de contrôle du système d’inspection du travail sont associés à la définition des orientations collectives et des priorités pour l’inspection du travail définies selon les modalités prévues par l’article L. 8112-1. / Tout agent est tenu de contribuer à la mise en œuvre des actions engagées conformément à ces orientations collectives et priorités. / Tout agent de contrôle est libre d’organiser et de conduire des contrôles à son initiative ». Aux termes de l’article R. 8124-27 du code du travail « Lorsqu'il constate des infractions ou des manquements à la réglementation, l'agent de contrôle agit en faisant preuve de discernement et de diligence dans le choix de ses modalités d'action. / Il décide librement des suites à donner à ses interventions et aux constats qu'il a réalisés. Il peut ainsi formuler des conseils ou des observations, saisir l'autorité judiciaire ou engager des suites administratives ». Aux termes de l’article R. 8124-24 du code du travail : « Les agents respectent l'obligation de confidentialité des plaintes dont ils sont saisis et s'abstiennent de révéler à toute personne l'identité d'un plaignant et de faire état de l'existence de plaintes signalant une infraction ou un manquement aux dispositions des articles L. 8112-1 et L. 8112-2, sauf lorsque le plaignant a informé par écrit son employeur qu'il sollicitait l'intervention des agents de contrôle pour faire cesser l'infraction signalée par sa plainte ». Aux termes de l’article R. 8124-22 du code du travail : « Soumis au devoir de discrétion professionnelle, les agents du système d'inspection du travail s'abstiennent de divulguer à quiconque n'a le droit d'en connaître les informations dont ils ont connaissance dans l'exercice de leurs fonctions, sous réserve de l' article 8 de la loi n° 2016-1691 du 9 décembre 2016 relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique ».
8. Il ressort des pièces du dossier et notamment du rapport de synthèse du 28 juillet 2023 précité que le ministre chargé du travail et de l'emploi s’est fondé sur plusieurs éléments pour caractériser l’insuffisance professionnelle de M. B....
9. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B... est intervenu dans le cadre de ses missions à la suite d’un accident du travail mortel ayant touché un employé écrasé par un chariot élévateur manœuvré par un autre salarié de l’entreprise concernée et qu’il a estimé, après s’être déplacé sur les lieux, que l’accident était imputable principalement à l’inattention de la victime, a conclu à l’absence de responsabilité de l’employeur par un avis du 29 janvier 2015 et s’est abstenu de saisir l’autorité judiciaire. Toutefois, par deux autres avis en date du 25 juin 2015 et du 8 avril 2016 rédigés par d’autres agents de l’inspection du travail, la direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi concluait au contraire à des manquements de l’employeur tenant à l’absence, de rétroviseurs, d’un plan de circulation, et au fait que l’employeur ne pouvait ignorer l’existence d’un risque important d’écrasement dans la zone de chargement. Par ailleurs, par un arrêt du 19 avril 2022, la cour d’appel d’Orléans a condamné le gérant de l’entreprise à trois mois de prison avec sursis et à une peine de 5 000 euros d’amende en jugeant qu’il n’avait « pas pris des dispositions pour assurer que le chariot élévateur soit pourvu d'un système de rétroviseur permettant d'assurer à son salarié une parfaite visibilité lors des manœuvres, ni pris des dispositions d'aménagement des flux de circulation entre les piétons et les conducteurs d'engin dans l’enceinte de l'entreprise et aux abords de l'entrepôt litigieux » et qu’il avait ainsi contribué à la réalisation du dommage. Le ministre chargé du travail et de l'emploi fait valoir que ces éléments démontrent que l’enquête de M. B... n’a pas été menée de manière approfondie, et que par ailleurs l’intéressé s’est abstenu de consulter le document unique d'évaluation des risques professionnels (DUERP). Si le requérant soutient que l’appréciation de la responsabilité de l’employeur relevait ici d’une grande subjectivité, il ressort des éléments précédemment exposés que son analyse a été contestée à la fois par ses pairs aux termes des deux avis rendus postérieurement au sien, et par le juge pénal, et le requérant ne conteste pas ne pas avoir consulté le DUERP. Dans ces conditions, M. B... ne peut se prévaloir du principe de libre décision de l’inspecteur du travail dans la mesure où il est manifeste que son enquête n’a pas été menée de manière diligente.
10. En deuxième lieu, M. B... est intervenu le 15 janvier 2020 dans le cadre d’un accident du travail ayant touché un jeune salarié de dix-huit ans en contrat à durée déterminée de quinze jours durant les congés de Noël dont l’auriculaire droit a été presque intégralement arraché par une perceuse à colonne qui a happé sa main droite. Il est reproché au requérant, aux termes du rapport de synthèse du 28 juillet 2023, d’avoir manqué au principe de diligence en conduisant une enquête très peu approfondie (seulement 25 minutes sur place), de ne pas avoir demandé la production d’éléments essentiels à l’enquête (documents relatifs à la conformité et à l’utilisation de la perceuse et au suivi médical de la victime) et d’avoir manqué de discernement en s’abstenant de saisir l’autorité judiciaire. M. B... soutient que l’administration n’a pas pris en compte son enquête dans son ensemble, et que par un courrier du 4 février 2020, qu’il verse aux débats, il a sollicité les documents de conformité et la notice d’instruction de la perceuse et a notamment demandé à l’entreprise de se mettre en conformité avec la réglementation du travail concernant la révision du document unique prévu à l’article R. 4121-2 du code du travail pour l’ensemble des machines présentant une zone de danger accessible à l’opérateur qui l’utilise, à la mise en place d’une formation de sécurité adaptée pour les machines dangereuses de la société, et de préconiser l’installation d’un carter de protection mobile rendant impossible le démarrage de la machine tant qu’une opération de réglage est en cours. Toutefois, il ressort des pièces du dossier et notamment d’un courriel du responsable de l’unité dans laquelle était affecté M. B..., que ce dernier avait préparé un premier courrier à destination de l’entreprise le 30 janvier 2020, qui a été intercepté par son responsable d’unité qui a considéré que ce courrier présentait d’importantes lacunes. Ce même courriel mentionne que M. B... avait initialement prévu de faire pour unique constat que le port d’un gant pour la manipulation de la perceuse à colonne serait a priori contre-indiqué et demandé la production des documents attestant de la formation suivie par l’employé concernant la sécurité à son poste et le DUERP. Ledit courriel indique ainsi que le requérant s’est abstenu de demander la production d’un certain nombre de pièces qui étaient indispensables à la conduite de l’enquête, notamment les éléments relatifs à la machine ayant causé l’accident et ne s’est pas interrogé sur l’absence de protecteur au niveau du mandrin et du foret. Ainsi, si M. B... a finalement demandé par son courrier du 4 février 2020 la production de pièces relatives au fonctionnement de la machine et aux documents de sécurité de l’entreprise, ce n’est que suite à l’interception de sa première lettre et aux échanges avec son responsable d’unité. Au regard de ces éléments, il est bien établi que M. B... a manqué de diligence dans la conduite de son intervention sur cet accident du travail.
11. En troisième lieu, M. B... est intervenu le 11 décembre 2018 à la suite de la chute en hauteur d’un salarié depuis une trémie sur un chantier de travaux. Au terme de son enquête, M. B... a retenu la responsabilité du salarié dans la mesure où ce dernier avait enlevé la planche protégeant des chutes depuis la trémie et clos l’enquête le 18 décembre 2018. Toutefois, le ministre chargée du travail et de l'emploi fait valoir que M. B... aurait dû constater que la sécurité sur le chantier était défaillante et que si le salarié avait en effet déplacé la planche, c’était pour protéger une autre partie du chantier, qui ne l’était pas, et sur laquelle il s’apprêtait à intervenir, ce qui démontrait des manquements aux règles de sécurité sur le chantier. Le ministre indique également que l’article R. 4534-6 du code du travail impose la fixation des dispositifs d’obstruction des trémies qui ne peuvent ainsi, en principe, pas être déplacés et que l’entreprise était par ailleurs défavorablement connue des services en matière de sécurité sur les chantiers ce qui aurait dû conduire M. B... à redoubler de vigilance dans son contrôle. Il ressort de ces éléments, que M. B... a manqué de diligence dans le cadre de son contrôle sur cet accident du travail.
12. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B... a été sollicité au mois d’avril 2019 par la gendarmerie qui l’a prévenu d’une situation considérée comme potentiellement à risque sur un chantier de couverture et a accompagné ce signalement de photographies et qu’il a répondu à la gendarmerie que compte tenu des photographies transmises, et bien qu’en l’absence de lisse intermédiaire aux échafaudages, il n’existait pas de danger grave et imminent de chute qui justifierait un arrêt immédiat des travaux, en indiquant cependant qu’il transmettrait un courrier d’observation à l’entreprise concernée. Le ministre fait valoir en défense que les clichés transmis permettaient de constater que les garde-corps étaient en bois de faible section et mal ou pas fixés, que la lisse n’était certainement pas à hauteur suffisante, que la sous-lisse et la plinthe étaient absentes (alors qu’elles ont un rôle essentiel de protection en cas de chute de toiture), et que le filet était mal fixé et ne protègerait pas efficacement en cas de chute. Si M. B... indique que compte tenu des impératifs de son emploi du temps, il ne pouvait se rendre sur place pour un contrôle et qu’il n’est pas établi qu’un risque imminent de chute était présent, il ne conteste pas que lesdits clichés permettaient de constater l’existence de manquements aux règles de sécurité sur les chantiers. Or, il ne ressort pas des pièces du dossier qu’il ait envoyé de courrier d’observation à l’entreprise contrairement à ce qu’il avait mentionné dans sa réponse aux gendarmes. Ce faisant, il a manqué à son obligation de diligence.
13. En cinquième lieu, par un courrier du 1er août 2019 adressé à la directrice d’une association, et à un membre du conseil social et économique de cette association (CSE), M. B... a évoqué un rapport d’enquête émis par le CSE en indiquant, à propos d’une salariée dont la question de l’inaptitude était contestée au conseil des prud’hommes, que cette dernière souffrait « incontestablement de troubles psychiatriques, et présent[ait] par conséquent des risques pour elle-même, pour ses collègues et les résidents ». Le conseil de la salariée a fait part de son étonnement à l’inspection du travail de cette appréciation portée par M. B... sur l’état de santé de la salariée dans la mesure où de tels propos étaient susceptibles d’avoir des conséquences importantes sur la procédure en cours devant le conseil des prud’hommes alors même que M. B... ne disposait d’aucune expertise médicale. Le rapport d’enquête du CSE transmis à M. B... indiquait que la commission d’enquête n’avait pas les compétences requises pour émettre des préconisations, renvoyant cette mission au corps médical et que, par une attestation de suivi du 2 septembre 2019, le médecin du travail n’avait formulé aucune préconisation ni contre-indication et n’avait ainsi pas jugé inapte la salariée. Ainsi, il ressort des pièces du dossier que M. B... a manqué à ses obligations déontologiques en méconnaissant le principe de discrétion professionnelle en évoquant la situation de la salariée et en prenant position sur son état de santé sans y avoir été sollicité, et sans que cela relève par ailleurs de son domaine de compétences.
14. En sixième lieu, il ressort des pièces du dossier que le 28 novembre 2019, une salariée s’estimant victime de harcèlement au travail a joint l’agent responsable de l’unité de contrôle dans laquelle était affecté M. B... en indiquant que ce dernier lui avait, lors d’un échange téléphonique, indiqué que la situation et les insultes dont elle se plaignait relevaient de « chamailleries de cour d’école » qui ne nécessitaient pas la mise en œuvre d’une enquête ou d’une visite sur site, et avait insinué que son but était simplement de quitter l’entreprise avec des indemnités, et que référer de cette situation à sa direction « lui ferait perdre trois heures de travail ». Suite à cette plainte, le responsable d’unité de contrôle a indiqué à M. B... qu’un certain nombre d’éléments matériels étaient de nature à justifier une intervention sur site et qu’il devait par ailleurs conserver un certain positionnement et une bienveillance à l’égard des signalements dont il était saisi. M. B... a alors procédé à une intervention au cours de laquelle il a indiqué à la salariée qu’il ne fallait pas qu’elle le mette en cause auprès de sa hiérarchie et que si tel était le cas elle ne devait pas « se faire d’illusion » sur la suite qu’il donnerait à son contrôle. De tels propos, dont la matérialité n’est pas contestée par M. B..., sont constitutifs d’un manquement aux obligations d’impartialité et de neutralité s’imposant aux inspecteurs du travail.
15. En septième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B... est intervenu le 11 février 2020 sur un chantier pour un contrôle ayant pour objet la lutte contre le risque de chute en hauteur et contre le travail illégal. A l’issue de son contrôle, le requérant a informé l’entreprise de son constat de la non protection d’une trémie contre le risque de chute en hauteur et de la non fixation d’une échelle et demandé à cette dernière de le tenir informé des suites réservées à ses observations. Le ministre reproche à M. B... de ne pas avoir constaté que deux employés présents sur le chantier le jour de son contrôle étaient en situation de travail illégal facilement identifiable dans la mesure où une simple recherche sur le centre informatique de recouvrement Sud-Ouest (CIRSO) permettait de constater que les deux salariés n’étaient pas déclarés au sein de l’entreprise et alors que celle-ci était déjà défavorablement connue des agents de contrôles concernant des situations de travail illégal. M. B... soutient d’une part, que ces salariés étaient munis d’un contrat de travail, ce qui rendait la situation de travail illégal difficile à identifier, et que d’autre part, la recherche CIRSO effectuée par son administration ne concernait que la période du 10 février 2018 au 9 août 2019 alors que le contrôle avait été effectué le 11 février 2020. Toutefois, le ministre verse aux débats des captures d’écrans, dont il n’est pas contesté qu’elles proviennent de la base de données CIRSO et qui établissent que la liste des salariés embauchés entre le 9 août 2019 et le 15 janvier 2021 ne contient pas l’identité des salariés susmentionnés. Ainsi, et alors que M. B... ne conteste pas que l’usage du CIRSO fait partie des éléments de contrôle des situations de travail illégal et que l’entreprise était connue des services de l’inspection du travail pour des faits similaires, il a manqué à son obligation de diligence en n’identifiant pas cette situation.
16. En huitième lieu, M. B... a procédé au contrôle, le 19 janvier 2021, d’un chantier dans le but d’analyser le plan de retrait amiante. Dans le cadre de ce contrôle, le requérant a pris plusieurs clichés qui permettaient, selon l’administration, d’identifier de nombreuses anomalies en termes de sécurité (tasseaux de bois ne permettant pas d’arrêter le corps en cas de chute / filet de sécurité trop lâche par endroits / potelets paraissant non convenablement fixés / protection ne permettant pas de protéger une chute d’un homme travaillant juste au-dessus en raison de la courbure de la chute). M. B... qui ne conteste pas l’existence de ces nombreux manquements, se borne à indiquer que son contrôle se limitait à l’analyse du retrait du plan amiante. Toutefois, il ne saurait se prévaloir de l’objet de ce contrôle pour soutenir qu’il n’avait ainsi pas à signaler des manquements autres constatés dans la mesure où ces derniers étaient flagrants.
17. En dernier lieu, il ressort des pièces du dossier que le 12 juin 2023, M. B... est intervenu à la suite d’un accident de travail sur un chantier dans le cadre duquel un employé a chuté d’une échelle, est retombé sur la tête et a notamment souffert d’une fracture au crâne. Aux termes de son rapport, M. B... s’est étonné de l’absence d’une main courante sur la totalité de la longueur de l’échelle, et a noté que le casque du salarié était dépourvu de jugulaire et s’était ainsi détaché de sa tête, empêchant sa protection lors de la chute sans toutefois conclure à des manquements aux règles de sécurité. Le ministre a notamment reproché au requérant de ne pas avoir au moins constaté que l’absence de jugulaire du casque constituait un manquement flagrant aux règles régissant le port des équipements de protection individuelle (EPI), ce que M. B... ne conteste pas. Ce faisant, M. B... a manifestement manqué à son obligation de diligence.
18. A supposer que les autres éléments et situations ayant également servi de fondement pour justifier le licenciement ne soit pas établis ou ne caractérisent pas des manquements professionnels, il ressort de l’ensemble des motifs exposés aux points 9 à 17, que l’insuffisance professionnelle de nature à justifier le licenciement du requérant est établie.
S’agissant du licenciement
19. D’une part, M. B... soutient que compte tenu de son ancienneté dans le corps, les différentes situations qui lui sont reprochées ne représentent qu’une faible proportion au regard de l’ensemble des interventions effectuées entre 2017 et 2023 et que la qualité de ses évaluations professionnelles reflète son aptitude professionnelle. Toutefois, il ressort au contraire des comptes rendus d’entretien professionnels (CREP) de M. B... relatifs aux années 2019, 2020 et 2021, versés aux débats, que de nombreuses appréciations concernant sa valeur professionnelle ont été évaluées comme moyennes ou insuffisantes. Par ailleurs, la synthèse de son CREP de 2020 pointe que les observations qui avaient été faites dans les précédents CREP de l’intéressé restent d’actualité notamment concernant le manque de suivi des formations demandées, ou la prise d’appui auprès de collègues ou de son responsable pour un apport méthodologique ou technique. Cette même synthèse note que l’attitude professionnelle de M. B... ne lui permet pas d’aller au fond des choses, que ce rappel s’inscrit malheureusement dans le temps et que des rappels réguliers sur des points fondamentaux doivent l’inciter « à s’interroger sur sa place au sein du corps de contrôle qu’est l’inspection du travail ».
20. Il résulte de ce qui précède que le ministre n’a pas commis d’erreur d’appréciation en licenciant M. B... pour insuffisance professionnelle.
21. D’autre part, le requérant ne peut utilement soutenir que le licenciement en litige serait entaché de disproportion, dans la mesure où un licenciement pour insuffisance professionnelle ne constitue pas une sanction disciplinaire et ne saurait, dans le cas où cette insuffisance est établie, être entaché de disproportion. Par suite, ce moyen doit être écarté.
22. Enfin, si certains des faits reprochés à M. B... pourraient aussi caractériser des fautes passibles d’une sanction disciplinaire, l’ensemble de ces derniers sont aussi à même de caractériser une insuffisance professionnelle pouvant entrainer un licenciement sur ce motif. Par suite, et à le supposer soulevé, le moyen tiré de ce que la décision attaquée serait entachée d’un détournement de procédure doit être écarté.
23. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation présentées par M. B... doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence ses conclusions à fin d’injonction.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et au ministre du travail et des solidarités.
Délibéré après l’audience du 13 janvier 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Lefebvre-Soppelsa, présidente,
Mme Keiflin, première conseillère,
M. Garros, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 janvier 2026.
Le rapporteur,
Nicolas GARROS
La présidente,
Anne LEFEBVRE-SOPPELSALa greffière,
Nadine PENNETIER-MOINET
La République mande et ordonne au ministre du travail et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.