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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2400865

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2400865

mercredi 17 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2400865
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES -JUGE UNIQUE
Avocat requérantGREFFARD-POISSON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 1er mars 2024, Mme A B, représentée par Me Bénédicte Greffard-Poisson, demande au tribunal :

1) d'annuler l'arrêté du 15 février 2024 de la préfète du Loiret rejetant sa demande d'admission exceptionnelle au séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et fixant l'Angola comme pays de destination de sa reconduite ;

2) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que l'obligation de quitter le territoire a été prise par une autorité incompétente, méconnaît l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, n'a pas fait l'objet d'un examen de sa situation personnelle, méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 mars 2024, la préfète du Loiret, représentée par la Selarl Actis Avocats, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens de la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le

26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 modifié portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Delandre en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Delandre, magistrat désigné ;

- et les observations de Me Madrid, substituant Me Greffard-Poisson.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante angolaise née le 8 janvier 1986, a été interpellée le 15 février 2024 par les agents des services de la direction interdépartementale de la police aux frontières d'Orléans pour infraction sur la législation sur les étrangers. Elle a déclaré être entrée en France le 10 janvier 2020 sans pouvoir justifier d'une entrée régulière. Le

17 janvier 2022, elle a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile. Sa demande a été rejetée par une décision du 21 janvier 2022 de l'office français de protection des réfugiés et apatrides notifiée le 15 février 2022. Elle a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire prise le 2 septembre 2022 par la préfète du Loiret. Elle s'est maintenue sur le territoire français. Par l'arrêté attaqué du 15 février 2024, la préfète du Loiret l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours à destination de l'Angola.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 62 du décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " L'admission provisoire peut être prononcée d'office si l'intéressé a formé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été définitivement statué. ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de la requérante au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la requête :

4. En premier lieu, l'arrêté attaqué du 15 février 2024 a été signé par M. Stéphane Costaglioli, secrétaire général de la préfecture du Loiret. Selon l'article 1er de l'arrêté n° 45-2023-10-23-00002 du 23 octobre 2023, publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 45-2023-325 et mis en ligne sur le site de la préfecture, la préfète du Loiret, a donné délégation de signature à M. Stéphane Costaglioli, secrétaire général, à l'effet de signer " tous arrêtés, décisions () relevant des attributions de l'Etat dans le département du Loiret () " à l'exception des arrêtés portant élévation de conflit et des réquisitions de comptable public. Cette délégation de signature n'est pas générale et mentionne le nom du délégataire. Dès lors que l'arrêté du 23 octobre 2023, qui constitue un acte réglementaire, a été régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Loiret, l'administration n'a pas à produire cet arrêté que le tribunal n'a pas davantage l'obligation de communiquer à la requérante. Par ailleurs, l'arrêté attaqué vise la décision de délégation de signature précitée. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

5. En deuxième lieu, si aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ", il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que cet article s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le moyen tiré de leur violation par une autorité d'un Etat membre est inopérant. Cependant, il résulte également de la jurisprudence de la Cour de Justice que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

6. En l'espèce, la requérante soutient, d'une part, qu'il ne ressort pas de la lecture de l'arrêté attaqué que la préfète du Loiret ait instruit son dossier en prenant d'autres éléments que ceux inhérents au rejet de sa demande de protection et, notamment, qu'elle ait pris en considération sa situation personnelle, familiale et les risques encourus en cas de retour dans son pays d'origine et, d'autre part, qu'il n'est pas davantage fait état des éléments qu'elle prétendrait faire valoir pour s'opposer à la mesure d'éloignement. Toutefois, l'arrêté attaqué rappelle ses conditions d'entrée sur le territoire français, le rejet de sa demande d'asile, la précédente mesure d'éloignement dont elle a été l'objet, les éléments de sa situation familiale et qu'elle n'a pas établi être exposée à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Par ailleurs, elle a pu faire valoir ses observations lors de l'instruction de sa demande d'asile et lors de son audition le 15 février 2024 par les services de la police aux frontières et pouvait, si elle s'y croyait fondée, produire aux services préfectoraux du Loiret, qui n'avaient pas l'obligation de l'entendre après les services de police, tous éléments ou documents qui auraient pu avoir une incidence sur la décision attaquée.

7. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment des termes de l'arrêté attaqué, que la préfète du Loiret n'aurait pas procédé à un examen de la situation personnelle de la requérante.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations que l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

9. En se prévalant de ces stipulations, la requérante soutient qu'elle réside depuis quatre ans en France avec ses deux enfants mineurs, dont le second est né en France, qu'elle œuvre auprès des Restau du Cœur, qu'elle apprend la langue française, que sa fille aînée est scolarisée depuis son arrivée en France et a appris à lire et écrire en français, que la France constitue la seule référence culturelle pour ses deux enfants et que ses deux sœurs résident régulièrement sur le territoire français. Toutefois, elle est entrée assez récemment et irrégulièrement en France, le 10 janvier 2020. Elle s'est maintenue sur le territoire français malgré les décisions administrative et juridictionnelle dont il est fait état au point 1. Elle est célibataire. Rien ne fait obstacle à ce que la cellule familiale, composée d'elle-même et de ses deux enfants, se reconstitue dans son pays d'origine. Elle ne justifie pas de liens intenses et continus avec ses deux sœurs résidant en France. Dans ces conditions, eu égard notamment aux conditions d'entrée et de séjour de l'intéressée, l'obligation de quitter le territoire attaquée ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée et, dès lors, ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. De même, dès lors que la décision n'a pas pour objet ou pour effet de séparer la requérante de ses deux enfants, l'obligation de quitter le territoire ne méconnaît pas l'intérieur supérieur de ses enfants et, par suite, les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

10. Enfin, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

11. La requérante soutient qu'elle est entrée en France pour assister sa sœur malade et pour bénéficier d'une prise en charge de sa grossesse mais aussi pour fuir son oncle chez lequel elle résidait depuis la mort de son père et qui prétendait lui imposer de l'épouser. Toutefois, elle ne produit aucun élément ou document à l'appui de ses allégations de nature à établir qu'elle ferait l'objet de traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. D'ailleurs, sa demande d'asile a été rejetée par l'office français de protection des réfugiés et apatrides. Par suite, et en tout état de cause, l'arrêté attaqué ne méconnaît pas les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. Considérant qu'il résulte de ce qui précède que la requête de Mme B doit être rejetée, y compris, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête présentée par Mme B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la préfète du Loiret.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 avril 2024.

Le magistrat désigné,

Jean-Michel DELANDRE

La greffière,

Florence PINGUET-COMMEREUC

La République mande et ordonne à la préfète du Loiret en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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