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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2401092

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2401092

jeudi 21 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2401092
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantFRANCE TERRE D'ASILE - CRA OLIVET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 18 et 21 mars 2024, M. E D, retenu au centre de rétention d'Olivet, représenté par Me Bouzid, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 décembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte d'un montant de 150 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de l'admettre à titre provisoire à l'aide juridictionnelle ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros au profit de son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne le refus de séjour :

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence en l'absence de justification d'une délégation de signature régulièrement publiée au bénéfice de l'auteur de l'acte ;

- la décision est insuffisamment motivée en méconnaissance des dispositions des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision est illégale du fait de l'illégalité du refus de séjour ;

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence en l'absence de justification d'une délégation de pouvoir au bénéfice de l'auteur de l'acte ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence en l'absence de justification d'une délégation de pouvoir au bénéfice de l'auteur de l'acte ;

- la décision est insuffisamment motivée en fait en méconnaissance des dispositions des articles L. 211-2 à L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration.

Par un mémoire enregistré le 20 mars 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. A pour statuer sur les recours dirigés contre les décisions visées à l'article R. 776-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 21 mars 2024 à 11 heures :

- le rapport de M. A,

- les observations de Me Bouzid, qui persiste dans ses conclusions, par les mêmes moyens et de M. D.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique à 11h15.

Considérant ce qui suit :

1. M. E D, ressortissant guinéen né le 1er décembre 2002, est entré irrégulièrement en France le 26 avril 2019, selon ses déclarations, alors qu'il était mineur. Le 1er octobre 2021, il a sollicité la délivrance d'un titre séjour. Par un arrêté du 30 mai 2022, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande et lui a fait obligation de quitter le territoire français. M. D s'étant maintenu sur le territoire, il a sollicité son admission au séjour en qualité de conjoint de français à la suite de son mariage avec Mme C G le 16 juin 2023. Par un nouvel arrêté du 5 décembre 2023, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi de cette mesure d'éloignement. M. D demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes du deuxième alinéa de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 susvisé : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Il y a lieu, en application de ces dispositions, d'admettre M. D à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur l'étendue du litige :

4. Par une ordonnance du 16 mars 2024, le juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire d'Orléans a prolongé pour une durée de vingt-huit à jours la rétention de M. D décidée en vertu d'un arrêté du préfet de la Seine-Maritime du 13 mars 2024. Il appartient dès lors au magistrat désigné par le président du tribunal administratif, en application des dispositions des articles L. 614-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et R. 776-16 du code de justice administrative, de statuer sur les conclusions de la requête dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français ainsi que sur la décision fixant le pays de destination de cette mesure d'éloignement. La formation collégiale du tribunal, qui statuera sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, reste saisie des conclusions dirigées contre le refus de titre de séjour et en tant qu'elles s'y rattachent, des conclusions accessoires à fin d'injonction qui s'y rattachent.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

S'agissant des moyens tirés, par voie d'exception, de l'illégalité de la décision portant refus de séjour :

5. En premier lieu, l'arrêté du 5 décembre 2023 attaqué a été signé par M. B H, sous-préfet du Havre. Par un arrêté du 28 août 2023, publié le 29 août 2023 au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture, M. I F, préfet de la Seine-Maritime, a donné délégation à M. H à l'effet de signer " tous arrêtés, décisions () correspondances () relevant de ses attributions, dans les limites de l'arrondissement du Havre ", à l'exception de certains actes au nombre desquels ne figurent pas les actes administratifs relatifs au séjour des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision de refus de titre de séjour manque en fait et doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Le caractère suffisant de la motivation d'une décision ne dépend pas du bien-fondé de ses motifs.

7. En l'espèce, il ressort de l'arrêté attaqué que le préfet de la Seine-Maritime vise les dispositions dont il a fait application, et notamment les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 423-1 code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cet arrêté mentionne les éléments de fait propres à la situation administrative de M. D, notamment le fait qu'il est entré irrégulièrement en France le 26 avril 2019. Il précise que si l'intéressé a sollicité le 10 juillet 2023 son admission au séjour en qualité de conjoint de français sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à la suite de son mariage avec une ressortissante française le 16 juin 2023, l'irrégularité de son entrée en France fait obstacle à ce qu'il puisse bénéficier de ces dispositions. L'arrêté mentionne ensuite que M. D ne démontre pas l'ancienneté de la communauté de vie avec son épouse, de sorte que ses liens en France ne sont pas anciens, stables et intenses, alors qu'il n'est pas dépourvu d'attaches en Guinée où résident deux de ses frères. L'arrêté indique également que si l'intéressé a travaillé en 2021 et 2022, il est actuellement sans emploi et précise que le requérant a été placé en garde à vue le 5 novembre 2023 pour des faits de menaces de mort réitérées sur conjoint, pour lesquels cette dernière a déposé plainte. Il relève enfin que la situation de M. D ne répond pas davantage à des circonstances humanitaires, ou à des motifs exceptionnels. L'arrêté en déduit dans ces circonstances qu'un refus de séjour ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale du requérant et ainsi n'enfreint pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il résulte de ce qui précède que la décision est suffisamment motivée au regard des exigences de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger marié avec un ressortissant français, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an lorsque les conditions suivantes sont réunies : / 1° La communauté de vie n'a pas cessé depuis le mariage ; / 2° Le conjoint a conservé la nationalité française ; / 3° Lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, il a été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français ". Aux termes de l'article L. 423-2 du même code : " L'étranger entré régulièrement et marié en France avec un ressortissant français avec lequel il justifie d'une vie commune et effective de six mois en France, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ". Il résulte de ces dispositions que la délivrance d'un titre de séjour en qualité de conjoint de français est conditionnée à l'entrée régulière de l'étranger. Dès lors qu'il est constant que M. D est entré irrégulièrement en France, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement de ces dispositions serait entachée d'une méconnaissance des dispositions précitées.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. M. D fait valoir sa minorité à la date de son entrée en France, l'ancienneté de son séjour sur ce territoire, ainsi que son mariage avec une ressortissante française. Toutefois, d'abord, il est constant que M. D n'était présent en France que depuis moins de cinq ans à la date de l'arrêté attaqué. Il est constant qu'entré irrégulièrement sur ce territoire, il a fait l'objet d'une mesure d'éloignement le 30 mai 2022, qu'au demeurant il n'a pas exécutée. S'il ressort des pièces du dossier qu'il a épousé une française le 16 juin 2023, le mariage était encore très récent à la date de la décision attaquée. Si M. D soutient que la vie commune du couple avait débuté avant ce mariage, il ne l'établit pas par la production d'une attestation d'hébergement émanant de son épouse faisant état d'un domicile commun du couple au Havre au " 37 rue Louis Eudier " depuis 2021 alors qu'il ressort d'une attestation de l'association AFFD en date du 18 mars 2024 que cet hébergement n'a débuté que le 13 juillet 2023. Par ailleurs, alors qu'il ressort des mentions non contestées de l'arrêté attaqué que Mme D a déposé plainte contre son époux du chef de menaces de mort réitérées par conjoint, faits pour lesquels ce dernier a été placé en garde à vue le 5 novembre 2023, le requérant n'établit pas que la communauté de vie des époux subsisterait encore à la date de l'arrêté attaqué. Ensuite, M. D n'est pas dépourvu de lien avec la Guinée, pays où il est né et a vécu jusqu'à l'âge de seize ans et où résident encore ses deux frères. Enfin, l'intéressé, qui ne bénéficie d'aucune insertion professionnelle à la date de l'arrêté attaqué, ne justifie pas davantage d'une insertion sociale particulière en France. Dans ces circonstances, le préfet de la Seine-Maritime, en prenant la décision attaquée, n'a pas porté au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée eu égard aux buts en vue desquels cette décision est intervenue, et n'a ainsi pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français et tirés, par voie d'exception, de l'illégalité du refus de séjour opposé à M. D doivent être écartés.

S'agissant des autres moyens dirigés contre l'obligation de quitter le territoire français :

12. En premier lieu, il y a lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 5, d'écarter le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'obligation de quitter le territoire contestée.

13. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 10 en l'absence d'atteinte excessive portée au droit au respect de la vie privée et familiale du requérant, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales également dirigé contre l'obligation de quitter le territoire doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

14. En premier lieu, il y a lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 5, d'écarter le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision fixant le pays de de destination de la mesure d'éloignement contestée.

15. En second lieu, l'arrêté attaqué, qui vise notamment les articles L. 721-3 à L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, relève que M. D est de nationalité guinéenne et précise qu'il n'établit pas être exposé à des peines ou traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. La décision fixant le pays de destination est ainsi suffisamment motivée.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les conclusions de M. D dirigées contre la décision portant refus de séjour contenue dans l'arrêté du 5 décembre 2023 du préfet de la Seine-Maritime, les conclusions accessoires qui s'y attachent ainsi que celles présentées au titre des frais liés au litige sont renvoyées devant la formation collégiale de ce tribunal.

Article 3 : Les conclusions tendant à l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination de cette mesure d'éloignement contenues dans l'arrêté du 5 décembre 2023 du préfet de la Seine Maritime, sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. E D et au préfet de la Seine-Maritime.

Copie en sera adressée à la préfète du Loiret.

Lu en audience publique le 21 mars 2024.

Le magistrat désigné,

Emmanuel A

La greffière,

Nathalie ARCHENAULT

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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